Longtemps reléguées au second plan dans les analyses économiques, les matières premières sont aujourd’hui revenues au cœur des enjeux stratégiques mondiaux. La multiplication conflits et des tensions géopolitiques rappellent à quel point les économies mondiales demeurent dépendantes de l’accès aux ressources naturelles et du bon fonctionnement des chaînes d’approvisionnement. La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont démontré qu’un point de passage stratégique constitue bien plus qu’un enjeu régional et peut affecter l’ensemble de l’économie mondiale. De même, les matières premières occupent une place déterminante dans la transition énergétique, notamment pour l’accès aux métaux indispensables à la production et au stockage de l’électricité. Enfin, elles constituent un enjeu majeur de souveraineté économique et industrielle. La sécurisation des approvisionnements est devenue une priorité stratégique pour les États qui cherchent à limiter leurs vulnérabilités et à renforcer leur autonomie. Dans ce contexte, les matières premières apparaissent comme un élément déterminant dans les rapports de force et les équilibres économiques et géopolitiques mondiaux.
Dans quelle mesure les matières premières constituent-elles encore un véritable levier de puissance pour les États ? Quels sont les métaux et minerais devenus stratégiques dans le cadre de la transition énergétique et de la révolution numérique ? L’abondance de ressources naturelles est-elle un atout pour le développement ou peut-elle se transformer en « malédiction des matières premières » pour les pays producteurs ? Comment les grandes puissances, notamment la Chine, sont-elles parvenues à sécuriser leurs approvisionnements ? Dans quelle mesure l’intelligence artificielle pourrait-elle redéfinir le marché des matières premières ?
Autant d’enjeux abordés avec Philippe Chalmin, économiste et historien, spécialiste des marchés de matières premières, à l’occasion de la publication de la 40e édition du rapport Cyclope (Éditions Economica, 2026).
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Longtemps perçu comme une ressource banale, abondante et sans valeur stratégique, le sable est devenu en quelques décennies une matière première au cœur des dynamiques de développement économique, de puissance territoriale et de conflictualité environnementale. Ressource indispensable à la construction des infrastructures, au fonctionnement des industries de pointe et, plus récemment, à certaines pratiques agricoles innovantes, il constitue aujourd’hui l’un des piliers matériels du développement humain.
Le texte dont est tirée cette note est publié dans son intégralité dans Le Déméter 2026.
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This paper argues that Europe’s renewed focus on defence since Russia’s invasion of Ukraine has exposed and, in many cases, extended deep structural dependencies, particularly on the United States. It contends that traditional notions of strategic autonomy are no longer viable in an era defined by complex, globalised and commercially-driven supply chains. Instead, the paper proposes a more pragmatic framework in which autonomy is achieved through the management, rather than elimination, of dependencies. The paper introduces the concept of “strategic indispensability” as a novel way forward. In so doing, the paper calls for Europe to cultivate critical capabilities and leverage asymmetric interdependence to enhance both resilience and influence. Ultimately, the paper argues that European defence policy should shift from a form of reactive dependency to the proactive shaping of interdependencies that align industrial policy, capability development and partnerships to strengthen Europe’s position within global defence ecosystems.
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La désinformation climatique est intégrée comme outil dans le cadre de la guerre informationnelle. À ce titre, l’information climatique est manipulée, notamment par des acteurs étatiques, afin de nuire ou tromper d’autres Etats. Les conséquences de la désinformation climatique sont nombreuses, sociales, politiques, diplomatiques ou encore sécuritaires. Ainsi, certains cadres se structurent aujourd’hui pour lutter contre ce phénomène et ses nombreuses répercussions.
Tour d’horizon sur la dimension géopolitique et sécuritaire de la désinformation climatique et de sa prise en compte par les institutions avec Katharina Zügel, directrice des politiques publiques au sein du Forum sur l’information et la démocratie.
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La publication de l’encyclique Magnifica Humanitas par le pape Léon XIV marque une étape importante dans l’évolution récente de la doctrine sociale et internationale de l’Église catholique. Pour la première fois, un texte magistériel d’une telle ampleur place explicitement l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, la gouvernance algorithmique, la transformation du travail, les mutations de la guerre et les nouvelles formes de souveraineté technologique au cœur d’une réflexion systématique sur l’avenir de la civilisation contemporaine. L’intelligence artificielle n’y apparaît pas comme une simple innovation technique supplémentaire, mais comme une mutation anthropologique et géopolitique comparable, dans ses effets structurels, à la révolution industrielle du XIXe siècle.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Elgas, écrivain et chercheur associé à l’IRIS, autour de la rupture politique entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre, Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale.
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1/ L’occidentalisme cherche une puissance sans limite…
La démesure, l’extension sans limites de la puissance, couplée à la suffisance de la suprématie et au vertige de l’accélération, rendue possible notamment par les technologies numériques et l’IA, témoignent de notre temps du monde. Celui de la revanche des empires, dont l’empire américano-israélien en Méditerranée est une des expressions les plus manifeste. Une telle puissance sans limite devient dévastatrice si elle ne rencontre pas de contrepoids, et en particulier la force du droit, face au droit à la force. La quasi destruction de Gaza et du Sud Liban aujourd’hui, comme celle de l’Irak hier, et peut-être de l’Iran demain, requièrent des limites. C’est ce que Camus appelait justement la pensée de midi, une pensée de la mesure face à la démesure. Mais la revanche des empires ne s’inspire pas seulement de l’occidentalisme, l’empire russe comme l’empire chinois ne sont pas en reste dans la quête d’une puissance sans limite…
2/ L’islamo-centrisme s’effrite ?
Depuis la fondation du mouvement des Frères musulmans, il y a un peu plus d’un siècle, l’islamo-centrisme est devenu ascendant et a déployé son emprise dans les sociétés arabes comme dans les imaginaires politiques. La révolution islamique iranienne, en 1979, a accéléré plus encore cette tendance jusqu’à considérer, telle une évidence que « l’islam est la solution ». Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, depuis les « printemps arabes », dont la référence n’était pas islamique. « Le peuple veut », « pouvoir civil, madania » et non islamiya, furent les slogans de ces mouvements populaires. Malgré leurs échecs, ces tendances de fond perdurent et comme le souligne justement le juriste tunisien Yadh ben Achour : « Une interprétation démocratique de l’islam est possible ». C’est tout l’enjeu et le défi pour les années à venir. C’est ce qu’une « Europe sans rivages » devrait conforter, plutôt que des pouvoirs militaires et dictatoriaux. Ces ponts, entre les deux rives de la Méditerranée, ces traits d’union peuvent favoriser des convergences dont nous avons tous le plus grand besoin. C’est ce que j’appelle la voie méditerranéenne…C’est l’exact inverse de ce qui se passe actuellement au Sahel.
3/ Qu’est-ce que pour vous la Méditerranée créatrice ?
Ce fut une hypothèse, il y a un peu plus de trente ans, lors de la publication de ce premier livre collectif. (Editions de l’Aube, 1994) Il s’agissait, pour commencer, de ne plus conjuguer la Méditerranée au passé. La Méditerranée des temples et des ruines, la Méditerranée du patrimoine et de l’héritage antique, la Méditerranée de papa ! Une telle vision passéiste et euro-centrique du monde méditerranéen passait justement à côté de l’effervescence créatrice des jeunes générations, qui sont très largement majoritaires sur les rives Sud et Est de la Méditerranée. Les européens ont bien trop tendance à l’oublier et à se faire une idée de la Méditerranée qui est fossile. Cette hypothèse d’il y a trente ans, d’une Méditerranée créatrice, là où « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles », pour le dire à travers une formule lumineuse d’Arthur Rimbaud, est désormais une réalité visible. Les scènes artistiques contemporaines sont très vives désormais et s’affirment à l’échelle internationale, dans les arts plastiques, le cinéma comme la photographie, la danse ou la musique, et ce ne sont pas des épiphénomènes, mais des expressions profondes de ces sociétés. J’en donne de nombreux exemples dans le livre… Il a par là une sève, une vivacité créatrice à travers laquelle s’invente un avenir. C’est à partir de là que nous devrions dessiner un avenir commun, plutôt que de se replier derrière une illusoire Europe citadelle, prisonnière de ses haines et de ses peurs.
