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Institut de Relations Internationales et Stratégiques
Updated: 1 week 3 days ago

Spoutnik V : un vaccin diplomatique

Wed, 14/04/2021 - 10:05

Alors que la France et l’UE accusent un certain retard dans la vaccination par rapport notamment au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, la proposition russe de commercialiser son vaccin au sein de l’Union est loin de faire l’unanimité. Peut-on pour autant se permettre, dans les circonstances actuelles, de refuser le vaccin russe Spoutnik V sur des motifs diplomatiques et stratégiques ?

La cybersécurité : un enjeu au cœur du partenariat UE-ASEAN

Wed, 14/04/2021 - 10:00

Après 44 ans de partenariat formel, l’ASEAN et l’UE ont convenu de faire évoluer leur relation vers un partenariat stratégique le 1er décembre 2020. Cette décision constitue un signal fort en faveur du multilatéralisme et marque un tournant dans les relations entre les deux organisations régionales qui à elles deux représentent 37 pays, 1,1 milliard d’habitants et 23 % du PIB mondial. Ce partenariat consolide l’éventail actuel d’accords entre l’UE et l’ASEAN qui consacre le dialogue politique entre les deux régions, et encourage une croissance mutuelle à travers notamment E-READI, un instrument financé par l’UE qui facilite des forums entre cette dernière et l’ASEAN sur des domaines d’intérêt commun comme la politique, l’économie, le socioculturel et la sécurité pour soutenir l’intégration de l’ASEAN grâce à une croissance inclusive et durable. En matière de cybersécurité, plusieurs initiatives de coopération stratégique et de renforcement des capacités ont déjà été formalisées par le biais de plateformes dirigées par l’ASEAN et d’accords bilatéraux entre l’UE et l’ASEAN. L’UE devrait continuer à financer des projets de recherche et d’innovation comme l’avaient été CONNECT2SEA et YAKSHA à travers l’instrument financier ‘Horizon 2020’. En quoi ce partenariat peut-il aider les deux régions à améliorer leur cybersécurité tout en profitant de la croissance mutuelle liée à l’économie numérique ?

La cybersécurité : défi stratégique et technique pour l’ASEAN 

Les pays de l’ASEAN comme Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande investissent massivement dans les infrastructures numériques et dans la modernisation de leurs économies. L’économie numérique de l’ASEAN devrait ainsi atteindre 200 milliards de dollars d’ici 2025. « La technologie a évolué à un rythme rapide, tout comme l’émergence de nouvelles cybermenaces et de nouveaux défis », a déclaré le Premier ministre malaisien dans son discours d’ouverture de la réunion inaugurale des ministres du numérique de l’ASEAN (ADGMIN1) qui s’est tenue jeudi 21 janvier 2021. INTERPOL liste les attaques par emails, le ransomware, le phishing et le cryptojacking comme principales cybermenaces dans l’ASEAN dans un récent rapport datant de janvier 2021. Ces cybermenaces sont en forte accélération depuis le début de la pandémie de Covid-19, ciblant principalement les infrastructures critiques comme les centres médicaux, hôpitaux et autres établissements de soins. L’Indonésie subit quotidiennement plus de 50 000 cyberattaques et est le deuxième pays le plus ciblé dans la région après le Vietnam. Ces cyberattaques représentent un potentiel frein à la confiance du potentiel numérique et à sa croissance économique dans la région. Au-delà du problème de prolifération, le défi est également structurel. En effet, l’interdépendance croissante entre les économies de l’Asie du Sud-Est intensifie le risque systémique. Alors que les États membres de l’UE ont adopté un cadre commun de lutte contre la cybercriminalité, les capacités et les priorités nationales varient considérablement au sein de l’ASEAN, créant une disparité marquée des législations et de leur application par les États membres. Ces disparités concernent la définition du comportement criminel dans le cyberespace et la façon de collecter des preuves électroniques lors d‘enquêtes cybercriminelles, ce qui rend la coopération transfrontalière compliquée.  « L’ASEAN a besoin de nouvelles lois pour lutter contre les cybermenaces transfrontalières afin de développer la région en un bloc économique numérique », a déclaré le Premier ministre malaisien Tan Sri Muhyiddin Yassin. « Traduire en justice les cybercriminels transfrontaliers nécessite une approche régionale coordonnée et intégrée ». Les États membres de l’ASEAN pourraient envisager de structurer le processus d’échange de preuves électroniques entre les pays hôtes et les pays demandeurs afin d’assurer une coordination efficace et transparente. À long terme, ce besoin de contrôle institutionnel de la cybersécurité pourrait voir le jour à travers une convention régionale sur la cybercriminalité, pour une politique et des institutions communes afin de favoriser la coopération transfrontalière conformément aux valeurs de l’ASEAN. Une législation sur la confidentialité des données et les droits des utilisateurs pourrait également être appliquée à toute entité numérique exerçant dans la région.

L’Union européenne s’est engagée dans une cyber collaboration avec l’ASEAN

Depuis 2019, l’UE et l’ASEAN ont intensifié leur engagement commun de lutte contre la cybercriminalité, et leurs efforts pour garantir un environnement numérique ouvert, sûr, stable et accessible, conformément aux lois internationales et nationales. Pour appuyer ces objectifs, l’UE coparraine un atelier sur la protection des infrastructures critiques dans le cadre du Forum régional de l’ASEAN (ARF) et copréside la réunion intersessions de l’ARF sur la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale. La coopération est également encouragée entre EUROPOL et ASEANAPOL pour faciliter les échanges de bonnes pratiques et d’expertise dans des domaines d’intérêt clé tels que la lutte contre le terrorisme, la lutte contre la criminalité transnationale, la traite des êtres humains et le trafic de migrants. En 2017, le réseau d’enquête EURASEAN de lutte contre la cyberfraude a été lancé et plusieurs activités ont depuis été organisées pour lutter contre la fraude par carte de paiement. Le développement de réseaux formels et informels de partage des meilleures pratiques et d’informations sur les incidents est au cœur des objectifs de l’UE qui voit le partage d’expertise comme un vecteur clé pour accroître la confiance et la transparence dans le renforcement de la coopération régionale, transrégionale et internationale. La collaboration est également enrichie par les accords de libre-échange entre l’UE et les États membres de l’ASEAN, et par l’effet de cascade de la politique générale de protection des données (RGPD) de l’UE sur la législation nationale vers des pays tiers pour permettre la libre circulation de données au-delà des frontières. Alors que les États membres de l’ASEAN harmonisent leurs lois et normes sur la cybercriminalité, l’UE envisage de négocier un traité d’entraide judiciaire en matière pénale avec l’ASEAN. Bien que souvent considérés comme trop complexes et trop longs, les traités d’entraide judiciaire sont pourtant le seul mécanisme capable de lier les lois des pays d’accueil et des pays demandeurs. Un tel accord devrait viser à faciliter la collecte de preuves électroniques pour les enquêtes ou les procédures concernant des infractions pénales liées aux systèmes informatiques et aux données dans l’ASEAN et l’UE – en surmontant les désaccords rencontrés dans le cadre de la Convention de Budapest sur la cybercriminalité. Ces mesures permettraient à l’ASEAN et à l’UE de combler d’importantes lacunes en matière de cybercriminalité et d’améliorer leur cyber résilience globale. À mesure que les deux régions deviennent de plus en plus interconnectées, il parait essentiel de créer un cyberespace plus sûr et plus résilient qui puisse servir de catalyseur pour le progrès économique et l’amélioration du niveau de vie dans les deux régions.

Carte postale d’Alabama

Tue, 13/04/2021 - 09:56

« Avec courage, nos salariés ont dit non à la syndicalisation ! Ils ont compris où était leur intérêt ! », n’ont eu de cesse de répéter avec jubilation et cynisme les représentants d’Amazon durant le weekend.

