Le débat sur la qualification des crimes commis par l’armée israélienne à Gaza alimente toujours le débat public français : est-ce un génocide ? D’un point de vue juridique, le terme paraît approprié. Le concept de « génocide » est en effet défini comme un ensemble d’actes – meurtres, viols, déplacement de populations… – guidés par l’intention de détruire en tout ou en partie un groupe en fonction de son ethnie, sa nationalité, sa religion ou « sa race ». De nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) indépendantes et experts estiment que cette définition s’applique à la situation à Gaza. La persistance des débats sur l’existence d’un génocide à Gaza interroge donc sur les raisons réelles de la contestation de ce terme.
Pourquoi le débat autour de la qualification de génocide à Gaza persiste-t-il ? Quels sont les États et ONG en avant-garde du combat juridique pour sa reconnaissance ? Combien de temps la Cour pénale internationale (CPI) prendra-t-elle à rendre un jugement définitif ? Les débats sur la qualification des crimes commis sont-ils propres au conflit à Gaza ? Quelles sont les conséquences de ces crimes sur l’avenir de la population palestinienne ?
Autant d’enjeux abordés avec Johann Soufi, avocat spécialisé en droit international pénal.
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La visite de Léon XIV en France n’a pas encore commencé que sa signification fait déjà l’objet d’une compétition entre acteurs. Conférence des évêques de France (CEF), diocèses, mouvements catholiques et médias confessionnels ne contestent pas tant la figure du nouveau pape qu’ils ne sélectionnent, dans son pontificat et dans le programme de sa visite, les éléments susceptibles de conforter leurs propres représentations des priorités de l’Église. Mission, jeunesse et catéchuménat pour les uns ; défense de la vie et héritage chrétien pour d’autres ; migrants, synodalité et vulnérabilités pour d’autres encore ; paix, Europe et réconciliation enfin. Derrière ces lectures se joue une question plus large : celle de la capacité des acteurs à imposer une interprétation dominante de l’événement. Car un voyage pontifical ne constitue pas seulement un déplacement pastoral ou diplomatique. Par le choix des lieux, des interlocuteurs, des symboles et des thèmes, il constitue également un dispositif de production de sens et d’influence. La venue de Léon XIV offre ainsi un observatoire privilégié des recompositions du catholicisme français, mais aussi des formes contemporaines
d’exercice de l’influence pontificale.
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En une décennie, l’Union européenne (UE) a considérablement renforcé ses compétences en matière d’industrie de défense. Plus récemment encore, elle s’est dotée de nouveaux instruments, tout aussi importants, dans le domaine des acquisitions militaires. L’UE semble ainsi appelée à devenir un acteur à part entière dans deux secteurs stratégiques majeurs : la politique industrielle de défense et l’armement.
La présente note analyse la manière dont ces nouvelles compétences s’articulent — ou se heurtent — à celles de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), à l’heure où l’Alliance atlantique traverse une période de transformations profondes, impulsées par l’administration de Trump. Trois axes structurent cette réflexion. Il s’agira d’abord de comprendre ce que les États-Unis réservent réellement à l’OTAN et aux Européens : un désengagement total, une délégation contrôlée ou une nouvelle forme de tutelle stratégique ?
La note examinera ensuite les effets de cette recomposition sur la relation UE-OTAN dans les domaines militaro-industriels et des acquisitions, en interrogeant notamment la capacité de l’Union à promouvoir l’autonomie stratégique de ses États membres.
Enfin, l’article abordera les enjeux de planification et de gouvernance à l’échelle européenne. Il cherchera notamment à répondre à la question suivante : quel rôle l’OTAN doit-elle jouer dans la définition des priorités destinées à orienter les politiques industrielles et d’armement de l’UE ?
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À la suite d’une tentative de coup d’État à Niamey contre le régime du général Abdourahamne Tiani dans la nuit du 28 au 29 août 2026, l’Algérie affiche pour la première fois depuis son indépendance un soutien militaire assumé à la demande des autorités nigériennes en y déployant quatre avions de chasse et deux avions-cargos, rompant ainsi avec sa doctrine historique de non-ingérence. Cet interventionnisme militaire au-delà des frontières algériennes ouvre de nouvelles interrogations. Comment expliquer le soutien militaire d’Alger à Niamey ? Comment expliquer le tournant historique pris par l’Algérie en matière de politique étrangère et quels enjeux sous-tend-il ? Le point avec Brahim Oumansour, chercheur associé et directeur de l’Observatoire du Maghreb à l’IRIS.
Dans quel contexte s’inscrit l’intervention militaire algérienne au Niger ?
Le 30 août 2026, Alger a décidé l’envoi de quatre chasseurs Sukhoï Su-30, un avion ravitailleur Il-78 et un appareil de transport Il-76, sur la base aérienne de Niamey au Niger, à la suite d’une tentative de coup d’État et d’une mutinerie survenue à Niamey. Cela est précédé par une première livraison, intervenue le 9 août 2026, de quatre hélicoptères militaires offerts par l’Algérie aux forces armées nigériennes. Le déploiement militaire au Niger s’inscrit dans une double dynamique sécuritaire et diplomatique. Cette opération survient plus largement dans un contexte régional profondément déstabilisé, marqué par une recomposition géopolitique rapide au Sahel. La succession de coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger a entraîné l’effondrement des dispositifs de sécurité régionaux et favorisé l’expansion des groupes jihadistes, en particulier le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Le retrait accéléré des forces françaises, sur fond de tensions avec Bamako, a paralysé le G5 Sahel et laissé un vide sécuritaire que l’Alliance des États du Sahel n’a pas été en mesure de combler. Pour Alger, cette dégradation représente un enjeu direct de sécurité nationale. L’Algérie partage environ 2 500 km de frontières avec le Sahel, dont près de 1000 km avec le Niger qui constitue aussi un axe majeur des routes migratoires subsahariennes vers l’Afrique du Nord.
À cette dimension sécuritaire s’ajoute une série de crises diplomatiques qui ont fragilisé l’influence algérienne dans la région, en grande partie liée à l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants souvent en conflictualité avec Alger, soutenue par les Russes ou d’autres États. Avec Bamako, les relations se sont détériorées autour de la gestion de la crise du Nord-Mali, jusqu’à la dénonciation par Assimi Goïta de l’accord de paix signé à Alger en 2015. Avec Niamey, des tensions ont éclaté en 2023 à la suite du refoulement de migrants subsahariens par les autorités algériennes vers les frontières nigériennes. La tension a été exacerbée en avril 2025, lorsque l’armée algérienne a abattu un drone malien à proximité de ses frontières, provoquant une réaction coordonnée des trois États membres de l’alliance des États du Sahel (AES) qui ont rappelé leurs ambassadeurs. La visite à Alger du général Abdourahmane Tiani, en février 2026 avait permis un dégel progressif et le rétablissement des relations que signalait le retour des ambassadeurs à leurs postes en juillet.
Dans quelle mesure cet interventionnisme militaire au-delà des frontières algériennes invoque-t-il un changement de paradigme dans le cadre de la politique étrangère de l’Algérie ? Que traduit-il ?
Cette intervention marque en effet un tournant historique dans la politique étrangère de l’Algérie. Le déploiement de son arsenal militaire hors frontières algériennes – longtemps impensable dans la doctrine algérienne – invoque effectivement un changement de paradigme dans sa politique étrangère. Historiquement, l’Algérie s’est définie par une posture de non-intervention, héritée de son expérience coloniale et de son attachement au principe de souveraineté nationale qui ont nourri son refus doctrinal à toute intervention militaire en dehors de ses frontières, excepté la participation de l’armée algérienne lors de la guerre des Six Jours, en soutien à l’Égypte.
Cela traduit une démonstration de force avec une nouvelle posture clairement assumée par laquelle Alger envoie un signal fort destiné surtout aux puissances et acteurs régionaux qu’Alger qualifie d’« hostiles » et accuse de jouer un rôle qui contribue à l’instabilité dans son environnement régional. Les dirigeants algériens veulent rompre avec une politique étrangère fondée seulement sur une politique défensive et une diplomatie de médiation neutre rendues peu efficace par des interventions parfois musclées de puissances extérieures et dont l’influence ne cesse de croître dans la région. C’est le cas en Libye et au Sahel. Le soft power algérien longtemps fondé essentiellement sur l’héritage révolutionnaire et tiers-mondiste a fait preuve de ses limites, comme le démontre les évolutions récentes liées soit au revirement de certains pays africains sur le dossier du Sahara occidental ou dans leur relation directe avec Alger.
Alger veut assumer pleinement son rôle de pivot de stabilité régionale et de réinvestir son influence régionale en accompagnant sa diplomatie par le développement de la coopération économique, principalement dans le secteur énergétique, accompagné désormais par sa force militaire. Le soutien algérien à Niamey devient aussi vital pour la poursuite de la réalisation du projet gazoduc transsaharien (TSGP), un projet gigantesque de plus de 4000 km destiner à relier le Nigeria à l’Algérie via le Niger visant l’acheminement du gaz vers l’Europe.
Ce tournant dans la politique non-interventionniste historique d’Alger sous-tend certaines interrogations quant au positionnement stratégique du pays dans la région, notamment au Sahel. Quel est-il et comment celui-ci serait-il susceptible d’évoluer ?
Cette intervention inédite interroge et suscite des questions, à savoir sur la durée, l’étendue géographique et dans quel cadre … Elle est née des années de frustrations nourries par l’incapacité d’agir dans son propre environnement géostratégique qui se transforme en arène de lutte d’influence et de concurrence de puissances mondiales et régionales.
Bien que surprenante et décidée dans l’urgence pour éviter un coup d’État – sans passer, d’ailleurs, par un vote parlementaire – cette opération n’est pas fortuite : elle s’inscrit dans une évolution profonde qui converge vers une redéfinition structurelle de la stratégie régionale algérienne. La révision constitutionnelle de 2020 a, pour la première fois, autorisé l’envoi de troupes à l’étranger, sous mandat multilatéral et avec l’approbation du Parlement. Cette inflexion doctrinale s’est accompagnée d’une hausse spectaculaire du budget de la défense, passé d’environ 10 milliards de dollars en 2022 à près de 25 milliards en 2026. Elle s’appuie également sur un cadre de coopération militaire déjà existant, notamment le Comité d’état‑major opérationnel conjoint (CEMOC), créé en 2010 entre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger.