Après l’Occident et la fin de la « vassalisation heureuse » vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe pourrait imaginer une nouvelle politique de l’esprit, comme disait Paul Valéry. « Une politique de l’esprit qui ne vise pas à ordonner le reste du monde à des fins européennes », et qui ne soit donc pas un nouveau projet d’empire. Il y a un possible sursaut et un nouvel horizon qui pourrait être dessiné, à travers cette voie méditerranéenne, qui relie autrement les deux rives de la Méditerranée.
A l’horizon de vingt ou trente ans c’est possible et c’est pensable, et cela n’est pas plus illusoire que la construction européenne. Pensons à ce qui est advenu entre les années 1930 et les années 1960, au XXème siècle… Heureusement qu’il y a eu alors quelques personnes pour imaginer l’avenir, au-delà de la guerre perpétuelle en Europe, et singulièrement entre l’Allemagne et la France. Pourquoi serions-nous condamnés au désastre et au pire ? Consentir aux ténèbres est une forme de renoncement. La Méditerranée créatrice est une « salve d’avenir » et une source d’inspiration pour notre XXIème siècle.
4/ Vous écrivez que si Israël persiste à être le bastion avancé de l’Occident dans la région, il risque de connaître le même destin que l’État croisé jadis. Dans quelle mesure la puissance militaire et l’arme nucléaire marquent cependant une différence ?
La puissance militaire et l’arme nucléaire ne peuvent rien face à la désagrégation intérieure. Comme le souligne le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Pierre Schill, dans un entretien récent avec Gilles Gressani : « si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres ».
L’expérience de l’Etat-Nation pour Israël est récente, elle ne date que de 1948, alors que le monde juif est lui plus que millénaire dans le monde méditerranéen. C’est une composante structurelle et même fondatrice. Je parle dans le livre de cet « héritage oublié », judéo-arabe, qui a été marginalisé, alors qu’il fut central sur le plan historique et intellectuel. Pensons à l’héritage de Maïmonide, qui écrivait en arabe. N’oublions pas que les juifs expulsés d’Espagne par les Rois catholiques, au nom de l’Occident chrétien, ont trouvé refuge dans le monde musulman, et que ces liens sont durables et profonds. Il y a une intimité judéo-arabe, que l’on connait bien, par exemple au Maroc, qui a existé également en Egypte, comme l’a si bien montré le grand historien Shlomo Dov Goiten, à travers la Geniza du Caire, ou en Irak, comme l’a raconté Ella Shohat. Toute cette histoire n’est pas celle de l’« Occident », étranger à cette région du monde et aux réalités profondes des sociétés méditerranéennes. C’est pourquoi je fais référence dans le livre aux « intercesseurs », à tous ceux qui peuvent relier et relier encore, alors que nous sommes dans le pire du pire actuellement, avec le régime politique suprémaciste israélien, qui inspire un État meurtrier.
Comment sortir d’une telle impasse israélo-arabe ? Par la force, l’humiliation, la torture, la prison, les bombardements incessants sur les civils et les attaques répétées contre la plupart de ses voisins… Où va Israël ?
Comme le disait si justement Camus, à propos de l’Algérie : « Il ne s’agit pas de crever séparèment, mais de vivre ensemble ». Cela suppose de la justice et de l’égalité. Sinon ce sera une forme de désagrégation intérieure, irréparable.
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L’administration Trump a présenté les grandes lignes de sa politique africaine « America First ». L’accent est mis sur le principe du « commerce plutôt que l’aide », avec une priorité accordée à l’accès américain aux terres rares et aux ressources primaires africaines, à la coopération avec certains partenaires dans le secteur de la santé, aux efforts de résolution des conflits dans quelques zones (notamment en République démocratique du Congo et au Soudan), ainsi qu’à la collaboration avec des partenaires africains dans la lutte contre les menaces terroristes. Compte tenu de l’importance de cette question pour le président et son équipe, l’immigration est également devenue une priorité majeure dans les relations de Washington avec le continent.
De manière très visible, l’administration a cherché à réduire drastiquement le nombre d’immigrants africains venant aux États-Unis ou y résidant. En janvier 2026, le gouvernement américain a suspendu unilatéralement la délivrance de tous les visas aux ressortissants de onze pays d’Afrique subsaharienne et imposé une interdiction partielle à quatorze autres. Ces mesures concernent à la fois les visas de visiteur et les visas d’immigration et touchent certains des partenaires les plus importants des États-Unis dans la région (Angola, Nigeria, Sénégal, Tanzanie, etc.). Même lorsque des visas de visiteur peuvent encore être délivrés aux Africains, l’administration a instauré de nouvelles restrictions particulièrement contraignantes. Au Nigeria, par exemple, les demandeurs dont le visa est approuvé doivent désormais déposer une caution de 15 000 dollars avant que leur visa ne soit délivré. Les expulsions d’Africains déjà présents aux États-Unis ont également augmenté de manière significative sous Trump. Ces politiques vont clairement à l’encontre d’autres objectifs affichés par les États-Unis dans la région, notamment le renforcement des liens économiques, mais elles s’inscrivent parfaitement dans le cadre plus large du programme intérieur de Trump.
De façon surprenante, l’Afrique joue également un rôle dans la politique mondiale d’immigration de Trump. L’administration, avec le soutien direct du président lui-même, a activement recherché des partenaires africains prêts à accueillir des personnes expulsées de pays tiers, même lorsqu’elles n’ont aucun lien avec le pays d’accueil, ni même avec l’Afrique.
D’une manière générale, cette pratique est légale au regard du droit américain de l’immigration, bien qu’il existe certains cas particuliers où elle ne l’est pas. En 2025, la Cour suprême a confirmé le droit du gouvernement à procéder à de telles expulsions ; plus récemment, une juridiction inférieure a estimé que les immigrés devaient disposer d’un délai pour contester les expulsions vers un pays tiers, mais cette affaire est toujours en cours d’examen. Le droit international n’interdit pas non plus ce type d’expulsion, à condition qu’il n’existe pas de risque substantiel de persécution ou de torture. Il est probable que les responsables de l’administration Trump se soient inspirés d’un projet britannique de 2022, soutenu par le gouvernement de Boris Johnson, visant à expulser un grand nombre de ressortissants de pays tiers vers le Rwanda en échange de centaines de millions de livres sterling d’aide britannique. (Cette mesure a finalement été abandonnée après des contestations judiciaires et le départ du Parti conservateur du pouvoir.)
Jusqu’à présent, l’administration a conclu des accords avec au moins sept pays africains, bien que le Département d’État ait fourni peu de détails. Il s’agit notamment du Rwanda, du Soudan du Sud, de l’Eswatini, de l’Ouganda, du Ghana, du Cameroun et de la République démocratique du Congo. Des informations relayées par les médias indiquent également que la Guinée équatoriale, la Sierra Leone et le Liberia pourraient avoir accepté d’accueillir des expulsés en provenance des États-Unis. Ces accords comprennent des montants modestes d’aide américaine — généralement entre 5 et 7 millions de dollars — destinés à soutenir l’accueil des personnes expulsées. Le président Trump aurait personnellement promu les expulsions vers des pays tiers lors de son « mini-sommet » de juillet 2025 à Washington avec les dirigeants de la Mauritanie, du Gabon, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et du Liberia. Jusqu’à présent, le nombre d’expulsions réalisées dans le cadre de ces accords semble toutefois limité, probablement à quelques dizaines de personnes par pays au maximum.
Étant donné que l’administration cherche à expulser des milliers d’immigrants chaque jour, pourquoi déployer autant d’efforts pour seulement quelques expulsions vers l’Afrique ? Plusieurs explications plausibles peuvent être avancées.