Cela aurait dû être « un vote historique », « une victoire sans précédent pour les travailleurs », « une première pour le géant du e-commerce aux États-Unis », mais c’est bien le camp du non qui l’a emporté. L’initiative engagée par des salariés d’un entrepôt d’Amazon, à Bessemer en Alabama, en faveur de la création d’un syndicat, s’est soldée vendredi 9 avril par un cuisant échec dans les urnes.

3 215 bulletins, 1 798 contre la syndicalisation, 738 seulement en faveur du RWDSU – le syndicat national de la distribution que les employés à l’origine du vote voulaient rejoindre.

Ce résultat plus que décevant qui marque une victoire nette pour le leader du commerce en ligne est aussi un échec personnel pour Joe Biden qui avait vivement soutenu le camp du oui et qui se présente comme le président le plus pro-syndicat de l’histoire récente des États-Unis.

« Amazon n’a ménagé aucun effort durant cette campagne pour manipuler et effrayer ses employés. Car si le oui l’avait emporté, cela aurait été sur le plan national un séisme pour la firme », a réagi Stuart Appelbaum, le président du RWDSU. « Mais nous ne les laisserons pas s’en tirer à si bon compte avec leurs mensonges, leurs tromperies, leurs activités illégales et leur politique d’intimidation », a-t-il ajouté.

En effet, durant les semaines qui ont précédé le vote des salariés, Amazon a fait valoir ses arguments contre la syndicalisation en bombardant ces derniers de textos et de messages téléphoniques tout en les menaçant de plans de licenciement, voire même de délocalisation, au cas où les pro-syndicats remporteraient la victoire.

L’un des arguments du géant du web a été de rappeler que, dans son entrepôt de Bessemer, les salaires démarraient à 15 dollars de l’heure – plus du double du salaire minimum en Alabama – et que ses employés bénéficiaient d’avantages sociaux, comme la couverture santé.

C’est vrai, mais c’est oublier les cadences de travail infernales – parfois dix heures par jour -, la quasi-impossibilité d’aller aux toilettes en dehors des breaks, l’absence de vraie pause déjeuner, le manque de protections en matière de sécurité – notamment contre le Covid-19 – et les salaires insuffisants par rapport au travail demandé.

Sans parler des heures supplémentaires jamais payées, des insultes et humiliations quotidiennes et du racisme ambiant – près de 80 % des salariés du site de Bessemer sont afro-américains et certains petits chefs y sont notoirement connus pour appartenir à des groupes de suprémacistes blancs.

Pour Rebecca Kolins Givan, professeure à Rutgers University, « le droit du travail aux États-Unis est biaisé contre les gens qu’il est censé protéger… C’est extrêmement difficile pour les salariés d’organiser un syndicat et incroyablement simple pour les employeurs de les brutaliser pour les en empêcher ». « Amazon a dépensé beaucoup d’argent à Bessemer en embauchant les meilleurs avocats anti-syndicats du pays et en semant avec acharnement la peur et l’incertitude parmi les employés du site. Leur investissement a payé », conclut avec amertume l’universitaire.

Un élu de l’Alabama me confiait samedi sous couvert d’anonymat que si les procédés d’intimidation d’Amazon auprès de leurs employés pouvaient sembler parfois s’apparenter à ceux de la mafia, il en allait de même avec les politiciens locaux. « Si on proteste sur quoi que ce soit, on nous menace de fermer les sites – quand ce n’est pas d’autre chose. Qui voudrait-être tenu pour responsable de milliers de licenciements ? Aucune chance d’être réélu avec ça ! Avec Amazon, pour ce qui du blackmail, on est tous logés à la même enseigne ».

Le plus triste dans toute cette histoire de Bessemer, c’est que comme presque toujours aux États-Unis, il n’y a pas eu de convergence des luttes. Chacun prêche pour sa paroisse et fait fi des autres.

Pas de convergence des luttes entre les salariés du site et ceux d’autres dépôts Amazon, pas de convergence des luttes non plus avec le mouvement antiraciste Black Lives Matter qui avait pourtant apporté en mars son soutien à la syndicalisation dans l’entrepôt où, comme mentionné plus haut, près de 80 % des salariés sont noirs.

La plupart des gens ont voté en ne pensant qu’à leurs intérêts personnels à très court terme. Du moins, à ce qu’ils croient être leurs intérêts… Mais on peut le comprendre, la majorité des salariés d’Amazon à Bessemer sont des femmes afro-américaines ayant pour la plupart arrêté l’école vers 15 ans et beaucoup d’entre elles sont des mères célibataires. Effrayées par les menaces de fermeture de leur entrepôt et de délocalisation en cas de victoire du oui, quelle autre réaction auraient pu avoir ces femmes ? Dans un pays où la protection sociale n’existe pas, qui aurait envie de se retrouver du jour au lendemain sans travail et sans assurance santé avec deux ou trois gosses à nourrir ?

Toute l’Amérique se rappelle qu’en 2019, la firme de Jeff Bezos a renoncé à installer son second siège dans le quartier populaire du Queens à New York, après que des élus locaux, dont le maire démocrate, Bill de Blasio, et l’égérie de la gauche américaine, Alexandria Ocasio-Cortez, aient demandé que le site puisse être syndiqué…

C’est donc un triste épisode qui vient de se clôturer en Alabama. Un triste épisode non seulement pour les employés du site qui vont continuer à être exploité sans avoir la possibilité de s’exprimer, mais aussi, et comme déjà dit, pour Joe Biden qui se voit ici coupé dans son élan en faveur des classes moyennes et populaires par un capitalisme sauvage plus résilient que jamais. Un capitalisme without shame aujourd’hui incarné à la perfection par les GAFA.

PS : En rédigeant cette chronique, me sont revenues en tête les paroles de la chanson de Johnny Hallyday, Cartes postales d’Alabama, écrite en 1982 : « Cartes postales d’Alabama, vos couleurs sont dépassées (…) ; bons baisers d’Alabama, pouvoir blanc et croix brûlées, majorité silencieuse, démocratie déguisée (…) ».

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.

L’avenir de la France au Sahel : « Rester autrement »

Mon, 12/04/2021 - 13:47

Thomas Gassilloud est député du Rhône depuis 2017. Membre de la majorité (groupe Agir ensemble), il siège à la Commission de la défense nationale et des forces armées. Spécialiste des questions de défense, de l’Afrique et du numérique, il fait notamment partie de la commission d’information sur l’opération Barkhane diligentée par l’Assemblée nationale. Il nous livre son point de vue sur l’action française au Sahel. Entretien avec Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, responsable du programme Afrique/s.

Quelle est la genèse et quels sont les objectifs de la mission d’information, diligentée par l’Assemblée nationale, sur l’opération Barkhane à laquelle vous appartenez ? En quoi ses conclusions peuvent-elles infléchir les décisions prises par le gouvernement et notamment le chef de l’État eu égard à ses prérogatives souveraines en matière de défense et de sécurité extérieure ? 

La mission d’information Barkhane résulte d’une volonté de la commission d’examiner l’action de la France au Sahel après que mon groupe politique « Agir ensemble »[1] s’est saisi de ce sujet lors de l’examen des crédits de la mission défense en octobre dernier. 2020 fut une année très dense au Sahel, qu’il s’agisse du sommet de Pau avec la décision du surge (augmentation du contingent français de 600 hommes) ou du coup d’État au Mali, il était donc nécessaire de lancer cette mission d’information afin que la représentation nationale soit à jour sur ce sujet.
Notre Ve République permet au chef de l’État d’engager seul la force. Dans un monde terriblement instable, cette spécificité permet à la France de peser dans le concert des nations et de s’imposer comme une puissance. Le succès de Serval en 2013 a été scruté et analysé par nos alliés et nos concurrents. Il a été possible grâce à l’extraordinaire savoir-faire de nos armées, mais aussi par la capacité de notre pays à engager rapidement la force.
En contrepartie, le parlement doit mener un travail approfondi et d’exigence. Cela permet déjà de nourrir le débat politique, d’explorer des champs qui auraient pu être omis dans notre approche globale, mais aussi de mener un exercice pédagogique à vocation plus large sur la pertinence et les raisons de notre engagement.