Ce déploiement ponctuel de moyens militaires au Niger en 2026, ciblé et justifié selon Alger par la protection des frontières et de partenaires régionaux, illustre ainsi cette évolution vers un interventionnisme qui pourrait durer et potentiellement s’étendre à d’autres pays, si l’opération atteint ses objectifs sans effets pervers. Alger franchit de ce fait une nouvelle étape dans une transformation graduelle mais profonde de sa posture stratégique, visant un rééquilibrage diplomatique destiné à restaurer son influence dans un environnement où les Émirats arabes unis, le Maroc, la Russie ou la Turquie ont accru leur présence. Compte tenu de l’instabilité chronique et de la fragilité sécuritaire au Sahel, et de la présence active d’acteurs qui soutiennent des agendas concurrents, ou contraires aux intérêts géostratégiques vitaux de l’Algérie, il est fort probable que l’intervention militaire algérienne au Niger s’inscrive dans la durée, d’autant que le cadre juridique, les moyens financiers et militaires le permettent.
Toutefois, ce genre d’opérations même limitées et de courte durée ne sont pas sans risques, notamment dans une zone géographique très instable caractérisée par des alliances fluctuantes.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Didier Billion, conseiller scientifique de l’IRIS, autour des Houthis du Yémen qui ont pris le contrôle du stratégique détroit de Bab el-Mandeb vendredi 11 septembre et des conséquences de cette prise de contrôle sur les équilibres régionaux et le commerce maritime international.
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L’Arabie saoudite a une fois de plus démontré son incapacité à peser sur le cours des évènements au Moyen-Orient. Après quatre ans de trêve plus ou moins respectée, les rebelles du Yémen se sont emparés lors d’une offensive éclair du contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, l’unique voie d’accès des Saoudiens pour ses exportations vers l’Asie après la fermeture par les Iraniens du détroit d’Ormuz. Les Saoudiens ont par ailleurs subi, le jeudi 10 septembre, une attaque de drones provenant de l’Irak. Attaque qui a visé l’oléoduc est-ouest (long de 1200 km) ce qui les a contraints à sa mise en arrêt.
Une succession de déconvenuesCette série de revers cuisants en l’espace de peu de jours démontre qu’en dépit des annonces très médiatisées, d’alliances, de pactes de défense mutuelle (accords de la Mecque) et de la protection désormais très théorique des États-Unis, le Royaume se retrouve seul à devoir affronter un environnement qui lui est de plus en plus hostile.
Une guerre mal engagée qui n’en finit pasEn se lançant en 2015 dans une guerre contre les Houthis, les Saoudiens ne pensaient pas s’engager dans un conflit qui durerait aussi longtemps. Dans cette guerre l’Arabie saoudite s’était alors alliée avec les Émirats arabes unis, néanmoins des divergences sur les objectifs qu’ils s’étaient fixés sont vite apparues. Pour les Saoudiens, il s’agissait avant tout de neutraliser une menace à leur frontière tandis que les Émiriens de leur côté poursuivaient des ambitions stratégiques et économiques dans le sud du Yémen. Cela s’est terminé par le bombardement le 30 décembre 2025 du port de Mukalla par les Riyad et par la destruction d’une cargaison d’armes émiriennes destinée aux hommes du Général Aïdarous Al-Zoubaïdi du Conseil de transition du sud Yémen. De plus, l’Arabie saoudite a exigé le retrait de la présence militaire au Yémen et dans le Hadramaout en particulier, ce qui a été fait. Le général Aïdarous a depuis trouvé refuge aux Émirats arabes unis.
De la rupture de la trêve de 2022 à la percée éclair dans le sudCe qui interroge, c’est l’avancée éclair des Houthis dans une région qui est assez loin de leurs bases et de leur capacité à mobiliser plusieurs milliers de combattants et des moyens militaires considérables. Ce qui est par ailleurs le plus étonnant, c’est le peu de résistance offert par les troupes du gouvernement légitime à Mokha et de leur retrait de l’île névralgique de Perim permettant ainsi aux rebelles Houthis de prendre le contrôle de Bab el-Mandeb.
L’insoutenable isolementDans ce nouvel épisode, l’Arabie saoudite se retrouve seule. Le président Donald Trump ayant, selon Axios, refusé d’intervenir malgré les sollicitations de Mohamed Ben Salmane. Côté Pacte de la Mecque, les forces turques basées en Somalie ne se sont pas impliquées et l’Égypte qui est concernée au premier chef par la navigation en mer Rouge et par le canal de Suez est restée comme à son habitude sans réaction. Sans compter sur les Émiriens et les Israéliens, implantés dans la corne de l’Afrique et en particulier dans le Somaliland, qui n’ont pas réagi.
L’attitude des Émiriens est compréhensible. Ils soldent le compte de l’attaque de Mukalla et font alors payer à l’Arabie saoudite leur éviction du sud-Yémen. De plus, certaines informations indiquent que le commandement de la force yéménite qui tenait cette région se serait retiré à la suite du revirement de leur chef militaire qui se serait rapproché, selon la tradition yéménite de changement d’alliances au gré des intérêts du moment, des Émirats arabes unis.
Ce revers important pour le prince héritier saoudien met en relief la fragilité de son royaume et de son impuissance à se défendre dans un environnement qui lui est hostile. Les attaques sur le pipeline et la prise de contrôle du détroit de Bab el-Mandeb par les Houthis peuvent s’interpréter comme une réponse au « Pacte de la Mecque » dont l’encre n’est pas encore sèche et un pied de nez iranien à cet accord. Les Iraniens voulant signifier qu’ils sont présents et ont la maîtrise de la situation.
L’attaque de drones contre l’oléoduc venait d’Irak où s’est rendu il y a peu de temps le général Qaani des Gardiens de la révolution. Elle démontre aussi l’incapacité du pouvoir central à Bagdad à contrôler son propre territoire. Les Irakiens soucieux de préserver leurs relations avec les Saoudiens ont limogé plusieurs hauts gradés militaires de la région et ont fermé trois points de passage avec l’Iran.
La situation rappelle l’attaque du 14 septembre 2019, quand des drones avaient visé les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq et de Khurais, dont les Houthis avaient revendiqué la paternité mais qui selon un rapport de l’ONU avaient été déclenchée à partir de l’Irak. À cette époque comme maintenant Donald Trump était au pouvoir et n’avait pas réagi pour voler au secours de son allié.
Riyad fait aujourd’hui l’amère expérience de se retrouver dans un milieu hostile sans réelle capacité de se défendre malgré la multiplication des alliances qui s’avèrent stériles. Aujourd’hui les Saoudiens ont le choix de faire profil bas mais si les Houthis empêchent la traversée de leurs navires dans le détroit, la situation deviendra vite intenable. Ils devront alors s’engager militairement pour dégager cet espace et le libérer seul ou avec des alliés de circonstance mais en ont-ils la capacité.
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Le vendredi 11 septembre, les Houthis du Yémen ont pris le contrôle de l’île de Perim, après s’être emparés de la ville portuaire de Mokha. Le groupe armé renforce ainsi son emprise sur le détroit stratégique de Bab el-Mandeb, passage clé pour le commerce international, notamment entre la mer Rouge, l’océan Indien et le canal de Suez.
Alors que les Houthis assurent que le trafic maritime sera préservé, à l’exception des navires liés à l’Arabie saoudite, la menace qui pèse simultanément sur Bab el-Mandeb et le détroit d’Ormuz accroît la pression sur les prix du pétrole.
Dans la guerre engagée par Trump contre l’Iran, les alliés de Téhéran ouvrent donc un nouveau front dans une conflit qui semble interminable.
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Il y a 25 ans aujourd’hui, les États-Unis étaient frappés par une attaque terroriste qui allait durablement marquer les esprits : les attentats du World Trade Center et du Pentagone, organisés par l’organisation Al-Qaida, qui ont fait environ 3 000 morts. Cet événement a poussé Washington à multiplier les interventions à l’étranger dans le cadre d’une « guerre contre le terrorisme ».
Peut-on pour autant affirmer que cet évènement a changé l’ordre du monde ?
Aussi marquants et tragiques qu’ils aient été, les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas fondamentalement bouleversé les rapports de force ni les grandes tendances géopolitiques. Ils ont plutôt amplifié et accéléré des phénomènes qui étaient déjà à l’œuvre. L’année 2001 reste néanmoins une année charnière, marquée par un choc structurel, moins médiatisé : l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce.
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Un an après le lancement de l’opération Lance du Sud (Operation Southern Spear), la question de son efficacité se pose alors que les États-Unis veulent désormais l’étendre à tout le continent américain. Cette campagne militaire de surveillance, mise en place par l’administration de Trump, a pour but officiel de « détecter, perturber et dégrader les réseaux criminels transnationaux et les réseaux maritimes illicites ». Or, les accusations d’exécutions extrajudiciaires portées par de nombreuses ONG ainsi que les chiffres officiels qui annoncent 227 morts interroge sur son réel impact.
Quel bilan tirer de cette première année ? Au-delà des chiffres officiels, quelles conséquences réelles pour le narcotrafic et pour la région des Caraïbes ? Et alors que le dispositif s’étend désormais à toute l’Amérique latine, assiste-t-on à l’émergence d’une nouvelle doctrine militaire américaine dans la région ?
Nouvelle chronique de l’Amérique latine avec Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Amérique latine/Caraïbe.
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Le journal israélien Haaretz a révélé, ce 8 septembre, que Benyamin Netanyahou avait connaissance de l’avènement d’une opération majeure du Hamas sur le territoire israélien par le leader émirati Mohammed Ben Zayed, dix jours avant le 7 octobre.
Des révélations réfutées, qui mettent à mal Netanyahou dans le cadre des prochaines élections législatives d’octobre.