Premièrement, il y a l’effet dissuasif de l’exil en Afrique. Indépendamment du nombre réel d’immigrants expulsés vers le continent, de nombreux candidats à l’immigration peuvent être effrayés par cette perspective. Un jeune Mexicain ou Vénézuélien cherchant une nouvelle vie aux États-Unis peut être prêt à courir le risque d’être renvoyé dans son pays d’origine, ou même dans un pays voisin familier, pour tenter sa chance dans la réalisation du rêve américain. Ce calcul peut changer considérablement si une arrestation par l’ICE signifie être envoyée dans un pays africain éloigné offrant des garanties de protection des droits humains incertaines.
Deuxièmement, l’administration cherche presque certainement à développer des capacités d’accueil en prévision d’éventuels besoins futurs, notamment dans des pays peu susceptibles de contester d’éventuels abus. Face à la forte pression exercée par la Maison-Blanche et le Département de la sécurité intérieure pour expulser des millions d’immigrants, les responsables américains de l’immigration doivent être désespérément à la recherche d’endroits où ils peuvent transférer rapidement les cas les plus problématiques. On peut également supposer qu’ils souhaitent se décharger complètement de ces dossiers une fois les personnes arrivées sur le continent, même si toutes les procédures n’ont pas été scrupuleusement respectées. En mai, l’ICE a expulsé une Colombienne vers Kinshasa alors que le gouvernement congolais avait auparavant refusé de l’accueillir pour des raisons de santé. (Un juge américain a par la suite ordonné son retour aux États-Unis, mais il n’est pas clair si l’ICE s’est conformée à cette décision).
Enfin, certains critiques estiment que ces accords pourraient être conçus pour contourner le droit américain ou international. Plus précisément, ils craignent que les expulsions vers des pays tiers ne conduisent ensuite à des renvois vers des États où les personnes concernées risquent des persécutions. Cette inquiétude est particulièrement forte pour les demandeurs d’asile qui pourraient finalement être renvoyés dans leur pays d’origine et exposés aux persécutions mêmes qu’ils avaient cherché à fuir. En février 2026, la minorité démocrate de la Commission des relations extérieures du Sénat a publié un rapport très critique sur cette pratique. Les auteurs ont souligné que la majorité des personnes expulsées vers des pays tiers par l’administration Trump bénéficiaient de protections ordonnées par les tribunaux. Le rapport cite notamment des cas d’immigrants protégés qui ont été envoyés au Ghana et en Guinée équatoriale avant d’être renvoyés par la suite dans leur pays d’origine. La juge saisie de ces affaires a déclaré dans sa décision :
« Ces actions semblent également s’inscrire dans un schéma plus large et dans un effort généralisé visant à contourner les obligations légales du gouvernement américain en faisant indirectement ce qu’il ne peut pas faire directement. »
Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.
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Dans son édition du vendredi 29 mai, The Economist a publié le témoignage saisissant de « Jonathan », pseudo utilisé par un ex-soldat israélien ayant servi en Cisjordanie puis à Gaza après le 7 octobre.
Il revient sur son parcours, depuis sa conviction initiale de la nécessité d’une guerre contre le Hamas après le 7 octobre jusqu’à ses doutes croissants face aux méthodes employées par l’armée israélienne et au traitement réservé aux Palestiniens.
Confirmant de nombreux témoignages, il expose les pratiques contestables de l’armée israélienne sur les Palestiniens, comprenant le ciblage systématique et sans distinction de civils, l’utilisation de prisonniers comme boucliers humains (surnommés « mosquitos ») ainsi que des cas de pillages de maisons. Autant d’actions qui l’ont conduit à une prise de distance avec l’armée israélienne et à cause desquelles il a développé des troubles post-traumatiques.
Lorsqu’un ancien soldat israélien confirme publiquement des pratiques déjà dénoncées depuis des mois par des ONG et des témoins, peut-on encore douter de la réalité des crimes commis à Gaza ? D’autant plus lorsque ce témoignage est relayé par un média comme The Economist, à la visibilité internationale et qui ne prend généralement pas parti en faveur de la cause palestinienne.
Mon analyse dans cette vidéo.
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Depuis leur formalisation en 2009 par le Stockholm Resilience Centre, les limites planétaires constituent un cadre de référence pour analyser les perturbations anthropiques du système Terre. Elles désignent les seuils au-delà desquels les équilibres biophysiques cessent d’assurer des conditions stables et prévisibles pour les sociétés humaines.
Parmi elles, l’intégrité de la biosphère occupe une place singulière. Contrairement à d’autres limites définies par des indicateurs physiques, la perte de biodiversité ne se réduit ni à un seuil unique ni à un signal global. Elle renvoie à l’érosion simultanée de la diversité du vivant et des fonctions écologiques qui en dépendent, fonctions pourtant essentielles à la stabilité des écosystèmes.
Longtemps reléguée au second plan des priorités politiques en raison de cette complexité, la biodiversité constitue pourtant une limite d’interaction. Sa dégradation altère simultanément les régulations climatiques, hydrologiques, biogéochimiques et sanitaires, faisant du vivant une infrastructure fonctionnelle du système Terre.
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Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les relations entre les États-Unis et ses alliés connaissent de profondes évolutions. Face à la guerre commerciale lancée par Washington, plusieurs puissances moyennes cherchent désormais à réduire leur dépendance envers la première puissance mondiale. Le Canada est directement concerné par ces changements en raison de sa situation géographique et de ses liens économiques étroits avec les États-Unis. Les déclarations de Donald Trump sur une éventuelle intégration du Canada comme « cinquante-et-unième État », ainsi que l’augmentation significative des droits de douane, ont renforcé la volonté du Canada de diversifier ses partenariats économiques et diplomatiques. C’est dans ce contexte que le Premier ministre canadien Mark Carney, lors de son discours au Forum économique mondial de Davos en 2026, a plaidé pour un rapprochement avec d’autres partenaires afin de faire face aux bouleversements engendrés par les politiques américaines.
Dans quelle mesure la politique étrangère de l’administration Trump redéfinit-elle le modèle commercial canadien et ses logiques d’alliance ? Le rapprochement du Canada avec l’Union européenne, la Chine ou encore l’Inde traduit-il l’émergence d’une nouvelle stratégie de « multi-alignement » des puissances moyennes ? Et comment le Canada entend-il réduire sa dépendance et défendre sa souveraineté face à un voisin américain de plus en plus imprévisible ?
Autant d’enjeux abordés avec Jean Charest, ancien Premier ministre du Québec (2003-2012), qui analyse les conséquences du retour de Donald Trump sur la politique étrangère canadienne.
L’article Trump et le monde vu du Canada. Avec Jean Charest est apparu en premier sur IRIS.
For Europe’s strongest middle powers, the summit between Xi Jinping and Donald Trump is a structural marker of the international system’s consolidation into bipolarity. The symbolism of two leaders negotiating trade, technology controls, crisis management, and geopolitical red lines underscores a reality that European policymakers have been slow to internalize. The gravitational center of global politics lies in Washington and Beijing. Europe’s agency and strategic autonomy is consequential but conditional.
The persistent belief in an emerging multipolar order has provided intellectual comfort in Brussels, Berlin, and Paris. It has justified hedging strategies and rhetorical commitments to strategic autonomy. Yet recent scholarship has challenged this premise. Lind argues that claims of multipolarity mask a deeper concentration of material capability in the hands of the United States and China (Lind, 2026). Mohan similarly critiques what he calls the multipolar delusion, noting that middle powers frequently mistake diplomatic activism for structural influence (Mohan, 2026a and 2026b). Nagy emphasizes that bipolarity remains the organizing principle of global politics because only Washington and Beijing possess the combined economic scale, technological ecosystems, military reach, and alliance networks capable of shaping systemic outcomes (Nagy, 2025). The Xi–Trump summit reinforces hierarchy. Major adjustments to tariffs, export controls, and crisis management frameworks will be negotiated between two actors. European states will react, adapt, and absorb spillovers.