Comprenez-vous la vive réaction des chercheurs suite à l’invitation pour audition de M. Lugan ?

Je comprends que les approches qu’il défend suscitent un débat vif au sein de la communauté des chercheurs. Cependant, construire un avis objectif nécessite d’écouter une pluralité de points de vue. C’est le cas avec le panel de chercheurs qui sont auditionnés.

Vous défendez une ligne au sein de la majorité « rester autrement ». Qu’est-ce que cela signifie ? Comment en êtes-vous parvenu à cette conclusion ? 

Trop souvent sur la question sahélienne, le débat se polarise autour de deux options : partir ou rester.
Pour construire mon opinion de manière indépendante sur la question sahélienne, j’ai mené un intense travail depuis plus de deux ans. Après plusieurs déplacements au Tchad, au Mali, en Mauritanie, mais aussi au Sénégal, et des dizaines d’entretiens, il m’est apparu nécessaire de proposer de “rester autrement” au travers d’une stratégie fondée sur la responsabilité, la souplesse et la discrétion.
Responsabilité, car la réconciliation nationale, le développement et les réformes de gouvernance sont les conditions sine qua non d’une résolution de crise durable et, tous, sont aux mains des Sahéliens eux-mêmes. Nous ne pouvons qu’appuyer leurs initiatives et non les mener à leur place. Souple, car la présence militaire française et européenne au Sahel doit muter pour durer. Discret enfin, car nous devons trouver un juste positionnement qui nous permet de défendre nos intérêts, d’assumer nos responsabilités tout en mettant au premier plan nos alliés africains.

Quel(s) avenir(s), selon vous, pour la France au Sahel ?

Nous avons une responsabilité et une histoire forte dans la zone ; l’amitié franco-sahélienne demeurera dans le temps long et je ne crois pas à un sentiment anti-français dans la zone, même si certains tentent de développer un discours anti-français.
C’est un signal qu’il faut entendre. Nous sommes confrontés à l’une des grandes lois de l’histoire : dans le regard d’un peuple, toute force étrangère libératrice devient, après quelques années, une force d’occupation. Le choix du surge au sommet de Pau par le président de la République a permis de sauver une seconde fois le Sahel. Mais, la marge de manœuvre stratégique que nous avons durement gagnée doit maintenant être habilement utilisée.
C’est pourquoi je propose d’ouvrir un troisième acte, qui doit avant tout être celui de l’appropriation par les Sahéliens, appuyés par une Europe plus unie. Tout l’enjeu consiste désormais à calibrer le niveau de nos forces au juste niveau nécessaire pour prévenir toute réédition d’une attaque similaire à 2013, traiter les cibles à haute valeur ajoutée et empêcher la constitution de zones refuges de djihadistes.
Il me semble désormais temps de tendre vers un dispositif militaire, avec moins de grandes bases, articulé à terme autour de forces agissant en soutien des forces sahéliennes. Pour faire simple, moins de Barkhane, plus de Sabre et plus de Takuba. Ce rééquilibrage des forces doit s’accompagner par les autorités sahéliennes des réformes nécessaires pour un retour de l’État, et d’un bon État, sur l’ensemble des territoires.

 

[1] Groupe de la majorité, soutien du gouvernement et allié de LREM.

« Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon » – 3 questions à Emmanuel Lincot

Mon, 12/04/2021 - 11:54

Emmanuel Lincot est Professeur des Universités et spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine. Il enseigne à la Faculté des Lettres de l’Institut Catholique de Paris et est chercheur-associé à l’IRIS. Il répond aux question de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « Géopolitique du Patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon » qui parait aux éditions MKF.

Vous établissez une typologie de la « prise » …

Pour ce qui concerne l’Afrique, les recherches entreprises à ce sujet par Bénédicte Savoye et Felwine Sarr sont édifiantes. Un État comme la France s’était longtemps réfugié derrière le principe d’inaliénabilité juridique pour refuser toutes formes de négociations quant au rapatriement éventuel de ce patrimoine. La restitution récente d’objets royaux au Bénin marque un changement significatif même s’il demeure une exception qui confirme généralement la règle. Dans ce rapport de forces entre anciennes puissances coloniales et ex-colonisés se mêlent souvent des sentiments de rancœur voire de racisme partagé. On bute en réalité sur le statut même de ces objets. Tous n’ont pas été pillés. Ils ont été parfois des cadeaux diplomatiques ou achetés sur le marché de l’art. Ils ont été désinvestis de leur charge symbolique pour devenir des objets évalués d’après des critères à la fois mercantiles et esthétiques. Ces critères que l’on doit à des générations de collectionneurs et d’artistes européens (cubistes, néo-expressionnistes ou surréalistes…) sont à l’origine des arts africains, de leur invention proprement dite. L’argument massue est de rappeler que ces pays du tiers-monde n’ont pas les moyens financiers, non plus que le savoir-faire en matière de conservation patrimoniale nécessaire pour protéger et exposer les collections revendiquées. Le précédent malheureux subi par le musée de Tervuren en Belgique restituant sous la pression du dirigeant Mobutu un certain nombre d’objets congolais – objets depuis lors disparus – a engendré nombre d’inhibitions. L’Asie n’est pas en reste. Dans tous les cas de figure, le patrimoine peut être symbole de fierté, une cristallisation des passions nourries par un peuple dans sa frustration de s’être vu confisquer un patrimoine dispersé, voire détruit. On pense à l’Inde et à l’anéantissement en 1857 par les Britanniques des palais de Delhi ou à la Chine dont le patrimoine a considérablement souffert du vandalisme révolutionnaire durant les années maoïstes ou encore lors de prédations coloniales parfois menées sous couvert de recherches scientifiques tantôt par des équipes européennes, tantôt japonaises ou plus rarement, américaines.

Mais il y a aussi, à rebours, celle du « don »

Elle est le corollaire à cette typologie de la prise, car à travers ces différends se pose un problème anthropologique qui est bien celui du don, du contre-don et de la réparation. Il existe un point d’intersection entre la biographie des peuples, les objets qui les entourent, l’imaginaire qui s’en nourrit ou les frontières qui les séparent. Une économie de l’échange s’est développée autour de ces objets. Que ce soit en tant qu’offrandes, indices d’une prédation plus grande ou émotions qu’ils suscitent en se survivant par le discours et l’émotion produite. « Agency » : c’est ainsi que l’on désigne en langue anglaise toute énergie vectrice de relations futures. Ces objets peuvent ainsi devenir ce que Krzysztof Pomian appelait des « sémiophores », c’est-à-dire des objets porteurs de nouveaux sens. L’intérêt porté par les chefs d’État au patrimoine aujourd’hui n’y est d’ailleurs pas étranger. Bien sûr, leur tentation est grande de vouloir se draper dans le rôle du Prince idéal esthète et cultivé comme Machiavel le décrivait. Mais une chose a changé avec le XXIe siècle et les nouvelles technologies : on accorde désormais plus d’importance aux images qu’aux mots. Voir en 2017 le Président Emmanuel Macron poser devant un bronze de Shiva à l’inauguration du Louvre Abou Dhabi ou le Pape François, deux ans plus tard, devant le musée ethnologique du Vatican vaut mieux qu’un discours : l’instantanéité d’une image semble marquer la fin de Babel, le mythe multiséculaire d’une division de l’humanité par les langues. Des formes inédites de communication politique s’exercent à travers ces nouveaux modes d’appropriation du réel. Que ce soit à travers son ancrage institutionnel ou par l’usage des outils numériques qui en permettent la dématérialisation, le patrimoine s’avère un extraordinaire vivier pour l’élaboration d’une diplomatie de l’objet. C’est aussi sous cet angle que peut être abordée l’interculturalité sur le temps long. Il ne fait aucun doute, comme l’a étudié Marcel Mauss, que si le don tributaire a caractérisé des siècles durant la pratique des relations humaines, sa problématique semble avoir été délaissée de toute réflexion en matière de relations internationales contemporaines. Or, dans bien des régions du monde comme en Chine, dans les pays arabes ou en Afrique, l’économie du don ne constituait pas une sphère radicalement séparée de l’économie du paiement, du contrat et de l’alliance. Les trois s’interpénétraient au point que tout homme de bien devait souscrire à des usages perçus aujourd’hui comme archaïques et qui, dans ces sociétés, ne l’étaient et ne le sont d’ailleurs toujours pas. Force est de constater que les sociétés européennes d’ancien régime ne fonctionnaient pas autrement. L’attribution de bénéfices, l’offre généreuse et gratuite d’un service ou l’envoi d’un cadeau se font peut-être de nos jours d’une manière plus discrète, mais ces pratiques n’en restent pas moins importantes.