Au lendemain des sanctions annoncées par la France, la Grande-Bretagne et le Canada contre les produits issus des colonies israéliennes en Cisjordanie, c’est un véritable revers diplomatique et politique pour Benyamin Netanyahou.
Assiste-t-on, à l’aube des élections israéliennes, à la fin de l’ère Netanyahou ?
Mon analyse dans cette vidéo
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En quelques mois, les robots humanoïdes sont devenus l’une des vitrines de l’accélération technologique et de la course mondiale en matière d’innovation, sur fond de poussée de l’intelligence artificielle d’un côté et de rivalités sino-états-uniennes de l’autre.
Plusieurs éléments concourent à relier le développement des humanoïdes avec les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, de la recherche à la production, de la transformation à la consommation, en passant par la logistique et la distribution. Tour d’horizon synthétique et prospectif d’un espace de réflexions appelé à s’élargir[1] et qui interrogera fortement l’interaction entre les machines et les humains dans les mondes de demain, notamment agricoles et alimentaires.
Tenir compte du contexte globalPour comprendre en quoi l’irruption des humanoïdes dans l’univers agricole et alimentaire n’est pas à sous-estimer, prenons le soin de rappeler certaines dynamiques actuellement à l’œuvre, en se limitant à cinq d’entre elles qui nous paraissent déterminantes :
D’abord, un constat. Nourrir la planète constitue le premier secteur d’emploi mondial. Près de 1,4 milliard de personnes travaillent dans les systèmes agricoles et alimentaires, soit environ quatre actifs sur dix. L’agriculture primaire en mobilise à elle seule près de 900 millions, auxquels s’ajoutent les métiers de la pêche et de l’aquaculture, de la transformation, de la logistique, de la distribution ou encore de la restauration. C’est massif en valeur absolue, même si la part de l’agriculture dans l’emploi mondial recule progressivement : supérieure à 40 % au début des années 1990, elle se situe désormais autour du quart. Imaginer l’arrivée de robots humanoïdes dans ces secteurs, c’est donc se pencher sur l’avenir du travail, des compétences et des revenus de centaines de millions d’êtres humains.
Ensuite, une tendance. La population mondiale vieillit et les secteurs agricoles et alimentaires, dans toutes leurs composantes, n’échappent pas à la tendance. Complétons par l’érosion de l’attractivité, depuis de nombreuses années, pour les métiers productifs agricoles et ceux de l’industrie. Nous avons encore beaucoup de monde dans l’agriculture et l’agroalimentaire, comme indiqué au point précédent, mais ces personnes prennent de l’âge, ne sont pas souvent valorisées sur le plan sociétal et des salaires alors qu’elles exercent des métiers indispensables et difficiles, et leurs compétences ou savoir-faire peinent de plus en plus à être transmis ou renouvelés. Parler des humanoïdes en agriculture et dans l’agro-industrie, c’est inévitablement évoquer le défi du rapport au travail, dans des secteurs exigeants et pour lesquels peu de jeunes gens se tournent désormais…
En outre, un rappel. La technologie, le numérique et l’intelligence artificielle sont depuis longtemps très présents dans les secteurs agricoles et alimentaires. Pour entrer en détail dans ce jeu relationnel et en saisir à la fois l’amplitude et l’intérêt, il suffit de se pencher sur quelques travaux globaux récents[2] ou même certaines publications pédagogiques à l’échelle de la France[3]. Se projeter avec les humanoïdes, c’est anticiper le passage d’une intelligence artificielle (IA) qui assiste l’agriculteur ou le salarié d’une usine à une IA qui potentiellement agira seule, de manière autonome et pourrait même décider des tâches à accomplir. C’est aussi une IA qui oriente et structure les comportements alimentaires, avec pourquoi pas des robots en cuisine qui combinent recommandations nutritionnelles et capacités à préparer la juste ration pour servir les personnes…
Par ailleurs, une demande. Les attentes envers l’agriculture et l’alimentation sont immenses à l’heure des grandes transitions écologiques à mener. Préservation et régénération des écosystèmes, optimisation et résilience des rendements, décarbonation des activités, économie circulaire, réduction des pertes et des gaspillages sont autant de cadres stratégiques avec lesquels les acteurs agricoles et alimentaires doivent composer. Introduire la perspective d’humanoïdes dans ce registre, c’est se demander s’ils seraient plus à même que les humains à conduire ces transitions, accepter les changements et savoir s’y adapter. Ils pourraient travailler lorsque les températures deviennent difficiles, modifier instantanément leurs pratiques, optimiser l’usage de l’eau et de l’énergie ou appliquer sans résistance des protocoles nouveaux. Dit autrement, faire parfois mieux, plus vite et plus systématiquement ce que les humains, attachés à leurs habitudes, leurs intérêts et leurs contraintes économiques ou sociales, peinent à accomplir.
Enfin, la compétition géopolitique constitue la cinquième dynamique qui conditionne notre réflexion générale sur le sujet. Derrière les humanoïdes se cachent des jeux de puissance entre la Chine et les États-Unis notamment, mais pas uniquement. Le Japon, confronté à des virages sociodémographiques et agricoles considérables, ou encore l’Arabie saoudite, soucieuse d’investir le futur avec de l’IA et d’avoir une armée de travailleurs à domicile, participent d’ores et déjà, et à leur manière, à cette grande aventure technologique en cours. Pékin semble augmenter la cadence pour industrialiser sa production d’humanoïdes[4]. Tesla effectue un mouvement important pour passer de l’automobile aux robots. L’IA physique, avec des humanoïdes déployés, sera à la fois un bouleversement dans le monde du travail mais également un terrain majeur de compétition entre puissances, États comme entreprises. D’ailleurs, Bill Gates vient de souligner combien l’essor fulgurant de l’IA bouleversera les sociétés en profondeur, au point de plaider pour que certains emplois demeurent réservés aux humains. Il liste néanmoins le potentiel incroyable de l’IA dans certains secteurs stratégiques, dont l’agriculture[5].
De la curiosité à l’anticipationDémographie, emploi, climat, technologie et rapports de force suffisent pour cadrer l’essentiel des enjeux qui gravitent autour de l’arrivée d’humanoïdes dans nos existences, à court et à moyen terme. Il serait conseillé de s’y préparer. Pour l’agriculture et l’alimentation, cinq domaines balisent potentiellement le champ des réflexions : la recherche, la production, la transformation, la distribution et la consommation.
L’IA dope les capacités scientifiques. Pour la recherche agronomique et végétale, pour la performance des biotechnologies, pour la santé du Vivant et le bien-être animal, pour la fertilisation raisonnée des sols, les progrès pourraient s’avérer significatifs. Réduire le temps de l’expérimentation, accélérer l’analyse des résultats, favoriser le développement de solutions plus rapidement applicables sur le terrain : autant d’avancées concrètes d’ores et déjà constatées. L’arrivée des humanoïdes pourrait ouvrir une étape supplémentaire. Capables de manipuler, tester, observer, mesurer et répéter des expérimentations, éventuellement en continu, ils pourraient contribuer à rapprocher davantage l’IA du travail physique de laboratoire ou de terrain. Que deviendront les stratégies de recherche et développement (R&D) lorsque l’IA ne se contentera plus d’analyser les résultats des expériences, mais pourra aussi participer physiquement à leur réalisation ? Entreprises, instituts techniques et organismes scientifiques seraient alors concernés. Après l’automatisation du calcul scientifique pourrait ainsi venir celle d’une partie du geste scientifique. Si les humanoïdes permettent aux laboratoires de fonctionner plus longtemps, de multiplier les expérimentations et de raccourcir les cycles de R&D, alors la compétition géopolitique sur la robotique devient aussi une compétition sur la vitesse de production de l’innovation. Celui qui possède les meilleurs modèles d’IA et les meilleures capacités physiques d’expérimentation pourrait apprendre plus vite que ses concurrents.
En matière de production, le secteur agricole affiche déjà de fortes connexions avec les machines et les robots. Ne revenons pas sur la mécanisation (dont le tracteur est le symbole) qui sur le temps long aura été l’un des moteurs des révolutions agricoles passées, et qui reste encore attendue dans de nombreux pays, où la précarité technique prive de nombreux agriculteurs de meilleurs rendements et de solutions à même de réduire la pénibilité du travail. D’ailleurs, à ce sujet, soyons attentifs au développement des exosquelettes, qui permettent de soulager des douleurs, de faciliter des tâches et de prolonger l’effort dans l’agriculture. Il s’agit d’innovations regardées de près dans des sociétés où le vieillissement des producteurs s’accroît. Au Japon, leur moyenne d’âge frôle désormais les 70 ans ! Pas étonnant que le conglomérat Panasonic, via sa filiale Atoun, s’était activé sur ce registre dès la décennie 2010, comme le font désormais des universités et des start-ups nipponnes. Si le Japon semble vouloir habiller l’homme en robot avant d’envisager de mettre le robot à sa place, ce modèle questionne l’efficacité d’un tel dispositif et son coût. Car in fine, pour effectuer des activités difficiles, potentiellement dangereuses et surtout répétitives, le robot l’emportera. Au Japon, comme ailleurs. À noter aussi que si les grandes cultures (céréales, oléagineux, etc.) sont déjà très équipées en machines et robots, d’autres filières misent sur ces dynamiques pour aller de l’avant. Ainsi notamment du secteur des fruits et légumes, où beaucoup de choses restent à faire. La fragilité de ces productions, en plein champ ou sous serres, explique en partie cette situation. Mais la concentration des récoltes sur de courtes périodes, où des mois de culture se jouent, exige de pouvoir compter sur une main d’œuvre disponible, compétente et capable d’efforts fournis sur quelques jours. Nul doute que des innovations robotiques y seront déployées, surtout si le recours à des travailleurs étrangers s’estompe et qu’il faille maintenir des volumes sur les étals de consommateurs avides de végétal. Nul doute que l’entreprise Unitree Robotics sera aux aguets à ce sujet, à moins qu’elle ne le soit déjà.