À téléchargerL’article Europe’s Middle Powers After the Xi–Trump Summit. Bipolar Consolidation, Strategic Asymmetry, and the Discipline of Power Politics est apparu en premier sur IRIS.
Jean-Pierre Cabestan est sinologue, spécialiste du droit et des institutions du monde chinois contemporain, de la Chine populaire comme de Taïwan. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage « Taïwan : une démocratie face à la Chine » aux éditions Le Cavalier bleu.
Il y a pour vous une citoyenneté et une nation taïwanaise…
Oui, il n’y a aucun doute qu’il y existe une citoyenneté taïwanaise. Environ les deux tiers des Taïwanais se déclarent avant tout taïwanais, tandis qu’un petit tiers continue d’afficher une identité mixte, à la fois taïwanaise et chinoise. Cette minorité notable ne devrait pas disparaître car la question de l’identité dépasse la citoyenneté et inclut une dimension culturelle : de fait, à Taïwan, la culture et la langue chinoises dominent ; tout au plus 7% de la population de Taïwan n’est pas Han (2,5% d’Austronésiens et 4,5% d’immigrés d’Asie du Sud-Est).
La question de la nation taïwanaise est plus compliquée : le nom officiel de l’île reste la République de Chine (RDC) et, pour des raisons à la fois intérieures et extérieures (l’opposition de Pékin et la réticence de Washington) ce nom, de même que l’enveloppe constitutionnelle qui lui est attachée, ont peu de chances de changer. Néanmoins, comme la RDC se réduit pour l’essentiel à Taïwan, un nationalisme à la fois « RDC » et taïwanais a pris corps. Ce nationalisme n’est pas forcément hostile à la République populaire de Chine (RPC), mais il se considère comme distinct du nationalisme ou plutôt du patriotisme chinois, promu par le Parti communiste chinois (PCC). En d’autres termes, quoique mal reconnu, l’État « RDC à Taïwan » a donné naissance à une nation à la fois chinoise et taïwanaise.
Washington est-il un allié fiable pour Taiwan ?
Tout d’abord, depuis leur normalisation avec la Chine populaire en 1979, les États-Unis ne sont plus liés par une alliance avec Taïwan. Le Taiwan Relations Act (TRA) d’avril 1979 contraint Washington à fournir des armes défensives à la « population de Taïwan ». Il oblige aussi le gouvernement américain à considérer toute atteinte au statu quo et à la paix dans le détroit comme un sujet de « grave préoccupation ». Mais, depuis près de 50 ans, ce dernier a adopté une posture d’ambiguïté stratégique, refusant de dire à Pékin comme à Taipei comment il réagira en cas d’attaque militaire chinoise contre l’île.
La question des ventes d’armes américaines à Taïwan est revenue au cœur de l’actualité à la faveur de la visite de Donald Trump en Chine les 13-15 mai 2026. En 1982, Pékin et Washington avaient signé un troisième communiqué (après celui de Shanghai en 1972 et celui de la normalisation fin 1978) dans lequel cette dernière capitale promettait de réduire progressivement ses ventes d’armes à Taïwan, en fonction du niveau de détente dans le détroit. Pour des raisons évidentes – la montée des tensions entre Pékin et Taipei –, ce communiqué a été oublié par les Américains, mais évidemment pas par les Chinois. L’objectif du PCC reste le désarmement de Taïwan, afin d’accroître ses chances de lui imposer une unification selon ses propres conditions.
Or, peu avant l’adoption de ce communiqué, l’administration Reagan avait secrètement donné à Taipei « six assurances », dont l’une était justement la promesse de ne pas consulter Pékin sur la question des ventes d’armes. Or, lors de ses entretiens avec Xi Jinping et de ses interviews avec les médias qui ont suivi, Donald Trump a remis en cause cet engagement, peut-être dans le cadre d’une transaction dans laquelle le gouvernement chinois se garderait de fournir des armes à l’Iran en échange d’une réduction des ventes américaines à Taïwan. Le paradoxe est que c’est l’administration Trump I qui, en 2020, a ajouté les « six assurances », devenues publiques, aux quatre textes (les 3 communiqués et le TRA) qui structurent, côté américain, les relations avec la RPC.
Par ailleurs, depuis 1979, la position des États-Unis est de ne pas « encourager l’indépendance de Taïwan ». Or, là aussi, Donald Trump semble être allé plus loin : s’il ne s’est pas « opposé » ouvertement à cette indépendance, comme l’aurait souhaité Xi Jinping, il a mis sur le même pied Pékin et Taipei, demandant à chaque capitale de « se calmer » (cool down), ignorant que c’est la première qui menace la seconde avec des gesticulations militaires quotidiennes dans le détroit, et non l’inverse.
D’où l’inquiétude du gouvernement taïwanais, face à un espace stratégique et sécuritaire qui se réduit. À noter toutefois que le Kuomintang (KMT, Parti nationaliste), le principal parti taïwanais d’opposition, a été moins critique à l’égard de Donald Trump.
La guerre ou le blocus : vous envisager une stratégie de mise en quarantaine de Taïwan par la Chine…
Oui, c’est un scénario qui est beaucoup discuté à Taïwan et aux États-Unis, et qui a l’avantage pour Pékin de rester dans ce qu’on appelle la stratégie des « zones grises », c’est-à-dire en deçà du seuil de la guerre, tout en élevant le niveau de la menace contre Taïwan. Mais dans un avenir prévisible, je ne pense pas que Xi Jinping aille jusque-là, ayant notamment obtenu de Donald Trump des garanties supplémentaires et espérant un retour du KMT au pouvoir en 2028, retour qui, au demeurant, reste loin d’être garanti.
Ni Réunification ni indépendance, le statu quo est votre scénario à la fois préféré et le plus probable…
Oui. Pékin sait pertinemment que même si le KMT revient au pouvoir, toute unification reste aussi improbable qu’une réunification entre les deux Corées. L’avantage du KMT est qu’il reconnaît le principe de la Chine unique, notion ô combien ambiguë, Pékin estimant que la Chine unique c’est évidemment la RPC, et le KMT, c’est la RDC. Le Parti démocrate progressiste, quant à lui, pense que la RDC se réduit à Taïwan et que la RDC et la RPC ne sont pas subordonnées l’une à l’autre, ce qui a le don de courroucer Pékin.
Donc, que peuvent négocier le KMT et le PCC ? Un accord de fin d’hostilité ? Peut-être, mais qui va le signer, et au nom de quel gouvernement ?
Si le KMT revient au pouvoir, une relation plus détendue avec Pékin est probable ; et cette détente peut servir les intérêts de Washington. Mais aller plus loin semble à la fois risqué, car cela provoquerait un mouvement de résistance à Taïwan, et improbable du fait de la volonté des États-Unis de conserver un contrôle sur la première chaîne d’îles qui entoure la Chine, dont, comme Okinawa et les Philippines, Taïwan fait partie.
L’article « Taïwan : une démocratie face à la Chine » – 4 questions à Jean-Pierre Cabestan est apparu en premier sur IRIS.
Vendredi 22 mai, Ousmane Sonko a été limogé de ses fonctions de Premier ministre, ouvrant une possible crise politique. Ce dernier considérait depuis plusieurs mois qu’il était engagé dans une « cohabitation douce » – une qualification qui fleure le paradoxe lorsque l’on sait ce qu’une cohabitation implique, d’autant que lui et Bassirou Diomaye Faye sont issus du même sérail et affichaient en 2024 encore une profonde proximité.