Le vandalisme est-il une politique ?

Il l’est fondamentalement. Voyez les destructions de Daech à Mossoul, Hatra et Palmyre. Comme celles perpétrées quelques années plus tôt au musée de Kaboul ou par la destruction, il y a vingt ans, du Bouddha de Bamiyan, par les talibans, le vandalisme est d’abord et avant tout associé à un contexte de guerre, de pillage et de décision symbolique forte visant à humilier un ennemi. Politique, le vandalisme n’est pas un acte de violence gratuit. Que l’on détruise les statues de Staline en pleine insurrection hongroise de 1956, que l’on mette à bas celle de Lénine en Ouzbékistan dès 1991 – alors que le Kirghizistan voisin fait le choix après l’effondrement de l’URSS de les conserver – en dit long sur la négociation que chaque peuple entretient avec son histoire propre et surtout, avec celle des autres lorsque celle-ci leur a été imposée. Variations sur un même thème : le vandalisme s’inscrit dans une grammaire où la métaphore de la purge, le retournement des valeurs, et la dépense symbolique sont alors systématiques. Point de hasard au fait que les chars lancés sur l’ordre de Deng Xiaoping dans la nuit du 4 juin 1989 détruisent d’abord la déesse de la démocratie érigée sur la place Tiananmen avant d’écraser les manifestants. Nulle surprise non plus à ce que les Irakiens, le 10 avril 2003, démettent de son socle la statue en bronze de Saddam Hussein au centre de Bagdad. Il s’agit toujours d’instaurer un temps neuf dans un espace rénové. Daech adhère à cette logique. Pourtant, les référents symboliques qu’il convoque lui sont propres. Dans son ambition politique, al-Baghdadi, fondateur de Daech, se réfère au mythe de l’Islam des origines. Médine bien sûr, mais aussi la ville de Raqqa qui au Moyen Âge est aux avant-postes des offensives lancées contre Byzance, la chrétienne.

 

 

 

 

Chili, Équateur, Pérou : élections en période pandémique

Tue, 06/04/2021 - 18:00

Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Amérique latine/Caraïbe, vous donne régulièrement rendez-vous pour ses “Chroniques de l’Amérique latine”.

Aujourd’hui, il apporte son analyse sur les récentes élections dans trois pays d’Amérique latine que sont le Chili, l’Équateur et le Pérou. Des événements qui, par leur futur proche, peuvent bouleverser cette région du monde.

Législatives, relations avec les États-Unis… Israël dans l’impasse ?

Tue, 06/04/2021 - 17:00

De nouvelles élections législatives viennent de se tenir en Israël sur fond de manifestations anti-Netanyahu et de protestations contre la réduction des libertés individuelles du fait de la crise sanitaire. Qu’est-ce que ces évènements nous disent de la société israélienne ? Et alors que l’administration étasunienne vient de changer, qu’est-ce que cela signifie pour Israël et son futur gouvernement ? Le point avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

Les élections législatives du 23 mars se sont à nouveau terminées dans l’impasse, Israël ne connaissant toujours pas l’identité de son prochain Premier ministre et la nature de son prochain gouvernement. Quelles leçons doit-on tirer de ces élections législatives et du système politique israélien ?

Rappelons tout d’abord que ces élections législatives anticipées étaient les quatrièmes organisées en deux ans. Celles du 23 mars ont été convoquées suite à l’incapacité de la Knesset, le Parlement israélien, à voter le budget national avant la fin du mois de décembre 2020. Mais le Premier ministre sortant, Benyamin Netanyahou, n’a toujours pas de majorité à l’issue de ce nouveau scrutin.

Si finalement les rapports de force qui structurent la vie politique israélienne n’ont pas connu de bouleversements notables, il faut néanmoins souligner la confirmation de sa tendance à la droitisation, à l’extrême droitisation serait-il même plus exact de dire.

Sur les 120 députés qui composent la Knesset, 72 sont de droite et d’extrême droite toutes tendances confondues, les gauches palestiniennes et sionistes n’arrivant pour leur part que péniblement à un total de 18 sièges.

Rappelons que depuis 2001, aucun gouvernement de gauche ou de centre gauche n’est parvenu à présider aux destinées du pays et que nous sommes désormais loin de l’époque où, lorsque Rabin parvenait au pouvoir en 1992, la gauche sioniste à elle seule – Parti travailliste et Meretz – remportait 56 sièges, alors que ces deux partis n’en ont plus que 11 désormais.

Ce qui s’avère singulièrement inquiétant, c’est que Netanyahou, lui-même peu connu pour son progressisme, est sous la pression de groupes racistes et fascisants. Le plus emblématique reste évidemment l’entrée à la Knesset de députés suprémacistes, dont les lointains prédécesseurs se réclamant de Meir Kahane avaient été bannis de la Knesset en raison du racisme qu’ils proféraient dans les années 1980.

Cette situation correspond à une profonde évolution sociologique de la société israélienne. Trois facteurs se conjuguent en effet permettant de comprendre l’hégémonie des forces de droite et d’extrême droite : croissance continue de la population sioniste religieuse et ultra-orthodoxe tout d’abord, persistance du vote populaire sépharade en faveur du Likoud contre les élites ashkénazes censées voter à gauche ensuite, composante importante des juifs venant de l’ex-URSS qui est avant tout nationaliste enfin. Singulières synergies qui permettent de saisir la situation actuelle.

C’est dans ce contexte que si le Likoud de Benyamin Netanyahou parvient à nouveau à se trouver en tête (30 sièges, en perte néanmoins de 6 sièges par rapport au dernier scrutin), le score de son parti ne lui permet pas de constituer un gouvernement sans recourir à des tractations peu ragoûtantes dont il est un orfèvre, excellant dans le rôle du populiste prompt à faire toutes les promesses nécessaires et à se constituer des clientèles ad hoc. Il lui faudra pour y parvenir composer notamment avec les ultra-orthodoxes (16 sièges) et les sionistes religieux de Naftali Bennett (7 sièges). À ce jour, il manque toutefois 2 sièges au bloc des partis susceptibles de le soutenir (59 sièges) pour parvenir à la majorité parlementaire absolue.

Un dernier mot sur l’ex-Liste unie, créée en défense des intérêts des Palestiniens d’Israël, qui avait 15 élus dans le parlement sortant et qui ne parvient qu’à faire élire 6 députés en 2021 en raison des divisions qui l’ont percuté et qui ont considérablement accru l’abstention au sein de cette composante palestinienne de l’électorat israélien. À l’initiative de la rupture avec ses alliés communistes, nationalistes ou libéraux, Mansour Abbas, islamo-conservateur assumé, porte la responsabilité de cette situation et semble bien décidé à se servir de ses 4 députés pour tenter de jouer le rôle de variable d’ajustement permettant à Benyamin Netanyahou de parvenir à s’assurer d’une courte majorité à la Knesset.

Le fait qu’un islamiste puisse sauver la mise au Premier ministre sortant en dit long sur la décomposition du système politique israélien. Dans une démocratie digne de ce nom, un parti de gouvernement qui échoue à quatre reprises dans les urnes serait en effet fondé à laisser la place.