Au niveau de la transformation, la robotisation progressera certainement plus nettement dans les dédales des usines agroalimentaires ou agro-industrielles. Reste à déterminer quelle place spécifique y prendront les humanoïdes. Leur avantage ne résidera probablement pas dans la répétition d’un geste standardisé, où le robot industriel classique excelle déjà, mais dans leur polyvalence et leur capacité à évoluer dans des espaces conçus pour les humains. Mais à la différence de ces derniers, ils auront sans doute l’avantage de ne jamais devoir s’arrêter, sauf pour changer de batteries ou les recharger…Vaste question donc quant à l’automatisation accrue demain dans ces usines, quand bien même les femmes et les hommes n’y disparaitront pas, mais seront davantage dans la supervision, le contrôle et la gestion. Nous aurons une coexistence, robots et humains, où chacun devra trouver sa place, son rôle et sa valeur ajoutée. C’est là aussi le défi : savoir identifier les moments, les lieux et les actions où la décision humaine restera primordiale, ou décisive, alors que l’IA physique et des humanoïdes seront à la manœuvre. Mais comme l’ont bien expliqué deux spécialistes de ces enjeux[6], l’essentiel du débat devrait surtout se polariser sur la faisabilité d’une part, et l’acceptabilité d’autre part. Dans le cas d’industries agroalimentaires, où les produits transformés proviennent du Vivant et dans lesquelles les problématiques de sécurité et traçabilité sanitaire sont immenses, serons-nous tous à l’aise si ce qui deviendra nourritures ne passe plus du tout dans les mains des êtres humains ? Certains y verront peut-être une rassurance, là où d’autres seront à l’inverse contrariés. Comme dans la santé et la médecine, les puissances de calcul, l’IA et les robots améliorent des diagnostics, des cadences et des rapidités d’exécution dans l’univers de l’agroalimentaire. Mais l’imbrication avec l’espèce humaine s’avère nécessaire, encore, sauf à concevoir que tout est remplaçable progressivement, y compris la responsabilité. Or dans le champ alimentaire, le consommateur est-il prêt à ne plus pouvoir connaître les origines, les processus et les interlocuteurs si les machines brouillent les cartes, rendent peu de comptes et ne répondent pas aux services après-ventes ?
Autant de défis que les acteurs de la logistique et de la distribution alimentaire auront aussi à préparer, vu la vitesse avec laquelle pour eux aussi les dynamiques d’IA embarquée se déploient. Forçons la fiction : des humanoïdes demain partout en magasin ? Après tout, les caisses sont devenues de plus en plus automatiques, scannant seules et efficacement les produits du client, tout heureux parfois de ne pas devoir échanger un mot avec l’interface machine qui froidement identifie les achats, présente l’addition et propose plusieurs modes de paiement. Nous avons encore néanmoins des personnes dans les rayons…même si en Chine ou ailleurs, des géants du numérique ont déjà mis en place des supermarchés sans présence humaine. Est-ce le souhait de tous les consommateurs ? Jusqu’où cette tendance peut-elle aller ? Allons-nous voir des humanoïdes s’installer en caisse, pour redonner un peu d’âme à ce passage obligé ? Ou allons-nous surtout les voir aller faire les courses, pour celles et ceux qui n’aiment pas cela, n’ont pas le temps et cherchent à diversifier leurs canaux d’approvisionnement à la maison ? Les livraisons à domicile explosent depuis quelques années, notamment pour les jeunes générations, mais aussi pour des personnes ou des couples qui veulent optimiser leur quotidien sans devoir cuisiner ou sans devoir aller acheter à manger. Osons même renverser le raisonnement : remplacer l’humain par la machine est-il toujours synonyme de déshumanisation ? Les conditions de travail parfois très précaires des livreurs des plateformes numériques invitent à nuancer cette évidence[7]. Un robot effectuant une tâche pénible, dangereuse ou socialement dévalorisée ne détruit pas nécessairement de l’humanité. Tout dépend de ce que la société fait des femmes et des hommes ainsi libérés de cette tâche. En tout cas, il sera assurément intéressant de voir comment les entreprises de la distribution comme celles de la restauration se comporteront avec la révolution humanoïde. Imaginons la plus grande enseigne mondiale de repas rapide, d’origine états-unienne, présente sur tous les continents, employant 2,5 millions de personnes actuellement, dont 75 000 en France, faire le choix de tout numérique, du tout robotique et d’un Ronald humanoïdisé à l’accueil du restaurant ou à la fenêtre du passage en drive…
Quant à la maison…faut-il encore des espaces pour cuisiner ou manger diront certains ? Si tout est livré et si plus personne ne partage de repas en même temps, dans une pièce dédiée, les architectes ont de belles conceptions inédites à envisager. Avant cela, constatons avec lucidité que les appareils électroménagers ont envahi nos cuisines bien avant l’invention du smartphone, mais que des robots sans cesse plus performants y prennent une place grandissante depuis quelques années ! Ne citons que le Thermomix pour ne pas y aller par quatre chemins, dont chaque nouvelle édition est augmentée de fonctions numériques. Qui sait, les prochaines versions proposeront peut-être un Thermomix à deux pattes, deux bras, à la fois capables de cuisiner, servir, ranger, nettoyer et commander en ligne tous les produits alimentaires qui commencent à manquer au domicile du propriétaire. À moins que cela soit cela le projet de Tesla avec Optimus, son humanoïde censé apporter une aide inédite à la maison. Que dira-t-il de nos sociétés, de nos relations sociales qui souvent s’animent autour d’un repas et qu’enregistra-t-il de nos vies les plus intimes, si tant est qu’il en existe encore. D’ailleurs, publier la photographie de son assiette constitue déjà l’une des images les plus abondantes sur Instagram. Alimentation, santé et assistance vont alors converger. Le robot connaîtrait nos goûts, nos allergies, nos objectifs nutritionnels et éventuellement certaines données médicales. Il pourrait adapter les portions, réduire le sel, surveiller le sucre, limiter le gaspillage ou ajuster un menu à l’activité physique de chacun. Nous passerions alors de l’alimentation personnalisée à l’alimentation personnellement administrée. Sinon des frais supplémentaires pour se soigner ou s’assurer, faute de comportements appropriés !
Ouvertures en conscienceJusqu’à présent, nous avons surtout adapté l’environnement aux machines : chaînes de production, entrepôts automatisés, robots de traite, tracteurs autonomes ou bras robotisés. Avec l’humanoïde, la logique peut s’inverser. Nous cherchons désormais à fabriquer une machine capable de s’adapter à un monde conçu pour le corps humain. Peu de secteurs permettent d’observer cette révolution aussi bien que l’agriculture et l’alimentation. Pour nous nourrir, il faut semer, observer, récolter, traire, soigner, pêcher, porter, trier, découper, transformer, transporter, stocker, cuisiner et servir. Bref, mobiliser presque toute la palette des gestes humains.
La robotisation agricole est déjà une réalité. C’est également vrai dans l’élevage. Ces technologies répondent à plusieurs défis simultanés : productivité, manque de main-d’œuvre, pénibilité, réduction des intrants ou adaptation au changement climatique. À ce titre, et si les robots s’adaptaient plus vite que nous ? Les systèmes agricoles et alimentaires doivent simultanément réduire leurs émissions, économiser l’eau, protéger les sols, limiter certains intrants, préserver la biodiversité et maintenir une production suffisante. Or le paradoxe des transitions est connu : nous savons souvent ce qu’il faudrait modifier, mais les choses changent… lentement. La machine, le robot et l’humanoïde ne craindront pas de modifier des habitudes. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils résoudront la crise climatique, d’autant que leur fabrication et leur utilisation seront énergivores… Mais ils pourraient devenir de puissants accélérateurs d’adaptation. La question écologique rejoindrait alors celle de la délégation : sommes-nous prêts à laisser les machines effectuer plus rapidement certaines transformations que nous n’arrivons pas collectivement à accomplir ?
Alors oui, le futur de l’agriculture robotisée ne sera pas nécessairement humanoïde. Pourquoi donner deux jambes à une machine lorsqu’un système roulant est plus stable ? Pourquoi reproduire une main humaine lorsqu’un outil spécialisé est plus efficace ? Dans une parcelle céréalière de plusieurs centaines d’hectares, le tracteur autonome conservera probablement longtemps l’avantage. Mais dans une serre, un élevage, une cave, un laboratoire, un atelier ou une exploitation horticole conçus autour des déplacements humains, la polyvalence de l’humanoïde pourrait faire sens, plus rapidement sans doute que ce que l’on pense. Et pourquoi s’arrêter à la terre ? Pêche et aquaculture connaissent elles aussi une automatisation croissante : surveillance des poissons, alimentation automatisée, inspection des cages, robots sous-marins, tri, manutention ou transformation. Dans une ferme aquacole ou un port, les environnements difficiles et parfois dangereux constituent un puissant moteur de robotisation. L’expérience en mer, sur un navire, peut s’avérer en revanche moins favorable, sauf si les humanoïdes font preuve d’un pied marin inattendu…
Après l’agriculture de précision pourrait ainsi venir l’agriculture de délégation. Dans l’industrie agroalimentaire, l’IA incarnée devrait également s’exprimer. Les robots servent déjà des plats et des boissons dans certains restaurants et l’humanoïde se prépare à entrer dans le domicile. Préparons tout cela, si nous voulons trouver le bon équilibre, car il ne s’agit pas de refuser l’évolution technique, mais bien d’anticiper au mieux ces ruptures potentielles et de définir les contours de la responsabilité future. C’est d’ailleurs le message principal de l’Encyclique du Pape Léon publiée cette année[8], à lire sans hésiter même si l’on n’est pas croyant. Le Pape y rappelle que les systèmes d’IA, aussi performants soient-ils, ne possèdent pas de conscience morale et ne peuvent « assumer le poids des conséquences » (paragraphe 99). Les humanoïdes ne vont pas envahir demain matin nos champs, nos usines, nos magasins et nos cuisines. Mais ils nous obligent dès aujourd’hui à poser une question essentielle : non pas seulement ce que nous accepterons de leur faire faire, mais ce que nous accepterons de leur laisser décider. Car produire, transformer, transporter ou préparer notre alimentation engage toujours une responsabilité. À mesure que les machines deviendront plus autonomes, il faudra donc déterminer où s’arrête la délégation et où doit demeurer la décision humaine.