Une amitié a priori indéfectibleL’idylle entre les deux hommes politiques, « frères », compagnons de lutte et amis dans leur vie quotidienne, avait pourtant bien commencé. Longtemps, ils ont incarné un binôme dont les trajectoires semblaient pouvoir se confondre. Ils se sont rencontrés étudiants, puis se sont retrouvés sur les bancs de l’ENA. Par la suite, ils ont embrassé la même carrière : inspecteur des impôts et domaines. En 2014, témoin de leur proximité idéologique et politique, ils co-créent le PASTEF, le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. En 2022, Bassirou Diomaye Faye en devient le secrétaire général. Sonko, lui, vise la présidentielle.
On se souvient des sourires complices et radieux du 24 mars 2024. Ils l’ont fait ! La victoire est éclatante. Elle a un goût de revanche : ils ont réussi leur pari d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État. L’ascension au pouvoir a pourtant été rude, improbable, empêchée même, tant Macky Sall s’accrochait au pouvoir. Tous deux avaient été embastillés dans les geôles de Cap Manuel, leur sort semblait scellé. Mais en quelques jours, la bascule. La rue gronde, les journalistes du monde entier braquent leur caméra sur Dakar, Sall est lâché et contraint à des inflexions.
Les deux hommes sortent de prison et mènent une campagne éclair au slogan : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » [Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye]. La candidature d’Ousmane Sonko ayant été invalidée, celui-ci choisit pour la plus haute fonction de l’État son plus fidèle collaborateur.
La victoire est belle, sans appel. Rien ne semble pouvoir séparer les deux hommes. Sauf que, pour beaucoup, celui qui a véritablement remporté la présidentielle, c’est Sonko, pas Faye, encore largement inconnu du grand public à l’époque.
Il faut reconnaître qu’Ousmane Sonko s’est imposé dans l’arène politique dès 2019 en créant la surprise et en devenant le troisième homme de la présidentielle. Malgré ses procès et l’affaire Sweet Beauty, il reste populaire auprès de la jeunesse. Un modèle, une idole. Au fil des années, il a construit avec une partie des Sénégalaises et des Sénégalais un lien politique et affectif singulier, nourri par un récit de rupture, de résistance et d’alternance.
Dans ce contexte, Diomaye Faye semblait mal parti. Sans le plébiscite populaire porté par Sonko, il n’aurait sans doute jamais accédé à la présidence de la République. Mais il a endossé la charge.
Le divorce des tandems politiques : une tradition sénégalaise ?Comme le rappelle Elgas dans son émission Afrique. Mémoires d’un continent sur RFI, les tandems politiques sénégalais, pourtant initialement marqués par des loyautés fortes, parfois perçues comme indéfectibles, ont rarement résisté à l’épreuve du pouvoir.
Le premier exemple est celui du tandem formé par Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Compagnons de route depuis la fin des années 1940, ils participent ensemble à la construction du Sénégal indépendant. Après l’éclatement de la Fédération du Mali en août 1960, Senghor devient président de la République et Dia président du Conseil. Longtemps présentés comme complémentaires, les deux hommes s’opposent progressivement sur l’organisation du pouvoir, les orientations économiques et le rapport à la France. La crise institutionnelle de décembre 1962 conduit à l’arrestation de Dia, accusé de tentative de coup d’État, puis emprisonné pendant plus d’une décennie.
Le ticket entre Abdou Diouf et Moustapha Niasse, voulu par Senghor, s’émousse en quelques mois à peine.
Mais c’est, sans doute, sous Abdoulaye Wade que resurgissent avec violence les conflits de loyauté et les emprisonnements. Avec Idrissa Seck, ils portent ensemble le mot d’ordre du changement (sopi). Longtemps présenté comme le dauphin de Wade, Seck voit pourtant leur relation se dégrader jusqu’à sa mise à l’écart politique puis son incarcération en 2005 dans l’affaire des chantiers de Thiès. Il sera relaxé quelques mois plus tard ; les rues de Dakar sont alors envahies par des milliers de personnes qui scandent « Idi », comme si le père l’avait trahi.
La séparation entre Faye et Sonko, à première vue, ne déroge pas aux schémas de leurs prédécesseurs. Mais leur configuration de départ est singulière : le détenteur de la légitimité électorale n’était pas nécessairement celui qui concentrait le capital politique.
Les lignes de fractureSans doute une partie des dissensions entre les deux hommes nous échappe. Comme le raconte Abdou Diouf dans ses mémoires, les entourages jouent un rôle souvent sous-estimé par les observateurs, mais pourtant considérable.
Au-delà du biais initial, Faye et Sonko, souvent sommés par les médias de rappeler leur amitié, ont cédé à l’inimitié.
Les rancœurs et les rancunes, depuis deux ans, n’ont cessé de s’accumuler.
La méthode d’abord. Plusieurs observateurs ont relevé des tensions sur la gestion des promesses de campagne : rythme des réformes, traitement des figures de l’ancien régime, réforme de la justice. En somme, l’ampleur du changement attendu par la base militante n’a cessé d’interroger. Sonko a publiquement exprimé son impatience sur plusieurs dossiers.
Les débats sur la dette, le rapport au FMI, dont Sonko aurait souhaité prendre ses distances, la question des fonds politiques et, plus largement, celle de la stratégie économique ont progressivement cristallisé des visions différentes de l’exercice du pouvoir. Derrière ces désaccords se dessine une divergence plus profonde : faut-il gouverner par la rupture immédiate ou composer avec les contraintes institutionnelles et internationales ?
La première fois où la rivalité s’expose au grand jour, c’est sans doute lors de l’organisation du « Tera Meeting » par Ousmane Sonko le 8 novembre 2025 au stade Léopold Sédar Senghor. Le terme « tera », emprunté au vocabulaire des unités de mesure, visait à souligner le caractère exceptionnel et inédit de la mobilisation. Des bus venus de tous les coins du pays et des marches populaires ont convergé vers la capitale sous les yeux attentifs de la presse et des observateurs.
La ferveur et la capacité de mobilisation démontrées ce jour-là rappellent que le capital politique du mouvement demeure largement concentré autour d’Ousmane Sonko.
Présenté officiellement comme un moment de bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir, de clarification politique et de relance du projet du PASTEF, le rassemblement n’était rien moins qu’une démonstration de force politique.
Le message a bien été reçu en haut lieu et la réponse n’a pas tardé. Faye choisit alors de renforcer la coalition « Diomaye Président » en confiant un rôle central à Aminata (Mimi) Touré. Ce choix est alors interprété, et sans doute pas à tort, comme un signal politique d’autonomisation du président.
Ancienne Première ministre de Macky Sall puis opposante, Mimi Touré est une figure controversée au sein d’une partie du PASTEF – certains militants lui reprochent son passé au sein du régime précédent et une adhésion tardive au projet de rupture.
Peu importe, Faye veut montrer qu’il n’est pas aux ordres de son Premier ministre.
Depuis plusieurs mois, Faye a semblé empêché de devenir pleinement président, cohabitant avec un Premier ministre aspirant lui-même à la présidence. Une équation impossible.
Depuis plusieurs mois, Sonko et ses partisans se targuaient de leur supériorité, rappelant à qui de droit ce qu’il leur devait : dans l’ouvrage Les maîtres du monde de Pascal Boniface, c’est Sonko qui a été retenu. Pas Faye.
Et maintenant ?Sonko a été limogé de ses fonctions de Premier ministre. Sur Facebook, le 22 mai, il s’est dit presque soulagé de dormir chez lui, à Keur Gorgui.
Un soulagement de courte durée.
Le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a démissionné de ses fonctions et Sonko, à la tête du parti majoritaire disposant de 130 députés sur 165, lui a déjà succédé, ce 26 mai.
Il redevient une figure d’opposition, un rôle dans lequel il a autrefois excellé et qui a construit sa popularité.
Une telle configuration ouvre cependant un scénario inédit : un président privé de son principal soutien politique face à un Parlement contrôlé par son ancien allié. Ce scénario laisse craindre des tensions sans précédent entre l’exécutif et le législatif.
Diomaye Faye réussira-t-il à convaincre de sa légitimité sans Sonko ? Rien n’est moins sûr. Sonko cherchera-t-il à le destituer ? La question est ouverte.