Pour terminer sur ce rapide tableau, soulignons l’extrême cartellisation du paysage politique israélien puisque 12 formations sont présentes au sein du parlement et que 10 d’entre elles ont gagné plus ou moins 7 sièges chacune.

Vastes manifestations anti-Netanyahu inculpé pour corruption dans trois affaires, protestations contre la réduction des libertés individuelles sur fond de crise sanitaire…, qu’est-ce que ces évènements disent de la société israélienne ?

En effet, en dépit de ce qui se déroule au niveau électoral, une partie de la société israélienne reste mobilisée contre Benyamin Netanyahou, ce qui se traduit par de multiples manifestations depuis maintenant une quarantaine de semaines. Si ces mobilisations sont dynamiques et hautes en couleur, elles ne parviennent cependant à rassembler que quelques milliers de manifestants.

Le ferment de ces protestations réside avant tout dans les affaires qui affectent le Premier ministre. Pour mémoire, Benyamin Netanyahou est sous le coup de trois affaires de fraude et de corruption, en attente d’un probable quatrième dossier à venir, qui sont instruites par la justice et dont les procès devraient commencer en ce mois d’avril. Cette situation est jugée insupportable par une partie de la société qui reste pourtant très minoritaire. En effet, l’électorat de droite et d’extrême droite, dont nous avons montré qu’il structurait désormais le paysage politique, reste convaincu que la justice est infiltrée et gangrénée par des gauchistes et qu’il convient donc de continuer à soutenir Benyamin Netanyahou pour lui conférer une légitimité populaire.

À l’instar de nombreux autres pays, les effets sociaux et économiques de la crise pandémique n’ont pas réussi à ce stade à générer une résistance sociale organisée, alors que la société israélienne est taraudée par les très fortes inégalités sociales et une pauvreté de masse – parmi les plus fortes au sein de l’OCDE – amplifiées par les effets de la crise actuelle.

Il est enfin frappant de constater que ce qu’il était convenu d’appeler il y a encore quelques années le « camp de la paix » est désormais quasi inexistant en termes de capacité de mobilisation. Il est ainsi symptomatique que les questions afférentes au règlement du dossier palestinien n’aient absolument pas été abordées au cours de la campagne électorale et qu’elles soient actuellement, de facto, un point mort de la vie politique israélienne.

Ainsi, les mouvements de protestation pâtissent de leur incapacité à construire à ce jour un débouché politique alternatif susceptible de s’imposer sur l’échiquier partisan. Le plébiscite personnel, pour ou contre Benyamin Netanyahou, a écrasé toutes les autres questions, à commencer par celle de la paix.

Alors qu’Israël entretenait d’excellentes relations avec les États-Unis sous l’ère Trump, comment devraient évoluer les relations entre les deux pays, les États-Unis étant désormais dirigés par un Joe Biden qui a mis en avant la défense des droits humains ?

Il est certain que la relation avec les États-Unis est devenue plus complexe avec l’élection de Joe Biden. Inutile de revenir sur la politique de soutien et d’alignement inconditionnelle sur Benyamin Netanyahou qu’avait mise en œuvre Donald Trump. Notons que le premier entretien téléphonique entre le président états-unien et le Premier ministre israélien a seulement eu lieu le 17 février, long délai qui a certainement inquiété ce dernier, habitué à plus de considération et de célérité de la part des États-Unis.

Inquiétude d’autant plus motivée que Washington a réaffirmé sa recherche d’une solution à deux États, qualifié les colonies israéliennes d’illégales, et donc signé la mort du plan que Donald Trump avait annoncé comme le « deal du siècle ». Il y a probablement dans les cercles décisionnels proches de Biden le sentiment confus que le soutien inconditionnel à l’État d’Israël devient en partie contradictoire avec le soutien inconditionnel à son Premier ministre actuel. Dans le même temps, Kamala Harris a annoncé la reprise des contacts avec les dirigeants palestiniens, la réouverture de la mission palestinienne à Washington et la réactivation de la participation financière des États-Unis à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). A contrario, Joe Biden a expliqué qu’il ne reviendrait pas sur la décision du transfert de l’ambassade états-unienne à Jérusalem, mais allait rouvrir le consulat à Jérusalem-Est, signal de la reconnaissance de la ville trois fois sacrée comme capitale de l’État d’Israël, mais possibilité de la reconnaître aussi comme capitale d’un État palestinien, si ce dernier venait à voir le jour, ce qui nécessitera beaucoup plus que des signaux, aussi positifs fussent-ils. Il semble néanmoins que le dossier israélo-palestinien ne soit pas considéré à ce stade comme une priorité politique pour la nouvelle administration.

En dépit de ces réelles évolutions, je ne suis pas pour ma part persuadé que ce sera la défense des droits humains qui constituera l’alpha et l’oméga de la politique des États-Unis dans les quatre ans à venir. Sur la question qui nous intéresse ici, une partie des enjeux va se concentrer au cours des mois prochains sur la question de la Cour pénale internationale (CPI) dont la Palestine est membre depuis 2015. Nous savons en effet que cette juridiction internationale s’est déclarée compétente et a décidé d’ouvrir une enquête sur trois dossiers ayant trait aux territoires palestiniens depuis 2014. Le premier a trait aux crimes commis lors de la guerre de Gaza en 2014, le deuxième sur la répression de la marche du retour en 2018 qui a fait 200 morts et des milliers de blessés dont beaucoup handicapés à vie, le troisième enfin portant sur la colonisation juive en Cisjordanie elle-même puisque la Convention de Genève interdit de modifier la démographie d’un territoire occupé. Ce dernier point constitue le sujet le plus sensible pour l’État d’Israël puisqu’il est consubstantiel à son mode de fonctionnement et à ses objectifs.

Cette enquête de la CPI va devenir un enjeu fondamental dans les mois, et probablement les années, à venir. C’est sur celui-ci que nous pourrons constater, ou non, si la position de l’administration Biden marque une véritable rupture avec la précédente en respectant l’indépendance de la juridiction internationale, tout en sachant que ni les États-Unis ni Israël n’ont jamais ratifié cette convention.

 

Boycotter la Coupe du Monde au Qatar ?

Tue, 06/04/2021 - 16:07

La prochaine Coupe du Monde de football se tiendra au Qatar en novembre et décembre 2022. Cet événement fait de plus en plus l’objet de protestations et d’appels au boycott du fait de la situation des travailleurs étrangers. Le Qatar qui espérait gagner en visibilité en accueillant cette Coupe du Monde se trouve mise en accusation. Y aura-t-il un boycott et quels sont les termes du débat ?
L’analyse de Pascal Boniface.

Globalised Sport: The Challenges of Governance

Fri, 02/04/2021 - 16:02

In March 2021, the Institute of International ad Strategic Affairs (IRIS) published a report entitled “Sport mondialisé : les défis de la gouvernance”, co-authored with Carole Gomez and Pascal Boniface. The article below is an English translation of the paper’s executive summary.

Since the end of the 20th century, globalised sport has gained exponential significance in terms of politics, economics as well as popularity, as shown by the evolution of sport competitions’ television broadcasting rights. Indeed, whereas the Olympic Games in Rome (1960) were broadcasted in 18 countries, the London Games (2012) were watched in 220 countries and territories, with an increase of broadcasting rights by 21,398% between the two events.

The structure of sport governance, often perceived as outdated, has had to adapt to new economic, political and social challenges while addressing recurring threats to its integrity. The development of international sport has led to the formulation of criticisms against sport governing bodies, whose numerous polemics and accusations have negatively impacted the integrity of sport itself. The Fifagate or the 2002 Winter Olympic bid scandal figure among the controversies which have led various stakeholders to think about a new, or at least a better, type of governance. This recently published report presents a geopolitical and innovative approach to better comprehend and address the contemporary geopolitical stakes that have been impacting modern sport governance.