Sur le terrain géopolitique, la course est lancée entre une Chine qui se veut championne mondiale de la robotique industrielle et entend distancer les États-Unis sur la gamme d’humanoïdes performants et peu coûteux. Quid de l’Europe, qui voudra assurément moraliser ces sujets tout en explorant les avantages de ces innovations technologiques pour les secteurs qu’elle jugera stratégiques. Sans doute sera-t-elle tentée de vouloir mettre en œuvre une robotique humaniste et tracer des frontières hermétiques pour limiter le champ d’action des humanoïdes. Une question de souveraineté se posera également. Qui maîtrisera les données captées par ces machines, les modèles d’IA qui les pilotent, leurs composants, leurs mises à jour et éventuellement leur contrôle à distance ? La souveraineté alimentaire pourrait donc demain intégrer la maîtrise des machines intelligentes qui concourent à nous nourrir. Quant à l’Afrique, allons-nous robotiser un continent jeune, où l’agriculture reste le premier employeur et où des millions d’emplois seront à créer dans les prochaines années au regard de la dynamique socio-démographique ? Les robots et les humanoïdes n’y seront pas une réponse à la raréfaction de la main-d’œuvre. S’ils se déploient là-bas, préparons-nous en Europe à devenir plus humanistes.
[1] L’édition 2028 du Déméter, ouvrage annuel de prospective sur les questions agricoles et alimentaires, réalisé et édité conjointement par le Club DEMETER et IRIS Éditions, portera précisément sur la dialectique humanités / humanoïdes. Cet ouvrage paraîtra en février 2028.
[2] FAO, The State of Food and Agriculture, Leveraging automation in agriculture for transforming agrifood systems, SOFA Report, 2022 ; Drew Ashton, AI-Powered Agriculture : the next green revolution, eBookklt, 2024 ; Alka Arora, Rajender Parsad, Rajni Jain, Sudeep Marwaha, Harvesting Intelligence: The AI Revolution in Agriculture. From Fields to Algorithms, Cultivating Future Harvests, Springer, 2026.
[3] Manon Longvixay, François Brun, Christian Germain, Nouha Jeema, Guy Waksman, Intelligence Artificielle Générative en agriculture Enjeux, principes et applications, Rapport conjoint de l’Académie d’Agriculture de France, ACTA et Chaire AgroTic, 2026 ; Karine Cailleaux-Breton, David Joulin et Hervé Pillaud, L’IA des champs. Les graines d’un futur possible, La France Agricole Editions, 2026.
[4] The Economist, « China is training up thousands of humanoid robots », 23 August 2026.
[5] Bill Gates, « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical », Blog, Gates Notes, 26 August 2026.
[6] Eric Hazan et Olivier Sibony, Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, Flammarion, 2026.
[7] Marwân-Al-Qays Bousmah, Kevin Poperl, Anne Gosselin, Katy Fenech, Ana Rivadeneyra, et al., Santé et conditions de vie et de travail des livreurs des plateformes numériques en France : rapport de l’enquête Santé-Course, Ined, CoopCycle-Association, Maison des Coursiers, Maison des Livreurs, Médecins du Monde, Ville de Paris, 2026.
[8] Pape Léon XIV, Magnifica Humanitas, Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Édition française, Artège, 2026).
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Le 7 septembre, Donald Trump a publié sur son compte Truth Social une carte des États-Unis redessinée y intégrant le Canada, le Groenland, le Mexique, l’Islande, mais aussi les Antilles françaises et Saint-Pierre-et-Miquelon. Quelques semaines plus tôt, le président américain avait également signé un décret renommant le lac Ontario en « Lac d’Amérique », tout comme en janvier 2025 où le « Golfe du Mexique » était devenu le « Golfe d’Amérique » sur l’ensemble des cartes et documents fédéraux américains.
Au-delà de cet exemple de modification stratégique et arbitraire de cartes, la politique étrangère de l’administration Trump participe plus largement à un bouleversement des relations internationales. Une politique étrangère unilatérale qui contribue aujourd’hui à une remise en question l’ordre mondial et la domination occidentale.
Alors que Donald Trump tente de les redessiner, quel rôle peuvent jouer les cartes en géopolitique ? Quel bilan peut-on tirer des conflits menés par Donald Trump ? Y-a-t-il un contre-poids à la domination américaine sur la scène internationale ? Que reste-t-il du bloc Occidental ? Au sein de ce bloc, que peut-on dire de la perte d’influence d’Israël aux États-Unis ? Face à la rivalité sino-américaine, quel positionnement adoptent la France et l’Europe ?
À l’occasion de la sortie de la 6e édition de notre Atlas géopolitique du monde global avec Hubert Védrine, ancien Secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, revient sur les grands enjeux géopolitiques contemporains.
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Après la venue d’Emmanuel Macron en avril 2026 à Séoul et la participation du président sud-coréen au G7 à Evian en juin dernier, Lee Jae-myung, président de la Corée du Sud, est en France pour une visite d’État de quatre jours (6-9 septembre 2026) afin de marquer le 140e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Avec Emmanuel Macron, il a co-présidé le 6 septembre, le premier sommet international sur le cinéma et l’image animée à Saint-Paul de Vence. Ouverte sous le signe de la coopération culturelle, cette visite de haut niveau peut-elle permettre de faire décoller une relation bilatérale jusqu’à présent languissante ? À ce stade, la relation entre Paris et Séoul, élevée au rang de « Partenariat Stratégique Global » en début d’année repose davantage sur une convergence d’intérêts et de possibles dans les domaines de la défense, de l’énergie, du quantique et des semi-conducteurs que sur des échanges formalisés et structurés. C’est dire que les opportunités sont grandes entre les deux pays mais que sans exécution matérielle durable, les fragilités de la relation bilatérale apparaissent également grandes. Le point avec Marianne Péron-Doise, directrice de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique.
France-Corée du Sud : un partenariat prometteur mais soumis à l’épreuve du réel et des crises internationalesLa visite d’État du président Lee Jae-myung en France et la célébration des 140 ans des relations diplomatiques franco-coréennes illustrent une évolution qualitative indéniable de la relation bilatérale. Les convergences sont nombreuses : volonté de sécuriser les chaînes de valeur, recherche d’une plus grande autonomie stratégique, ambitions technologiques, préoccupations communes face aux tensions géopolitiques et attachement à un ordre international multilatéral. Dans un contexte de rivalité sino-américaine croissante, la France et la Corée du Sud se doivent d’afficher leur statut de « puissances moyennes développées » et de démocraties industrielles partageant un même besoin de diversification de leurs partenariats.
Cependant, il serait excessif de parler aujourd’hui d’un véritable « couple stratégique franco-coréen ». Malgré le discours politique sur les « partenariats de confiance » et la « sécurité économique », la relation reste caractérisée par une certaine ambiguïté. Les deux pays coopèrent dans les mêmes domaines où ils se concurrencent le plus fortement : nucléaire civil, défense, semi-conducteurs, automobile, aéronautique ou encore intelligence artificielle. Cette compétition structurelle limite la portée de certains rapprochements. Chaque État cherche à sécuriser ses intérêts nationaux, à préserver ses champions industriels et à renforcer sa souveraineté technologique.
Par ailleurs, les contraintes géopolitiques des deux partenaires ne sont pas les mêmes. La France dispose d’une autonomie diplomatique relativement importante grâce à sa dissuasion nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité et sa capacité de projection militaire jusque dans l’ Indo-Pacifique où elle pèse également en raison de ses territoires et de ses forces armées déployées en permanence. La Corée du Sud, en revanche, demeure confrontée à une menace existentielle immédiate représentée par la Corée du Nord et reste fortement dépendante de l’alliance américaine pour sa sécurité. Une asymétrie qui réduit la possibilité d’une convergence stratégique complète. Séoul peut souhaiter diversifier ses partenariats, mais il lui est difficile de prendre des positions susceptibles de fragiliser sa relation avec Washington. Une dépendance illustrée par la décision unilatérale de Donald Trump en août dernier de réduire l’exercice d’entrainement annuel majeur américano-sud-coréen Ulchi Freedom Shield en riposte à l’absence de soutien de Séoul à la guerre des États-Unis contre l’Iran.
La question de la mise en œuvre constitue également un défi majeur. Les déclarations d’intention sont nombreuses, mais les réalisations concrètes limitées. Le succès du partenariat dépendra moins de la multiplication des sommets et des rencontres présidentielles que de la capacité des entreprises, des universités, des centres de recherche et des administrations des deux pays à construire des coopérations durables et mutuellement profitables.
En outre, le contexte international pourrait aussi fragiliser ce rapprochement. Les tensions commerciales américaines, les restrictions technologiques, l’incertitude énergétique liée au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ou le rapprochement entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord et son impact sur la situation régionale en Europe et en Asie du Nord-Est peuvent influer sur les priorités des deux pays. Face à ces chocs extérieurs, chacun pourrait être tenté de privilégier ses alliances traditionnelles plutôt que des partenariats émergents.
La France et la Corée du Sud : renforcer l’autonomie stratégique face aux États-Unis et à la Chine ?La visite d’État de Lee Jae-myung intervient dans un contexte où les deux pays partagent un même dilemme stratégique : comment préserver leur souveraineté de décision alors que la compétition entre Washington et Pékin structure de plus en plus les relations internationales ?
Pour la Corée du Sud, l’enjeu est particulièrement sensible. Son alliance avec les États-Unis demeure indispensable face à la menace nord-coréenne, mais les pressions américaines sur les questions commerciales, technologiques et sécuritaires limitent sa marge de manœuvre. Dans le même temps, la Chine reste un partenaire économique majeur, ce qui rend difficile toute politique de confrontation directe. La France se trouve dans une situation différente. Membre de l’Union européenne (UE) et alliée des États-Unis, elle défend depuis plusieurs années le concept d’« autonomie stratégique » afin de réduire les dépendances dans les domaines critiques comme l’énergie, la défense, les technologies ou les matières premières.