Mais ce duel fratricide occulte les difficultés du pays : la santé, l’économie et surtout une jeunesse en quête d’emploi.
Deux ans après l’alternance, plusieurs réformes annoncées demeurent inabouties ou retardées, nourrissant une attente croissante au sein de la population. Mais au-delà du duel entre les deux hommes, ce sont surtout les attentes sociales, les jeunes, les électeurs, une population confrontée aux défis de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la crise des services publics, qui risquent de payer le prix fort de la crise politique.
Le pays avait-il besoin de ça ? La question mérite d’être posée.
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Following the dual geostrategic shock Europe has endured — on the one hand, Russia’s
ongoing aggression against Ukraine over the past four years, in the heart of Europe and under
the shadow of its nuclear deterrence; and on the other hand, the increasingly visible
divergence between American and European strategic interests — it has become extremely
difficult for many Europeans to fully grasp the nature of the current situation.
The erosion of international law and the return of Great Power competition challenge the
traditional European pacifism born from the near self-destruction of the first half of the
twentieth century. International security institutions, foremost among them the UN, no longer
fully perform their role of regulating international relations and peacefully resolving conflicts
between states.
In this emerging and increasingly complex strategic environment, Europeans struggle to cope
with uncertainty and manage strategic ambiguity. They can no longer rely on the comfortable
clarity of American strategic leadership, remaining confined to the operational level, where
one merely executes what has already been planned. Europeans must regain self-confidence,
determine where they wish to position themselves strategically, and therefore learn once
again to speak the language of power to shape events rather than endure them.
Thanks to their nuclear deterrence and permanent membership of the United Nations
Security Council (UNSC), France and the United Kingdom are more accustomed to thinking
and acting strategically on a global scale in an uncertain and complex environment, including
when confronted with threats to their vital national interests.
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Sommes-nous proches d’une fin du conflit en Iran ? Après douze semaines de guerre au Moyen-Orient, marquées par un blocage du détroit d’Ormuz qui paralyse le commerce mondial, la crédibilité des États-Unis en ressort affaiblie. Donald Trump semble désormais privilégier des négociations plutôt qu’une escalade du conflit qui risquerait d’aggraver encore la position de Washington.
Pourtant, les conditions imposées par les États-Unis interrogent : le président exige dans les négociations la signature des accords d’Abraham par certains pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar, ce qui mènerait à la reconnaissance de l’Etat d’Israël mais qui ne correspond aux positions de ce deux États concernant la situation au Proche-Orient. En outre, il semblerait qu’aucun des points ne concerne la question nucléaire, alors même que l’opération « Fureur épique » avait été justifiée par la menace posée par le programme nucléaire iranien.
Les termes d’un potentiel accord de paix soulèvent donc des questions sur la justification de cette guerre dont il était prévisible qu’elle ne se déroule pas aussi simplement que l’avait vendue Benyamin Netanyahou à Donald Trump.
Mon analyse dans cette vidéo.
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Il y a des lignes rouges en géopolitique. Des seuils qu’on ne franchit pas, surtout entre partenaires. Trump vient d’en pulvériser une avec une désinvolture qui laisse pantois : faire éclater le Canada de l’intérieur pour mettre la main sur ses ressources naturelles.
Le 19 octobre prochain, les Albertains voteront sur une question aussi simple qu’explosive : veulent-ils que leur province tienne un référendum sur l’indépendance ? Pas directement sur l’indépendance elle-même – non, trop brutal. D’abord un vote pour décider si l’on doit voter. La tactique du salami, version prairie canadienne.
Derrière cette mécanique référendaire se cache quelque chose de bien plus inquiétant : une opération de déstabilisation orchestrée depuis Washington. Depuis avril 2025, des officiels du Département d’État américain ont rencontré à trois reprises des dirigeants de l’Alberta Prosperity Project, un groupe séparatiste d’extrême droite très influent. Ces militants cherchent désormais une ligne de crédit de 500 milliards de dollars auprès du Trésor américain pour financer la transition vers l’indépendance.
Relisez bien cette phrase. Le Département d’État américain reçoit des séparatistes canadiens. Le Trésor américain envisage de leur prêter un demi-trillion de dollars. Nous ne sommes plus dans l’ingérence diplomatique classique. Nous sommes dans le démantèlement d’État sponsorisé.
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a déclaré sur le podcast de Jack Posobiec : « L’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis. Ils ont d’importantes ressources. Je pense que nous devrions les laisser se joindre aux États-Unis ». Pas « ils pourraient », pas « si jamais ». Non : « nous devrions ». Un membre du cabinet américain qui prône publiquement l’annexion d’une province d’un pays allié, membre du G7 et de l’OTAN.
Le cynisme absolu de l’affaire, c’est la rhétorique utilisée. Sur le podcast de Steve Bannon, l’analyste Brandon Weichert a même esquissé la feuille de route en se basant sur des « précédents historiques » : « Si l’Alberta vote pour l’indépendance, nous la reconnaîtrons et la mettrons sur la voie pour devenir le 51e État – exactement comme le Texas et la Californie qui se sont d’abord déclarés indépendants du Mexique avant de rejoindre l’Union ».
Comparez le Mexique du XIXe siècle au Canada du XXIe. Comparez une jeune république traversée par des crises politiques permanentes à une démocratie parlementaire prospère et stable depuis plus de 150 ans. Le parallèle est obscène. Mais il révèle la vision trumpienne du monde : tout territoire est à prendre si l’on a la force de le prendre.
Pourquoi l’Alberta ? Parce que cette province de 5 millions d’habitants représente 84 % de la production pétrolière canadienne. Parce qu’elle regorge de terres rares essentielles à la transition technologique. Parce qu’elle est conservatrice, individualiste, frustrée par Ottawa, et donc vulnérable au discours trumpiste du « nous sommes des gagnants ».
Le représentant républicain Andy Ogles l’a dit sans détour sur la BBC : « Je pense que les gens d’Alberta préféreraient ne pas faire partie du Canada et faire partie des États-Unis, parce que nous sommes des winners ». La rhétorique MAGA appliquée à la dissolution d’un pays.
Nous voilà arrivés à cette aberration géopolitique : le « grand frère américain », champion autoproclamé de la démocratie libérale, travaille activement à faire éclater de l’intérieur une démocratie parlementaire stable, membre de tous les clubs occidentaux qui comptent. Pour du pétrole et des terres rares.
Pour l’instant, les chiffres semblent rassurants pour Ottawa. Un sondage réalisé il y a quelques mois montre que 71 % des Albertains veulent rester au Canada, tandis que près d’un sur cinq soutient l’indépendance. Mais dans le référendum britannique de 2016, personne ne croyait au Brexit jusqu’à ce qu’il arrive.
Et Trump n’avait pas mis son appareil d’État au service des Brexiters. D’ailleurs, les dernières enquêtes d’opinion montrent une inflexion significative en faveur de l’indépendance.
Ce qui se joue en Alberta dépasse largement le Canada. C’est un test. Certes, le référendum du 19 octobre, organisé par la Première ministre de l’Alberta sous la pression croissante des indépendantistes, ne porterait dans un premier temps que sur la tenue d’un futur vote d’indépendance. Et même dans l’hypothèse où celui-ci l’emporterait un jour, Ottawa devrait encore accepter les conditions d’une éventuelle sécession. Mais chacun imagine déjà le bras de fer colossal que Washington engagerait alors contre le gouvernement canadien. Si Washington parvient à démembrer un allié du G7 sans conséquence majeure, qu’est-ce qui empêchera demain Trump de soutenir les séparatistes catalans, écossais ou bavarois ? Qu’est-ce qui garantit la stabilité de n’importe quelle démocratie occidentale face à un président américain prêt à tout pour mettre la main sur des ressources ?
Ces méthodes ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles utilisées par Vladimir Poutine dans plusieurs territoires séparatistes de l’ex-espace soviétique ou de l’est de l’Ukraine : instrumentaliser des frustrations locales, soutenir des mouvements sécessionnistes et transformer des référendums en outils de démembrement territorial.