A wide variety of stakeholders has engaged with this issue: international sport governing bodies, supranational, national, as well as non-government organizations have formulated a number of approaches pushing for the implementation of a good sport governance. Academia has also published studies on the matter, such as the Swiss Graduate School of Public Administration and its “Principles for good governance in sport”, authored by Jean-Loup Chappelet and Michael Mrkonjic and published in 2013. Finally, and in addition to hybrid initiatives gathering civil society and sport organisations, athletes themselves – who have tended to be excluded from governance matters until recently – have been increasingly involved in governance reform in sport.

These initiatives serve as responses to recurrent criticisms faced by sport governance, whose shortcomings have been intensified by contemporary geopolitical challenges. For example, as early as 2001, the then IOC president Jacques Rogge identified match-fixing and doping as the two largest threats to sport. Also, organised crime has now made globalised sport a fertile ground on which it can launder dirty money by allying match-fixing with sport bets. The Russian doping scandal which debuted in 2014 figures among the many examples involving sport and doping in recent years. This particular episode placed the integrity of sport at the very centre of geopolitical confrontations between states which traditionally use sport as a soft power tool. Inscribed within this context, the adoption of the Rodchenkov Act by the US Senate in November 2020 signified two messages: one was directed against Moscow while the other confirmed Washington’s ambition to position itself as a sport integrity “policeman”. As a result, the efficiency of the Anti-doping World Agency, a multilateral organisation founded in 1999, was then largely questioned.

Additionally, international trends such as the fight against climate change have posed direct challenges to globalised sport governance. Indeed, global sport itself, which is directly threatened by climate emergency, is also being called out for its negative effects on the environment. Some sport governing bodies that are aware of this increasingly prominent challenge have added ‘sustainability’ to their governance pillars. Once again, there are exogenous actors to the sport movement involved in these reform policies, such as the United Nations and their Sport for Climate Change Action Framework.

The fight for gender equality has also played a significant role in global sport on two different levels, within the practice of sport itself and inside sport governing bodies. Although more women athletes have kept joining the sport movement since the 1990s, the IOC has recommended that such tendency should also be visible within sport governance itself during a 1996 global conference on “Women and sport”. However, as of today, women still have a limited role within sport governing bodies, particularly when compared to that of men. Within Olympic federations for example, only 8% of presidents and 11% of vice-presidents are women. Hence, despite substantial efforts spread over the past 15 years, a long way remains to be paved towards gender equality.

Finally, international movements in favour of human rights have also influenced an increasingly politicised globalised sport. Whereas apoliticism constitutes a fundamental pillar of sport’s organisation, athletes’ socio-political advocacy must now be considered. Indeed, through their engagement on and off the pitch, notably through social media, the principle of apoliticism itself has been called into question. Within the Olympic movement, the Rule 50, which has traditionally limited athletes’ freedom of speech, has for example been under scrutiny by the Athletes’ Commission, which will propose a set of policy recommendations in the Spring of 2021 to reform the rule, hence confirming how athletes are becoming game changers in sport governance reform.

It is therefore necessary that global sport considers contemporary geopolitical trends, by which it has been directly impacted, in the formulation of a new approach to governance. To read the full report (in French): Sport mondialisé : Les défis de la gouvernance

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This article belongs to the GeoSport platform, developed by IRIS and EM Lyon.

L’Europe aura-t-elle besoin de Sputnik V ?

Fri, 02/04/2021 - 11:39

Edouard Simon vous donne régulièrement rendez-vous pour sa chronique « Vu d’Europe » traitant de l’actualité de l’Union européenne et de ceux qui la font. Cette semaine, il interroge le besoin de l’Europe envers le vaccin russe Sputnik V.

Barkhane au Sahel : entre remise en question et échec ?

Thu, 01/04/2021 - 18:23

Alors que le nouveau président du Niger a qualifié d’« échec relatif » l’opération Barkhane, un rapport des Nations unies sur l’opération « Barkhane » ayant procédé à des bombardements près du village de Bounti, au Mali le 3 janvier dernier, a été rendu public ce 30 mars, mettant à mal la version française sur les évènements ayant entraîné la mort de 19 civils et 3 djihadistes. Le point sur l’opération Barkhane avec Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, en charge du programme Afrique/s.

Le rapport des Nations unies sur l’opération « Barkhane » ayant procédé à des bombardements près du village de Bounti, au Mali le 3 janvier dernier, a été rendu public ce 30 mars. Il a notamment suscité des avis divergents de la part de Paris et de Bamako. En quoi ce rapport est-il problématique pour Barkhane au Mali ? Cela remet-il en cause sa présence dans la région ?

D’emblée et contrairement aux allégations du gouvernement français, il faut souligner que le rapport des Nations unies et la méthodologie déployée par 15 experts de l’ONU et 2 experts de la police scientifique de l’ONU sont plus que crédibles. Il y a un rappel précis du contexte de travail, des défis méthodologiques rencontrés dans un contexte sécuritaire, par ailleurs, volatile. Les conclusions sont implacables : « Au terme de l’enquête et des éléments recueillis, la MINUSMA est en mesure de conclure qu’une célébration de mariage s’est tenue le 3 janvier 2021, à proximité immédiate du village de Bounty (équidistant à 1 km du village et des hameaux de culture). Cet évènement a fait suite à la cérémonie religieuse du mariage qui a eu lieu la veille, le 2 janvier 2021 au soir, à Gana, village d’origine de la mariée, situé à 7 km au nord de Bounty » ; « La MINUSMA a conclu que le rassemblement consistait en une célébration de mariage qui a réuni une centaine de personnes, en majorité des civils habitant Bounty, à l’exception des cinq présumés membres de la Katiba Serma »[1]. Suivant ce rapport, 19 personnes ont été tuées dont 16 civils, 3 autres ont été blessés lors des frappes françaises et sont décédés au cours de leur transfèrement vers des centres de soin. Le terme de bavure circule désormais.

La réaction de Paris qui, est à la dénégation, emprunte une stratégie discursive insuffisante dans la mesure où elle n’apporte pas de preuves tangibles de la véracité des informations – classées secret Défense – qui lui ont permis de conclure à un rassemblement de terroristes. Il y a donc une asymétrie entre un rapport étayé et une déclaration qu’il faudrait croire sur parole. Cette asymétrie crée les conditions d’une suspicion et sans doute des « neutralisations » de djihadistes antérieures seront interrogées. Par ailleurs, en quoi une parole gouvernementale non étayée par des preuves tangibles serait-elle davantage une « bouche de vérité » qu’un rapport ayant confronté plusieurs centaines de témoignages et autres sources suivant un protocole méthodologique rigoureusement décrit, transparent et à la disposition du public ? Il y a là un paradoxe irréductible que ne pourront subsumer les déclarations offensives du ministère des Armées qui oppose « des témoignages locaux non vérifiables et des hypothèses non étayées à une méthode de renseignement robuste des armées françaises, encadrée par les exigences du droit international humanitaire ». Enfin, il y a un problème récurrent de posture de la part de Paris qu’est celle de la verticalité des relations : adoption d’un ton martial qui avait déjà fait le lit de critiques lors de la « convocation » des chefs d’État du G5 Sahel à Pau.