Dans ce contexte, Paris et Séoul apparaissent comme des partenaires naturels. Ils ne cherchent pas à s’opposer frontalement aux grandes puissances mais à créer un espace de coopération entre pays partageant des valeurs démocratiques, une économie ouverte et une volonté d’indépendance stratégique. Des perspectives renforcées de coopération apparaissent ainsi possibles avec la création de mécanismes de coordination diplomatique sur les grandes crises internationales, comme la participation de la Corée du Sud à la « Coalition des volontaires » pour la sécurisation du détroit d’Ormuz pourrait en fournir l’exemple. On peut aussi s’attendre à davantage de coordination dans les enceintes multilatérales (G20, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Organisation des Nations unies (ONU)) et un arrimage plus fort de la Corée du Sud au G7. Plus spécifiquement, le développement d’une diplomatie commune autour de la sécurité économique avec la construction de partenariats technologiques réduisant les dépendances aux fournisseurs américains ou chinois serait un indicateur intéressant quant à l’évolution de la relation bilatérale. L’objectif est moins la création d’un bloc géopolitique que la constitution d’un réseau de partenaires capables de défendre leurs intérêts sans subir les choix des grandes puissances.
Quels secteurs technologiques offrent le plus fort potentiel de coopération stratégique ?Le domaine technologique est généralement présenté comme l’un des piliers le plus prometteur de la relation franco-coréenne dans lequel les deux pays investissent massivement. Leurs deux économies disposent d’atouts très complémentaires. La France excelle dans la recherche fondamentale, les mathématiques appliquées, le spatial, le nucléaire civil, l’intelligence artificielle ou les biotechnologies. La Corée du Sud dispose quant à elle d’une capacité d’industrialisation à grande échelle, d’exportation mondiale et de transformation rapide des innovations en produits industriels.
Cette complémentarité est particulièrement visible dans les semi-conducteurs. La Corée est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux grâce à Samsung Electronics et SK Hynix, tandis que les groupes français tels qu’Air Liquide ou Schneider Electric occupent des positions stratégiques dans les équipements, les matériaux et les procédés industriels. L’intelligence artificielle représente également un champ de coopération majeur. Les deux pays cherchent à éviter une dépendance excessive vis-à-vis des grandes plateformes américaines et des technologies chinoises. Une coopération ciblée pourrait permettre de développer des solutions souveraines applicables à l’industrie, à la santé, à la défense ou à l’énergie.
On peut également citer des domaines comme le spatial et l’aéronautique (avec des coopérationsentre le CNES, Airbus, Thales Alenia Space et les acteurs coréens). Le nucléaire civil, qu’il s’agisse de l’approvisionnement en combustible nucléaire ou de la gestion du cycle complet du combustible, a débouché sur un certain nombre de contrats, notamment entre l’opérateur sud-coréen Korea Hydro and Nuclear Power (KHNP) et Orano, acteur français majeur du secteur.
Cette coopération technologique pourrait devenir le cœur d’un véritable partenariat de sécurité économique entre les deux pays. Mais dans plusieurs des secteurs cités, les entreprises françaises et sud-coréennes sont directement concurrentes et chaque État s’emploie assez naturellement à protéger ses technologies critiques. Les entreprises coréennes sont profondément intégrées aux écosystèmes technologiques américains. De plus, les règlementations américaines sur les exportations de technologies avancées peuvent limiter certaines coopérations, dont celle évoquée un temps d’une participation française à la construction du système de propulsion du futur sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) sud-coréen.
De véritables partenaires en matière de défense malgré leur concurrence ?À première vue et pour beaucoup d’observateurs, la défense semble être un domaine de rivalité entre les deux pays. Les deux pays se disputent des contrats dans le nucléaire, l’aéronautique et l’armement. Le pays est devenu le quatrième exportateur mondial d’armement. Les industriels coréens connaissent une expansion spectaculaire sur les marchés internationaux, notamment le segment des ventes d’armes en Europe orientale où ils concurrencent directement les groupes français. On peut toutefois espérer que l’accroissement du soutien nord-coréen en hommes et en équipements militaires à la Russie peut amener la Corée du Sud à soutenir davantage l’effort de défense européen en aide à l’Ukraine et plus largement l’effort de réarmement de l’Europe.
La concurrence ne constitue pas nécessairement un obstacle à la coopération. La Corée du Sud possède aujourd’hui des champions industriels mondiaux tels que Hanwha Aerospace, Hyundai Rotem ou Korea Aerospace Industries (KAI). La France dispose pour sa part d’une longue expérience opérationnelle, d’un savoir-faire reconnu dans les systèmes complexes et d’une forte présence diplomatique et militaire à l’échelle mondiale. Toutefois, si la France assume un engagement militaire direct sur plusieurs théâtres extérieurs, la Corée reste généralement plus prudente et privilégie une implication indirecte.
Au-delà des questions industrielles, les deux pays partagent également une même préoccupation concernant l’évolution de l’environnement sécuritaire mondial : guerre en Ukraine, tensions en Indo-Pacifique, instabilité au Moyen-Orient et multiplication des menaces hybrides. Toutefois, sur la question de la relation à l’Ukraine, on peut observer queSéoul s’efforce de ménager ses relations avec Moscou tout en soutenant indirectement l’effort occidental par ses ventes d’armements et d’équipements lourds vers la Pologne (avions de chasse FA-50, chars K2, obusiers) et les États-Unis. Séoul est ainsi le deuxième exportateur d’armement sur le marché européen derrière les États-Unis.
Un dialogue stratégique régulier entre les responsables diplomatiques et militaires des deux pays permet d’entretenir une diplomatie de défense active et de nombreuses coopérations militaires, notamment en matière de formation militaire et échanges d’expérience opérationnelle. La cybersécurité et protection des infrastructures critiques constituent un autre domaine d’échange fructueux.
Jusqu’où la crise énergétique et les tensions au Moyen-Orient rapprochent-elles Paris et Séoul ?La crise au Moyen-Orient a rappelé la vulnérabilité énergétique de nombreux pays industrialisés. La Corée du Sud est particulièrement exposée car elle dépend massivement des importations de pétrole et de gaz transportés par voie maritime. Le détroit d’Ormuz constitue l’un des points névralgiques de cette dépendance. Une perturbation durable du trafic maritime entraînerait des conséquences immédiates sur l’économie coréenne, notamment sur son industrie manufacturière fortement énergivore. Dans ce contexte, la coopération nucléaire entre les deux pays prend une importance nouvelle. Face aux incertitudes géopolitiques, le nucléaire apparaît comme un outil de souveraineté énergétique permettant de réduire la dépendance aux hydrocarbures importés.
La France partage une préoccupation similaire concernant la sécurité énergétique mondiale et dispose d’une présence navale importante dans l’océan Indien et le Golfe. Toutefois, si pour la Corée, le Moyen-Orient est principalement une question énergétique, pour la France, il s’agit également d’un enjeu diplomatique et sécuritaire régional non négligeable.
C’est pourquoi les discussions actuelles entre Emmanuel Macron et Lee Jae-myung sur la situation maritime régionale et le détroit d’Ormuz dépassent le simple cadre diplomatique. Elles portent assez concrètement sur la sécurisation des flux commerciaux mondiaux via les routes maritimes majeures (Sea Lanes of Communication (SLOC)) et la stabilité des approvisionnements stratégiques avec une possible participation coréenne à la « Coalition des volontaires » qu’Emmanuel Macron s’efforce de rassembler pour aider à la sécurisation du trafic marchand international dans la région. Une situation délicate pour le président Lee Jae-myung qui est fortement sollicité par Donald Trump. Sans prendre encore d’engagement formel, Lee Jae-myung a indiqué qu’il pourrait éventuellement envisager l’envoi de bâtiments et de troupes dans la région, quand les combats auront cessé, rejoignant ainsi un effort initié par la France et le Royaume-Uni. Séoul n’est cependant pas prêt à prendre part à un déploiement opérationnel et à d’éventuels combats. Sa contribution devrait se situer hors du champ des opérations combattantes (déminage, recueil de renseignements). Pour concrétiser sa participation éventuelle, Séoul devra organiser une consultation formelle et obtenir le consentement de l’Assemblée nationale sud-coréenne.
ConclusionLa relation entre la France et la Corée du Sud se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Elle dispose d’un potentiel considérable, nourri par la complémentarité de leurs économies et la convergence de certaines préoccupations géopolitiques. Mais son avenir dépendra de la capacité des deux pays à transformer une relation de circonstance en un partenariat stratégique durable, capable de résister aux pressions des grandes puissances comme aux rivalités économiques qui les opposent. Malgré sa volonté d’autonomie, Séoul reste militairement et technologiquement très liée à Washington, ce qui limite sa liberté de manœuvre. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si la France et la Corée peuvent coopérer davantage, mais si elles sauront construire une relation suffisamment solide pour gérer simultanément la coopération, le risque de concurrence industrielle et les incertitudes d’un monde devenu plus fragmenté et plus conflictuel.
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Il y a quelques années, j’enseignais un cours de politique étrangère américaine à Sciences Po. Nous étions arrivés à la séance consacrée à l’expérience américaine en Afghanistan, et j’expliquais comment l’événement de sécurité nationale le plus marquant de mes trente années de carrière diplomatique nous avait conduits sur ce lointain champ de bataille. Pour une génération précédente, l’assassinat de Kennedy avait été un événement dont chacun se souvenait précisément. Pour ma génération, c’était le 11 septembre : chacun pouvait se souvenir de l’endroit où il se trouvait lorsqu’il avait vu ces images terrifiantes d’avions s’écrasant contre les tours du World Trade Center. Je me tournai vers un étudiant et lui demandai : « Où étiez-vous lors des attentats du 11 septembre ? » Un moment de confusion suivit. Une autre étudiante leva la main. « Professeur, expliqua-t-elle, aucun d’entre nous n’était né à l’époque. »
J’ai alors été frappé de constater qu’autant de temps et de distance nous séparaient de l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire. Le traumatisme avait été si profond pour la plupart des Américains, les répercussions sur notre politique avaient été si considérables, que le 11 septembre m’avait toujours semblé appartenir à l’actualité la plus immédiate. Et pourtant, pour mes étudiants, c’était de l’histoire ancienne, un événement qui appartenait désormais à une autre époque.