Le 19 octobre, les Albertains ne voteront pas seulement sur la tenue ou non d’un futur référendum. Ils voteront sur une question bien plus large : est-ce qu’un État peut sponsoriser la désintégration d’un autre État ami pour s’emparer de ses richesses naturelles ?
Bienvenue dans le trumpisme géopolitique. Où les alliés deviennent des proies. Et où la stabilité des démocraties occidentales se négocie contre du pétrole de schiste.
Romuald Sciora, essayiste franco-américain, est directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS. Dernière publication : America 250, une histoire graphique des États-Unis, vol. 1, Né dans le sang (éditions Point Nemo).
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Chaque mardi, Je reçois un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec François Mabille, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire géopolitique du religieux, autour de la diplomatie menée par le pape Léon XIV alors qu’il vient de publier sa première encyclique ce lundi 25 mai.
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Cochon surveillé, cochon confiné. Nous sommes en 2030. Le monde s’est refermé sans s’en rendre compte. À force de vouloir se protéger, il a fini par se replier. Le mouvement s’est enclenché une décennie plus tôt, sur fond de pandémie de Covid-19. Puis la fièvre porcine africaine a tétanisé des régions entières, rappelant que la sécurité alimentaire tient parfois à si peu. Rares sont ceux qui ont compris, alors, que l’idée de One Health dépassait de loin les frontières de la science et de l’environnement. Peu à peu, un autre mot s’est imposé, froid et dirigiste : biosécurité. Il s’applique désormais à tout ce qui respire. Le premier concerné ? Le cochon.
Trésor à protéger et menace sanitaireEn quelques années, le porc est devenu l’animal le plus surveillé du monde. Il reste un pilier de la sécurité alimentaire, un produit de large consommation, car abordable et nutritif, d’autant que la promesse des alternatives protéiques a déçu, que la grippe aviaire ne cesse de décimer les élevages de volailles et que les récoltes céréalières stagnent, prises en étau entre aléas climatiques, retards d’innovation ou résultats encore balbutiants en matière de techniques de sélection végétale (NGTs). Pendant ce temps, le Brésil, après trois décennies d’euphorie, voit ses rendements de soja se tarir ; la nutrition animale en subit le contrecoup, ce qui accentue les tensions agricoles mondiales. En 2030, la planète compte 8,5 milliards d’habitants, un chiffre jamais atteint dans l’Histoire, mais observe une amplification des déséquilibres entre les besoins et les offres alimentaires. Conséquence inévitable : les pays cherchent à préserver leurs ressources domestiques et brident les dynamiques commerciales à l’export. Il s’agit de garder les cochons à la maison, vu qu’ils sont si précieux. Cette tendance devient la norme, d’autant plus que l’animal contribue aussi aux transitions énergétiques avec le lisier méthanisé, à l’économie circulaire avec l’exploitation de ses coproduits et qu’il gagne en importance sur le terrain du médical. Nourrir, décarboner, soigner : la trilogie transforme l’animal en actif stratégique. Dès lors, pourquoi le laisser franchir des frontières ?
Ce vaste mouvement s’étend d’autant plus que les peurs sanitaires se propagent. Le cochon concentre toutes les attentions. On le pèse, le scanne et le trace. Il est sous surveillance permanente, son génome est classé secret industriel et son élevage est une affaire d’État. Le discours officiel des autorités répète souvent la même antienne : on n’est jamais trop prudents avec le cochon. Et dans un monde où la rivalité s’exacerbe, on redoute autant l’attaque biologique que la capture stratégique. L’inquiétude est grande sur la biosécurité de cet animal, proche de l’homme, sensible aux virus et donc vecteur de contagions de grande ampleur. Et comme le contexte international s’endurcit considérablement, l’on craint les convoitises ou les attaques venant de l’étranger. En 2030, le cochon est contrôlé comme jamais, il faut dérisquer sa production, mais aussi sa capture potentielle par d’autres, voir aussi les agressions à même de détruire les cheptels. En 2028, la Russie a été bioattaquée au niveau de plusieurs sites porcins. Contaminés par un pathogène destructeur, tous les animaux concernés ont été perdus. À la demande du pouvoir, les acteurs locaux se sont bien tenus de commenter l’opération et les résultats de l’enquête n’ont jamais été partagés. Dans un monde crispé, la vérité circule moins et la désinformation en revanche prospère. Quoi qu’il en soit, l’affaire fait grand bruit et finit de convaincre de nombreux gouvernements à renforcer leur approche sécuritaire et à sanctuariser les zones de production porcine. Précieux et dangereux, les cochons sont mis sous cloche. Les gouvernements ont réagi comme on l’attendait : en verrouillant tout. Les fermes et les abattoirs ressembleront désormais à des bases militaires.
Extinction commerciale et cochon désarméLes effets de cette méfiance généralisée sont multiples. D’abord, le commerce en viandes porcines chute brutalement. Le cochon s’affiche en priorité dans les marqueurs de la souveraineté alimentaire et énergétique. À mesure que les rapports internationaux se musclent, il prend de l’épaisseur géopolitique. Tant pis pour les régions du monde qui dépendaient des approvisionnements extérieurs, elles doivent se passer de ces protéines animales et faire comprendre à leur population qu’il n’y aura plus ou pas beaucoup de morceaux de porcs à disposition. Résultats, inflation des prix d’un côté et trafic illégal de l’autre. Autrement dit, un défi socio-économique qui s’amplifie dans des pays et un désordre dans la sphère alimentaire au pire moment où s’accroissent les risques sanitaires. La voie des vétérinaires, quand elle reste libre, est sans appel : des bombes bactériologiques à retardement circulent dangereusement sur la planète. Et tous redoutent le pire, à savoir que la grippe aviaire frappe les cochons et devienne alors le souci majeur de l’ensemble du Vivant, humains compris. L’océan apparaît alors comme un refuge : privatisation d’îlots pour survivalistes fortunés qui anticipent le pire ; stockage de cochons sur mer pour des États qui considèrent qu’il s’agit là d’une solution inédite afin de confiner des cheptels loin des terres, des maladies ou des appétits d’autrui. Le cochon après 2030 devient soit plus sédentaire que jamais, car enfermé dans des lieux surprotégés, soit embarqué dans une mobilité maritime toute relative. Les questions sur le bien-être animal ne font plus les agendas. On verticalise sans cesse les élevages, entre tours à cochons aux allures de silos bunkérisés ou navires-usines de plusieurs étages sans grand soin accordé aux croisiéristes à quatre pattes. Partout, la logique est la même : protéger le cochon, mais surtout se protéger de lui. On l’élève donc moins à ciel ouvert, on élève ces cochons plus haut, de manière plus serrée et dans des écosystèmes hermétiques.