Dans ce contexte, et sur le court terme, il est plus que probable que les critiques redoublent et que cela instille un climat de défiance à l’égard de l’opération Barkhane. Depuis 2019, on observe des manifestations contre cette opération au slogan peu amène de « France dégage ». Jusqu’à présent si cela soulignait la lassitude des Maliens qui, depuis 2013, n’observent pas de résultats tangibles dans leur quotidien sinon une dégradation sécuritaire, on pouvait gager que c’était là une cyclicité aux rouages bien identifiés selon lesquels une force étrangère de libératrice finit par être perçue comme une force d’occupation au bout d’une certaine durée (syndrome US go back home). Néanmoins, un pas supplémentaire a été franchi et des arguments tangibles pourront désormais être mobilisés et/ou instrumentalisés contre la présence française sur fond de dissensions à peine feutrées entre Paris qui refuse catégoriquement toutes négociations avec les terroristes et Bamako dont le gouvernement a ostensiblement ouvert la brèche, lors de la libération de djihadistes contre celle de quatre otages dont la Française Sophie Pétronin, pour finalement ripoliner son discours, s’aligner sur Paris, au risque de frôler un claquement de jambes. En décembre 2020, Moctar Ouane, Premier ministre du gouvernement de transition du Mali, affirmait sur France 24 : « Le dialogue avec les terroristes est une volonté des Maliens ». Le 5 mars dernier, il répondait par l’affirmative à la question suivante : Peut-on combattre les terroristes tout en parlant avec eux ? Comprendra qui voudra…

Quoi qu’il en soit une crise est ouverte. Reste à voir comment les différents acteurs vont dorénavant réagir. Paris sera-t-elle contrainte d’infléchir sa position ? Dans une tribune accordée au Monde, en 2019, le général Bruno Clément-Bollée écrivait déjà : « Aujourd’hui, chaque événement dramatique est l’occasion de conspuer « Barkhane », qu’elle soit liée ou non à l’affaire en cours. La force est taxée d’inefficacité, d’inutilité, voire, parfois, de complicité avec certains mouvements rebelles. À ce train, notre contingent ne sera-t-il pas obligé de quitter le théâtre un jour prochain sous une pression populaire, et non sécuritaire, simplement parce que l’idée même de sa présence au Sahel sera devenue insupportable ? » Bounty sera-t-il ce point de bascule ? La question mérite d’être posée. Tout en sachant que le contexte risque de profiter aux djihadistes…

Le nouveau président élu au Niger, Mohamed Bazoum, prendra bientôt ses fonctions le 2 avril. Il a notamment qualifié d’« échec relatif » l’opération Barkhane, exprimant l’idée qu’un retrait partiel des troupes françaises n’aurait pas de grand impact sur la situation du pays. Cette prise de position peut-elle mettre en difficulté l’opération Barkhane au Niger et plus largement au Sahel ?

La déclaration de Mohamed Bazoum se surajoute à une situation tendue au Mali ce qui évidemment achève de fissurer le consensus qui avait été requis par le président Macron lors du Sommet de Pau et le « sursaut politique » qu’il avait appelé de ses vœux lors du Sommet de N’Djamena, en février dernier. L’échec relatif constaté par le nouveau président du Niger aurait, au demeurant, pu être développé : qu’est-ce qu’il entend par là ? Quels sont ses griefs ? Vraisemblablement, il n’assume pas totalement sa position et, peut-être, acquis par-devers lui à la formule macronienne « et en même temps », il n’écarte pas un retrait partiel des forces françaises de Barkhane, tout en demandant à Paris de maintenir son dispositif aérien au Sahel. À voir si Paris, déjà fortement critiquée et dont 50 soldats sont décédés depuis 2013, accepte un service à la carte ou si cela fait partie de la stratégie qu’elle a déjà arrêtée considérant qu’une réorganisation stratégique attendue pour le Sommet de N’Djamena pourrait être annoncée au Sommet de Bruxelles en juin prochain avec une possible réduction du surge (déploiement de 600 hommes supplémentaires décidés en janvier 2020) et la mise en place des modalités pratiques d’un soutien en deuxième ligne permettant son invisibilisation progressive.

Cette déclaration de Bazoum nuit sans conteste à l’image de Barkhane. Toutefois, contrairement à la situation au Mali, on peut se demander s’il n’a pas d’abord souhaité donner des gages à ses concitoyens d’une indépendance vis-à-vis de la France, tandis que de nombreuses manifestations ont éclaté depuis son élection. Rappelons que depuis sa prise de parole dans les médias le 29 mars, il a essuyé une tentative de coup d’État dans la nuit du 30 au 31 mars, à deux jours de son investiture, montrant suffisamment les tensions internes dans son pays sur fond d’attaques djihadistes de l’EIGS perpétrées contre des civils. Tiendra-t-il sa ligne politique ou sera-t-il contraint à des inflexions voire à des renoncements ?

On assiste au Sahel, et plus particulièrement au Mali, à une volonté des gouvernements d’entamer un dialogue avec certains groupes djihadistes afin de mettre en place des négociations pour la paix. Une décision qui semble complexe pour Barkhane qui a désigné cesdits groupes comme principales cibles en 2021. La force Barkhane doit-elle envisager de changer de stratégie au Sahel ?

Les négociations avec les djihadistes ont déjà lieu à un niveau local et le fil ne semble pas avoir été rompu au niveau gouvernemental, en atteste la libération des otages en échange de celle de djihadistes ou présumés djihadistes en octobre 2020, avec Iyad Ag Ghali comme intermédiaire jugé comme interlocuteur crédible. Est-ce que ces négociations peuvent ramener la paix ? Rien n’est moins sûr tant les conflits sont pluriels au Mali et tant les factions djihadistes sont engagées dans des combats meurtriers (AQMI contre EIGS). Néanmoins puisque l’on ne cesse de ventiler l’idée d’une nécessaire sahélisation des solutions, slogan désincarné qui a favorisé l’apparition d’un néologisme, il y a un paradoxe qui fleure la communication que souligne la dissonance entre les décisions prises par Paris qui refuse catégoriquement tout dialogue avec les djihadistes, n’écoutant pas que c’est là un souhait exprimé par les Maliens et, ce en plusieurs occurrences, depuis 2017 lors de la conférence de l’entente réitérée en 2019 dans le cadre du Dialogue national inclusif (DNI). Ils souhaitent en effet ouvrir des négociations avec les chefs affiliés à AQMI.

Depuis octobre 2020, et les négociations engagées par le gouvernement de transition avec Iyad Ag Ghali, il y a déjà eu un changement stratégique de Barkhane. L’ennemi désigné à Pau, en janvier, était l’EIGS et il avait été acté une concentration des forces dans la zone dite des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger). Puis, suite à la libération de djihadistes affiliés à AQMI et la recrudescence des attaques dans le centre du Mali, les chefs respectivement du GSIM, Iyad Ag Ghali et de la Katiba Macina, Amadou Koufa ont été désignés comme les nouvelles cibles. Le discours du président français, suite au Sommet de Ndjamena, en février 2021, empruntant des accents guerriers a été sans appel : il faut « décapiter les groupes djihadistes » affiliés à Al-Qaïda visant ainsi clairement leurs chefs. Au regard de ces changements de fronts et d’ennemis désignés ressort l’impression que l’opération est dans des logiques tactiques et non stratégiques, dans le sens développé par Michel de Certeau[2]. On ne voit guère de stratégie globale se dégager. S’il y a temporairement eu un démantèlement de l’EIGS dans la zone des trois frontières, avec des résultats tangibles, cette zone est loin d’être stabilisée et les attaques ont repris montrant les capacités de reconstitution de ces groupes nécessitant de concentrer les efforts sur la moyenne et la longue durée pour pouvoir tirer des résultats concluants. Au Sommet de Ndjamena avait, également, été entériné le fait que 1200 soldats tchadiens – qui sans doute ont des protocoles peu sourcilleux du droit international – sécurisent durablement ladite zone. Pour l’instant, la priorité du président Déby est de sanctuariser sa réélection pour un 6e mandat sur fond de contestations intérieures. Pourra-t-il honorer son engagement ? Cela reste à voir… De ces différentes observations ressortent l’impression que le président Macron a fait un pari à Ndjamena : viser une politique de résultats en prévision de la présidentielle de 2022 avec deux axes prioritaires, l’élimination de chefs djihadistes, préfigurant un démantèlement supposé de leurs affidés, et une européanisation de la solution via l’opérationnalisation de la task force Takuba, au risque d’amplifier l’embouteillage sécuritaire dans le pays, et ce afin d’alléger le dispositif de Barkhane – au moins sur le plan humain -. Des résultats concrets permettant de servir d’arguments de campagne. Cette feuille de route fleure le pari pascalien qui, en contrepoint de sa politique sur le plan intérieur français et sa gestion de la crise sanitaire, finit par être sa marque de fabrique. À son crédit toutefois, on peut relever qu’il a réussi à internationaliser la question et a mobilisé l’Union européenne pour sortir Barkhane de l’impasse même si demeurent des interrogations sur la manière de mutualiser les efforts des différents acteurs. Le pire n’est jamais sûr… Et ce sont les populations qui risquent d’en être les premières victimes. À voir désormais comment Barkhane peut rester, sous quelles modalités en concertation avec un consortium de pays élargi.