C’est vrai, dans une certaine mesure, pour les décideurs politiques à Washington aujourd’hui également. Je serais bien incapable de vous dire si nous avons gagné ce que nous appelions autrefois la « guerre mondiale contre le terrorisme » — ou même si elle s’est réellement terminée un jour. Mais elle n’est plus la grande campagne nationale — ou, diraient peut-être nos ennemis d’al-Qaïda, la « croisade » — qui a dominé la politique étrangère américaine pendant deux décennies. Et c’est peut-être mieux ainsi.
Ma propre carrière au sein du gouvernement a couvert cette « guerre » dans sa quasi-totalité. Jeune diplomate américain fraîchement entré dans le métier au milieu des années 1990, j’ai connu quelques années de cette époque heureuse où l’Amérique avait gagné la guerre froide et affichait une assurance quelque peu suffisante, confortée par une puissance mondiale pratiquement incontestée. Le terrorisme, y compris celui d’inspiration djihadiste incarné par al-Qaïda, était déjà une réalité pour nous. L’organisation terroriste d’Oussama ben Laden avait déjà perpétré plusieurs attaques particulièrement meurtrières contre des ambassades américaines en Afrique ainsi que contre un navire américain ancré au large du Yémen. Mais à l’époque, le terrorisme était surtout une préoccupation pour les services de renseignement et les forces de l’ordre. Nous, diplomates, étions occupés à bâtir un nouvel ordre mondial.
Le 11 septembre a tout changé. La lutte contre le terrorisme, jusque-là considérée comme un dossier important mais secondaire, est devenue la priorité de notre politique étrangère. Toutes les composantes de l’appareil de politique étrangère — armée, renseignement, diplomatie, aide extérieure — ont été mobilisées, à des degrés divers, dans une lutte à l’échelle mondiale. Comme l’énonçait la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Bush en 2002 : « La lutte contre le terrorisme mondial est différente de toute autre guerre de notre histoire. Elle sera menée sur de nombreux fronts contre un ennemi particulièrement insaisissable et sur une longue période. Les progrès viendront de l’accumulation persévérante de succès — certains visibles, d’autres invisibles. »
Certains aspects de cette lutte ont été ouvertement militaires — la guerre en Afghanistan et en Irak, bien sûr — mais aussi des opérations plus discrètes au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique. La communauté du renseignement a évidemment consacré d’énormes ressources à la traque et à la neutralisation des réseaux terroristes. Nous, diplomates, étions nous aussi pleinement engagés dans le combat. Au cours des années 2000, peut-être 20 % de l’ensemble des agents du Foreign Service américain, moi compris, ont servi en Afghanistan ou en Irak, et la proportion a été encore plus élevée parmi les agents de l’USAID. Presque toutes les relations diplomatiques américaines comportaient un volet de coopération ou de pression en matière de lutte contre le terrorisme. Obtenir le soutien de nos alliés à nos guerres, favoriser la coopération dans le domaine du renseignement, tarir les sources de financement du terrorisme, soutenir les luttes locales contre les groupes islamistes, fournir une aide au développement destinée à « lutter contre l’extrémisme violent » : nous étions constamment engagés sur tous ces fronts. On peut soutenir que, pendant un temps, l’attention portée à la lutte contre le terrorisme a été tout aussi intense que celle que nous avions consacrée à la lutte contre le communisme pendant la guerre froide.
La lutte s’est révélée étonnamment durable et a survécu à l’administration Bush. Le président Obama était sceptique à l’égard du concept même de « guerre mondiale contre le terrorisme » – qu’on appelait à l’époque par l’acronyme « GWOT » – et il voyait certainement l’intérêt de se retirer de certains conflits dont le lien avec cette guerre était plus ténu. Après l’élimination d’Oussama ben Laden en 2011 et avec la montée en puissance de l’État islamique, les priorités de cette lutte ont également évolué. Et pourtant, même sous Obama, la guerre s’est étendue géographiquement : au Yémen, en Somalie, en Libye, en Syrie, au Sahel. D’autres priorités ont occupé le devant de la scène durant les années Obama, mais le terrorisme est demeuré une préoccupation majeure des États-Unis.
Puis ce n’a plus été le cas.
Au début du premier mandat de Trump, la lutte contre l’extrémisme islamiste demeurait encore une priorité. La première Stratégie de sécurité nationale de Trump, publiée en 2017, parlait encore des « terroristes djihadistes » comme de l’une des principales menaces transnationales pesant sur le territoire américain. En 2025, cependant, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale de Trump ne mentionnait même plus le mot « terrorisme ».
Un tournant majeur a été notre retrait d’Afghanistan en 2020-2021. Dix ans auparavant, Obama avait établi un lien direct entre un échec en Afghanistan et les menaces pesant sur la sécurité américaine. « …Si le gouvernement afghan tombe aux mains des talibans — ou permet à al-Qaïda d’agir en toute impunité — ce pays redeviendra une base pour des terroristes qui veulent tuer autant de nos concitoyens qu’ils le pourront », déclarait-il dans un discours en 2009. Durant son premier mandat, Trump a réévalué le conflit et conclu qu’une prise de pouvoir par les talibans ne semblait finalement pas constituer une menace majeure. L’accord qu’il a négocié avec le mouvement islamiste en 2020 — un accord qui garantissait de fait la reprise du pouvoir par les talibans en Afghanistan — prévoyait, en termes généraux, que ceux-ci ne permettraient pas à des groupes ou à des individus de « menacer la sécurité des États-Unis », sans toutefois offrir de garantie ferme quant au respect de cet engagement par les talibans. Étonnamment, son successeur, Joe Biden, a semblé partager cette analyse et a achevé le retrait.
Deux ans après le début du second mandat de Trump, le concept de « guerre mondiale contre le terrorisme » semble pratiquement avoir disparu. Les États-Unis continuent de mener des opérations contre des groupes terroristes, comme Boko Haram au Nigeria ou al-Shabaab en Somalie. Les groupes islamistes qui ont un impact sur les objectifs plus larges de l’administration — notamment les supplétifs de l’Iran tels que le Hamas et le Hezbollah, ainsi que les Houthis — sont tous désignés comme organisations terroristes. Ils sont parfois pris pour cibles par l’armée américaine, même si l’administration Trump adopte à leur égard des approches différentes en fonction de la nature de leur implication dans les conflits régionaux concernés.
Pour le reste, toutefois, Trump ne semble guère s’intéresser à une lutte globale contre le « terrorisme », et son administration n’est pas mobilisée de cette manière. Un exemple particulièrement frappant est notre relation désormais amicale avec le président syrien Ahmed al-Sharaa — que le président Trump a qualifié d’« homme fort… respecté de tous » — alors même que celui-ci avait, à une époque, été associé à la branche syrienne d’al-Qaïda.
Abandonner le concept de GWOT est probablement une bonne chose. Je comprends parfaitement la nécessité désespérée de réagir dans la période qui a immédiatement suivi le 11 septembre. Une attaque d’une telle ampleur appelait une réponse décisive et mondiale. Mais le terrorisme, qu’il soit islamiste ou autre, n’est guère un phénomène monolithique et indifférencié, et notre mobilisation contre celui-ci a entraîné de nombreux excès, dans des lieux comme Guantanamo, à Cuba, ou à Abu Ghraib, en Irak.
Mieux vaut donc traiter chaque menace individuellement, dans son contexte propre et avec une juste appréciation de sa nature et de son ampleur.
Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.
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Moins de deux semaines après l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC), ce sont les membres des BRICS élargies qui se réunissent à New Delhi les 12 et 13 septembre pour le 18e sommet du groupement de pays émergents créé en 2006. Après 2012, 2016 et 2021, c’est le quatrième que préside l’Inde et vraisemblablement le dernier avant au moins une dizaine d’années, compte tenu de l’élargissement du groupe décidé en 2023 qui compte désormais onze membres à part entière et dix membres associés.
Comme c’est généralement le cas dans les sommets internationaux, il y a l’ordre du jour officiel et ce qui se passe réellement dans les réunions plénières ainsi que lors des rencontres bilatérales en marge du sommet proprement dit. La présidence indienne a concocté un agenda qui se veut à la fois pratique et inclusif, comme cela avait été le cas pour le sommet du G20 en 2023 ou celui sur l’intelligence artificielle en février dernier.
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Après plusieurs mois de relative mise en retrait du dossier ukrainien par Washington, les rencontres de Jared Kushner et Steve Witkoff avec Vladimir Poutine puis Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre marquent une reprise des efforts diplomatiques américains. Mais alors que les divergences territoriales restent profondes et que les deux camps semblent toujours déterminés à poursuivre leurs objectifs de guerre, la perspective d’un règlement demeure lointaine. Que peut-on attendre de cette nouvelle séquence de négociations ? Quel bilan diplomatique, économique et militaire tirer du conflit ? Et dans quelle mesure les difficultés intérieures rencontrées par la Russie et l’Ukraine peuvent-elles influer sur sa poursuite ? Le point avec Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France en Russie.
Les émissaires américains Jared Kushner et Steve Witkoff ont successivement rencontré Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre derniers. Alors que Washington avait annoncé un plan visant à « mettre fin à la guerre », que peut-on retenir de ces échanges ? Les États-Unis apparaissent-ils toujours comme un médiateur crédible aux yeux des deux parties ?