Outre ces crises géoéconomiques, ces inquiétudes sanitaires et ces parades logistiques, le cochon se retrouve au cœur des contradictions numériques. Comme tout ce qui a de la valeur ou qui menace, on l’observe, le traque ou l’enferme. L’intelligence artificielle optimise les données fournies par les caméras de surveillance, les protocoles techniques se complexifient et les niveaux d’alerte s’aiguisent pour répondre à la moindre évolution de situations. Pour les éleveurs et les employés du secteur, il leur faut en permanence avoir accès à leur manuel de gestion de crises. Comme un soldat dans une chaîne de commandement, ils sont appelés à agir avec méthode et discernement en cas d’imprévu, en évaluant les conséquences de leurs gestes et de leurs choix. Aux États-Unis, des humanoïdes remplacent les éleveurs et les ouvriers pour réduire les risques de vol, d’intrusion et de contagion. À part pour en manger, plus de contacts humains avec le porc. Si le numérique permet de surveiller au plus près le cochon, les fermes et les usines de la filière, il ouvre deux brèches : cyberattaques et espionnages. Il faut donc un sursaut technologique supplémentaire dans des exploitations agricoles ou des bâtiments dédiés à l’élevage de porcs, c’est-à-dire un équipement sécuritaire de pointe pour contrer des activistes ou des ingérences extérieures, et pas uniquement les virus et les aléas de la biologie. Face à de tels coûts, d’aucuns hésitent alors à prendre la voie radicale d’une déconnexion numérique complète de leurs installations. Pour les pays les plus autoritaires ou les mieux armés pour protéger leur filière porcine, à commencer par les nations asiatiques, on crée des zones blanches autour des lieux d’élevage et de production, sorte de dôme de fer digital au-dessus de la tête des cochons. Le but est d’effacer leurs existences sur la carte, si l’on regarde par satellite, ou dans le paysage, si l’on passe à proximité de ces sites. Comme des terrains militaires, il est interdit de s’en approcher et de les photographier. Certains États confient la tenue de ces zones d’exclusion à des entreprises spécialisées dans la défense et la cybersécurité. L’élevage de porcs devient une ligne budgétaire du ministère des Armées ou de l’Intérieur. Le cochon n’est plus aperçu ; lui-même ne voit plus dans cette obscurité géostratégique et sécuritaire.
S’isoler pour protéger les autres, vraiment ?L’opacité devient donc la norme, entre ces hypernationalismes alimentaires, ces risques zoonotiques et ces menaces bioterroristes. Les petits éleveurs sont balayés dans un tel environnement crisogène où la mise en conformité atteint des coûts exorbitants. La viande de porc et l’ensemble des coproduits de l’animal voient leurs valeurs progresser, mais cela ne ruisselle pas vers les producteurs et tout le long des filières. Les marges supplémentaires financent les équipements sécuritaires. En arrière-plan, ce sont tout un tas de dimensions méconnues qui s’effondrent : chute des échanges scientifiques et zootechniques, perte de diversité génétique porcine, érosion des progrès effectués en matière de bien-être animal. Chaque site est barricadé, mais chaque cochon aussi vit dans l’isolement dans ces nouvelles conditions où il s’agit d’éviter la moindre interférence. Les porcelets sont immédiatement séparés de leur mère et chaque individu effectue sa croissance en solitaire. Certains critiquaient au début de ce siècle l’industrialisation de l’élevage et de la production alimentaire dans le monde. Après 2030, le curseur des préoccupations s’est totalement déplacé sur le sujet de l’hyperstandardisation sécuritaire, avec d’un côté un recul manifeste des conditions d’élevage (sur l’océan, on éloigne à la fois les risques, mais on invisibilise aussi les pratiques) et de l’autre un problème d’accès aux protéines animales qui gagne de nombreux territoires de ce globe. Pendant plusieurs décennies, le cochon était une mosaïque d’interdépendances, puis tout s’est grippé dans cette décennie qui l’assigne pour longtemps à résidence. Dans cette nouvelle géographie, des nations redécouvrent leurs différences alimentaires et les habitants doivent revoir certaines habitudes. Les Français regrettent le jambon italien, les Chinois la longe espagnole, les Allemands la charcuterie polonaise. Chacun doit réapprendre à consommer local. Les cuisines s’ajustent, les consommateurs retrouvent le sens du compromis. On ne choisit plus le morceau qu’on aime, on apprend à aimer le morceau de porc qu’on a, on ne pense pas à tous ceux qui n’en ont plus. Le repli sur soi, c’est comme toujours un mélange d’égoïsme individuel et national. Marchandise encapsulée, le cochon est donc à l’image des sociétés, dans une bulle sous atmosphère contrôlée et qui vit dans la vigilance permanente.
Mais parfois la menace vient de plus près, ou très simplement. En Europe, elle est à la lisière des forêts, sur les routes de campagne, avec ces sangliers qui prolifèrent, après des années de chasse limitée. Cousin sauvage du cochon, miroir indiscipliné du porc domestiqué, c’est lui qui vectorise les zoonoses et celle redoutée de la peste porcine. Il circule sans contrôle, traverse les clôtures, fourre son groin partout sur son chemin. Alors que le monde s’affaire et s’emballe autour du cochon, les nations européennes tentent de s’adapter à cette nouvelle donne, non sans compromission avec certaines valeurs démocratiques et conscience des maltraitances animales. Elles doivent aussi traiter avec urgence ce problème de sangliers, les agences sanitaires ayant pressé les politiques publiques à réagir sans délai et avec des moyens à combiner : battue renforcée, drones thermiques, barrières olfactives, répulsifs biologiques. Une alliance improbable se met en place : le chasseur de sanglier devient un agent de biosécurité, un défenseur de la filière porcine au nom de la santé publique. Mais le paradoxe est là : pour sauver le cochon, il faut éradiquer son frère sauvage. Et pour protéger la vie, on s’habitue à la tuer préventivement. Le sanglier glisse vers la liste des espèces menacées. Et parallèlement, l’élevage extérieur en plein air est interdit dans toute l’Europe, plus aucun animal ne sort. Un exode rural sur place, qui chamboule la vie des campagnes. Des polices sanitaires agroalimentaires sont constituées pour neutraliser toute faille dans les exploitations et les maillons de la production. Pour les éleveurs de cochons et les entreprises du secteur, c’est une perte d’autonomie professionnelle et un régime de contraintes imposées qui désormais porte bien son nom. Les règles à domicile, dans l’Hexagone et dans l’Union européenne, ont bien changé. Et le marché mondial s’est rétréci puis contracté. Entre normes biosanitaires aux accents militaires et commerce de biens alimentaires et énergétiques aux horizons limités, la Bretagne est devenue une presqu’île.
Résumons-nous, en remontant dans la montgolfière et en questionnant les contours de ce scénario. En 2030, une partie de l’humanité se regardera dans le miroir du cochon. Elle y voit son obsession de sécurité, sa peur du mélange, sa quête d’ordre. Mais aussi sa nostalgie d’un vivant qu’elle ne comprend plus, qui a fini par être neutralisée, à force de vouloir s’en protéger ou de le contrôler à tout prix. Elle observe, à travers le cochon, les dérives de l’hypersurveillance numérique, où le moindre éternuement devient douteux, et l’enfermement territorial, déconnecté des autres réalités, qu’elles soient préoccupantes ou stimulantes. Peut-on garantir la sécurité sans sacrifier la transparence ? Le bioterrorisme favorisera-t-il des stratégies productives opaques ? Quelles libertés convient-il d’abandonner au nom du zéro risque ? Doit-on nuire à l’alimentation des autres pour être mieux protégé dans la durée en matière sanitaire et nutritionnelle ? La souveraineté est-elle géopolitiquement soutenable si l’on refuse la moindre interdépendance ? Quelles conjugaisons hasardeuses et indésirables entre animaux, végétaux et êtres humains si la coopération internationale se meurt ? Sédentaire, désarmé et sous-cloche, ce cochon de ce futur-là est-il le reflet de notre époque ? La fin de l’abondance, du partage et de la convivialité ; le temps du contrôle, du calcul et de la suspicion. Derrière le cochon surveillé et confiné se dessine une humanité qui privilégie la sécurité à la confiance, la norme à la relation, et qui finit par étouffer le vivant qu’elle voulait protéger.
Ce texte est l’un des scénarios fictionnels développés dans le livre Tout est (enfin) bon dans le cochon. La tirelire du futur : protéine accessible, écologie circulaire et solutions médicales, qui vient de paraître aux éditions Armand Colin.
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The Trump regime has told us again and again precisely what they are.
During the first Trump term and even into the second, commentators would frequently pose the rhetorical question of asking how some Trump outrage would have been perceived if it had been done by Barack Obama. The point of this exercise was to note how Trump continues to get away with pretty much everything and has never been held to the same standards as Obama. A subtext of that comparison was to suggest that Trump was a president in some way similar to Obama, and to downplay the regime change that Trump began in his first term and has accelerated during his second term.
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