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[1] MINUSMA, Division des droits de l’homme et de la protection, Rapport sur l’incident de Bounty du 3 janvier 2021, Mars 2021, pp. 14-15.

[2] CERTEAU Michel de, L’invention du quotidien. Les arts de faire, volume 1, Paris, Gallimard, 1990, p. 259.

Géopolitique de l’économie

Thu, 01/04/2021 - 16:32

Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS, répond à nos questions à l’occasion de la parution de son nouvel ouvrage « Géopolitique de l’économie » :
– L’économie et la géopolitique sont-ils deux domaines déconnectés et indépendants l’un de l’autre ?
– Quelles sont les dynamiques économiques les plus prégnantes dans le monde d’aujourd’hui ?
– Votre ouvrage paraît en 2021, une année marquée notamment par la continuité de la crise sanitaire. Qu’en est-il aujourd’hui des conséquences du Covid-19 sur l’économie mondiale ?

Bipartisanisme : le pari risqué de Biden

Fri, 26/03/2021 - 16:57

 

Joe Biden entend parvenir à des consensus avec les républicains sur plusieurs grandes réformes législatives. Parviendra-t-il à surmonter des clivages idéologiques anciens, mais que les années Trump ont cristallisés ?

Joe Biden l’a dit plusieurs fois lors de sa conférence de presse du 25 mars, sa première en tant que président : l’un de ses objectifs est de mettre un terme à la politique de division à Washington. Il souhaite ardemment que les républicains le rejoignent sur ses grandes réformes à venir. Immigration, infrastructures, emploi, environnement… L’agenda de l’exécutif est chargé, sans compter les réformes dictées par l’actualité chaude : limitation des armes à feu, défense de l’accès au vote pour les minorités. Le dilemme du président et des démocrates est dès lors celui-ci : est-il préférable, politiquement, de voter de grandes lois bipartisanes ou bien de passer les réformes à tout prix, sans l’appui des républicains, puisque la base électorale démocrate les attend ? Devant les journalistes, Biden a renvoyé la balle dans le camp conservateur, qu’il a mis au défi du travail commun.

Le pari du président, c’est notamment de mettre un terme à l’obstruction partisane au Sénat. Ce n’est rien de dire que ce sera extrêmement difficile. Le récent Plan de relance de 1 900 milliards a bénéficié d’une procédure de simplification du vote (une règle nommée « budget reconciliation process ») en raison de l’urgence. Mais cela peut difficilement être le cas pour les prochains projets de loi, notamment celui relatif au projet dit « Bring Back Better » qui rassemblera des articles sur la rénovation des infrastructures (routes, ponts, aéroports, écoles, réseaux d’électricité, etc.), la sauvegarde du climat et la création de dizaines de milliers de nouveaux emplois, en partie financés par de l’argent public, qui y seront directement affectés.

Le poison du « filibuster »

Il existe en effet un dispositif imposant au Sénat de disposer de 60 voix (les trois cinquièmes), et non de 51 (sur 100), pour adopter une loi, lorsqu’au moins un sénateur ou une sénatrice refuse qu’on l’on mette fin au débat parlementaire pour procéder au vote. Peut alors se mettre en place une tentative d’obstruction de la minorité, tentative appelée « filibuster », qui se caractérise par le fait, pour un ou une élu.e, de parler pendant des heures sans qu’il soit possible de l’interrompre, jusqu’à parvenir à un accord ou bien, s’il est impossible d’obtenir les 60 voix nécessaires, la majorité jette l’éponge et abandonne le texte. Le problème est que la règle des 60 votes est de moins en moins utilisée pour négocier entre les deux camps, et de plus en plus pour bloquer purement et simplement toute réforme voulue par adversaire. Ce que Biden a volontiers reconnu lors de sa conférence de presse du 25 mars, ajoutant que le filibuster était une relique de l’époque, raciste, de Jim Crow, et qu’il prendrait au besoin les mesures qui s’imposent. Mais pour l’heure, il veut croire à des consensus possibles avec le Grand Old Party.

Ce principe de la majorité de 60 pourrait, du reste, être assoupli (il l’a beaucoup été ces dernières années déjà, notamment pour faciliter les confirmations de juges et de ministres), voire supprimé par les démocrates, aujourd’hui majoritaires d’une voix, la cinquante-et-unième, celle de la présidente du Sénat qui n’est autre que Kamala Harris. Et l’on pourrait légitimement penser que c’est dans leur intérêt. Mais ils et elles perdraient alors, si le Sénat rebasculait à droite aux Midterms de novembre 2022, une possibilité de contrer des réformes des républicains (et pourraient moins faire valoir, le cas échéant, des intérêts électoralistes pour leur circonscription auprès du parti démocrate). L’unanimité n’est donc pas de mise pour y mettre un terme, la voix des « contre » étant emmenée par Joe Manchin, le sénateur poil-à-gratté de Virginie-Occidentale, dont on n’a pas fini d’entendre parler.

La politique est désormais extrêmement partisane aux États-Unis, et en particulier au Congrès fédéral, et cela ne date pas de Trump (même si cela s’est aggravé sous sa présidence). Mais alors la conséquence est que beaucoup de réformes risquent d’être bloquées et d’occasionner la colère des électrices et des électeurs (de chaque camp).

Immigration, port d’armes, accès au vote… des divisions partisanes insurmontables

Trois sujets, en particulier, seront scrutés de près. Sur l’immigration, Biden est taxé de laxisme par les républicains qui, cependant, lorsque leur parti avait la majorité au Sénat comme à la Chambre (les deux premières années du mandat de Trump) n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une loi. En cause : leurs propres divisions entre les chrétien.ne.s humanistes, les libertarien.ne.s, les pragmatiques qui savent que nombre de secteurs économiques comme l’agriculture, le high-tech ou les services à la personne ne fonctionnent pas sans les immigré.e.s (y compris clandestin.e.s), et les tenant.e.s d’une ligne identitaro-sécuritaire. Or il faudra bien, un jour, combler le vide juridique concernant les onze ou douze millions de clandestin.e.s qui vivent et souvent travaillent aux États-Unis, et notamment les 700 000 « Dreamers », qui sont arrivé.e.s mineur.e.s avec leurs parents sur le sol américain, y ont fait des études pour certain.e.s et y occupent parfois un emploi. Autant de gens sans véritable statut.

Autre sujet chaud : le libre port d’armes. Même après les massacres, ces derniers jours, d’Atlanta et de Boulder (Colorado), et alors que l’opinion publique est majoritairement en faveur d’une régulation fédérale (contrôle des antécédents psychiatriques et/ou judiciaires, interdiction des fusils d’assaut) que souhaitent Biden et Harris, les élu.e.s républicain.e.s du Congrès ne voteront probablement jamais avec les démocrates en ce sens.

Et, last but not least, le projet de loi voulu par Biden pour garantir l’accès au vote de tous et de toutes, alors que dans plus de quarante États fédérés, les républicains veulent réduire, par de nouvelles législations, le vote anticipé, le vote par correspondance ou encore contraindre l’électorat à disposer de papiers d’identité avec photo – tout cela, afin de limiter le vote des minorités ethniques. « From Jim Crow to Jim Eagle », pour paraphraser le président, furieux de telles initiatives (qu’il a qualifiées de « malades » et d’« anti-américaines » le 25 mars).

Pour l’heure, Joe Biden mise sur son expérience passée de négociateur en chef quand il était sénateur et sur le savoir-faire de ses collaborateurs et collaboratrices. Mais il y a longtemps que les couloirs du Capitole ne craignent plus le pouvoir d’un Josh Lyman.

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