On se souvient que Donald Trump avait dit qu’il reprendrait la négociation en Ukraine après la guerre dans le golfe qu’il avait déclenchée et qu’il pensait terminer très vite. Bien que rien ne soit réglé avec l’Iran, on assiste à une relance de la négociation avec : la venue du chef de la CIA, John Ratcliffe, fin août ; les contacts entre les ministres des finances en marge du G20 à Asheville (États-Unis) le 2 septembre, et la visite des envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kouchner reçus par Vladimir Poutine le 5 septembre, avant de partir pour la première fois pour Kiev où ils ont été reçus le lendemain par le président Zelensky. Les deux belligérants se sont dits satisfaits des entretiens, qualifiés aussi de « francs » du côté russe. Les envoyés de Donald Trump étaient supposés apporter des idées nouvelles mais rien n’a filtré. Le cœur du problème reste le sort des quatre provinces annexées par les Russes, mais occupées en partie seulement, et auxquelles Poutine ne veut, ni sans doute politiquement ne peut renoncer. Le président russe a annoncé que les verrous de Kramatorsk et de Sloviansk dans le Donetsk seraient pris avant la fin de l’année, ce qui laisse supposer qu’il ne mise pas sur un accord rapide. La Russie, les États-Unis et l’Ukraine ont dit qu’il ne fallait pas s’attendre à une paix avant l’hiver. Mais Washington reste actuellement le seul médiateur capable de parler et de faire des propositions aux deux parties. Les Européens, qui ont été associés aux travaux du 6 septembre à Kiev par Volodymyr Zelensky, se sont positionnés comme les soutiens inconditionnels des Ukrainiens. Sauf proposition nouvelle et acceptable par les deux parties, ce qui est peu probable actuellement, c’est donc le sort des armes (résistance victorieuse des Ukrainiens ou chute de l’ensemble du Donbass, voire des oblasts de Zaporijjia et de Kherson actuellement à la suite de la négociation). Mais le dialogue a repris avec la perspective d’une prochaine réunion à trois (Ukraine, Russie, États-Unis) ou même entre Ukrainiens, Américains et Européens.
Quel bilan peut-on dresser de la guerre en Ukraine, sur les plans diplomatique, économique et militaire ?
En dehors des pertes humaines colossales des deux côtés, la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie a été une catastrophe : pour l’Ukraine dévastée ; pour la Russie accablée de sanctions et dont l’économie civile patine depuis plus d’un an ; et pour l’Europe qui paye son énergie plus chère que ses principaux concurrents, perd des parts de marché dans le monde, se voit évincée durablement sur le marché russe et souffre de taux de croissance anémiques. Après la paix, il faudra des années pour reconstruire l’Ukraine, pour reconvertir l’économie de guerre russe et pour relancer l’économie européenne face au raz de marée chinois et aux diktats américains. L’Union européenne ne s’est pas donné les moyens de jouer un autre rôle diplomatique que le soutien à l’Ukraine comme en témoigne son incapacité à nommer un négociateur. Elle est marginalisée dans le processus de règlement même si le prochain tour, c’est-à-dire la définition d’une architecture de paix en Europe, verra nécessairement son rôle revenir au centre. Mais on en est loin. Actuellement seuls les États-Unis parlent à tout le monde et peuvent négocier la paix. Il faut noter la multiplicité des plans de paix proposés ces dernières années par la Chine, le Brésil, l’Afrique, le Vatican qui se penchent tous avec sollicitude sur la crise d’un continent malade. Ce conflit enfin a modifié la façon de faire la guerre en introduisant l’utilisation à vaste échelle des drones et des missiles non nucléaires permettant de neutraliser de vastes étendues terrestres (zones grises) ou maritimes (mer Noire), interdisant les concentrations de forces offensives et mettant le plus faible en mesure de frapper en profondeur les infrastructures de l’adversaire. La guerre a suscité aussi un vaste mouvement de réarmement des pays européens, dernier soutien de la croissance, mais qui a joué aussi et surtout en faveur des exportations d’armes américaines.
À quelques jours des élections parlementaires russes, et alors que l’armée russe peine à enregistrer des avancées significatives sur le front, quelle place la guerre en Ukraine occupe-t-elle dans les débats de politique intérieure ?
La guerre occupe une place minime dans la campagne des législatives russes, ne serait-ce que parce que le seul parti opposé à la guerre, Iabloko n’a pas été autorisé à présenter des candidats. De plus, l’intensification des bombardements ukrainiens en Russie, les destructions des raffineries et des infrastructures de distribution et les queues devant les stations d’essence, ont suscité comme il est habituel (exemples de Londres en 1940 ou de l’Iran en 2026), un resserrement de la solidarité autour du pouvoir. Selon Centre Levada :
Mais la population est lasse de la guerre, les entreprises sont exténuées, l’économie patine et les économistes s’inquiètent : les mises en garde de l’économiste en chef de la deuxième banque russe (VEB) Klepach ont suscité son renvoi et l’ancien représentant des PME et des ETI , Boris Titov, a dit que l’économie russe risquait de « devenir folle ». À terme ce mouvement et les difficultés de l’industrie hors la défense, pourraient être une incitation à négocier vraiment voire à compromettre…. Du côté ukrainien, le cercle des scandales de corruption mis au jour par le Bureau anticorruption NABU ( « Midas » pour l’énergie, « Forrest Gump » pour les énormes cautions versées par la présidence afin de libérer les inculpés pour corruption, « Carthage » pour le blanchiment d’argent via de pseudo-centres d’appels) se resserre autour du président Zelensky qui a dû se séparer de la cheffe adjointe de l’administration présidentielle, alors même que le renvoi de son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, populaire et dynamique, a suscité un cycle durable de manifestations. Un nouvel opposant politique (après l’ancien chef d’état-major Valeri Zaloujny) qui demande des élections et va demander un adoubement à Washington. Le Fonds monétaire international (FMI) a retardé le versement de sa prochaine tranche de plus de 5 milliards de dollars faute de mise en œuvre de 44 conditions en matière d’assainissement de la gestion des finances, bloquant du même coup une partie de l’aide européenne, alors même que le financement du budget 2027 n’est pas financé pour plus de la moitié. Mais malgré toutes ces difficultés, des deux côtés la volonté de se battre pour les buts de guerre initiaux (notamment le retour de tous les territoires occupés pour Kiev, et la reconnaissance de l’annexion des 5 oblasts pour Poutine) reste intacte et n’est pas ouvertement contestée par l’opinion.
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Les envoyés spéciaux du président des États-Unis Donald Trump, Jared Kushner et Steve Witkoff ont annoncé que des progrès significatifs avaient été réalisés au cours de leur déplacement en Europe, qui les a d’abord menés à Moscou, puis à Kiev. S’ils sont déjà venus plus de huit fois dans la capitale russe, c’était la première fois qu’ils se rendaient en Ukraine.
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a profité de leur visite pour leur montrer les dégâts des frappes russes sur son pays et plaider pour recevoir de nouveaux missiles de défense Patriot, afin de limiter les morts civils et les pertes sur les infrastructures.
Le problème est que les États-Unis ont utilisé une grande partie de leurs propres réserves de munitions dans le cadre de la guerre contre l’Iran. Ils ont certes promis d’octroyer à l’Ukraine une licence qui permettrait au pays de construire lui-même les missiles intercepteurs, mais cela ne pourra pas produire d’effets concrets avant plusieurs années.
L’Ukraine se retrouve donc dans une position de grande fragilité face à la multiplication des attaques russes qui endommage fortement son potentiel industriel et son système énergétique. Cette situation laisse les Ukrainiens démunis face au froid de l’hiver qui rend le quotidien presque invivable.
La situation est également grave sur le plan démographique : il n’y a déjà plus que 23 millions de personnes qui résident en Ukraine aujourd’hui contre 50 millions lors de l’indépendance du pays en 1991.
De son côté, le président russe Vladimir Poutine, malgré sa courtoisie envers les États-Unis, n’a absolument rien cédé. Il estime que le rapport de force est tel que s’il n’obtient pas ce qu’il souhaite par la négociation, il fera usage de la force militaire, quel qu’en soit le prix.
Il maintient ainsi ses exigences, en particulier que l’armée ukrainienne se retire de la partie du Donbass où elle est encore présente (soit un quart de ce territoire). Cela est jugé tout à fait inadmissible par l’Ukraine, tant au regard du droit international, que des lourds sacrifices consentis. Vladimir Poutine, continue d’insister sur sa volonté de s’attaquer aux « causes profondes du conflit » c’est-à-dire aux demandes qu’il avait formulées dès le début. Cela concerne notamment la non-accession de l’Ukraine à l’OTAN. En réalité, les membres de l’OTAN eux-mêmes refusent l’adhésion de l’Ukraine, mais Volodymyr Zelensky continue de formuler de façon très maladroite cette demande.
Vladimir Poutine demande également une relative démilitarisation de l’Ukraine afin qu’elle ne soit plus en mesure de frapper la Russie en profondeur, ce qu’elle a fait récemment en réponse aux frappes russes.
Ainsi, le président russe maintient ces exigences malgré un coût humain et financier important : 1 million de morts et de blessés et une économie largement tournée vers la guerre au détriment des autres secteurs.
Cet entêtement tient tout d’abord au fait parce qu’il prend le pari que l’Ukraine va céder, et que les Européens qui sont encore les seuls à financer son effort de guerre en seront bientôt fatigués. La victoire inédite du parti d’extrême droite AfD dans le Land allemand de Saxe-Anhalt est une bonne nouvelle pour lui puisque ce parti réclame la fin de l’aide à l’Ukraine. Il compte certainement sur la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027 pour tirer les mêmes bénéfices à l’échelle nationale en France.
Au fond, son entêtement est dû à son échec. Il avait promis une victoire facile dans une « opération militaire spéciale » qui s’est transformée en guerre de longue durée au coût humain 40 fois supérieur à celui de la guerre en Afghanistan. La population russe est lassée de la guerre, mais propagande et répression empêchent un mouvement réel de contestation.
Pour le président des États-Unis Donald Trump, le fait que la guerre ne prenne toujours pas fin, alors même qu’il s’était engagé durant la campagne présidentielle de 2024 à y mettre un terme « en 24h », est un échec. Cela est cependant largement compensé à ses yeux par le fait de voir la Russie engluée et affaiblie en Ukraine, tandis que l’Europe accepte de prendre une part plus importante dans le soutien à Kiev sur le plan militaire, stratégique et énergétique.
Vladimir Poutine pourrait finir par obtenir satisfaction et contrôler l’ensemble du Donbass. Quand bien même il ne peut conquérir l’Ukraine, il se contentera de la détruire. Quoi qu’il en soit, il ne s’agirait que d’une victoire à la Pyrrhus, car poursuivre la guerre affaiblirait encore davantage la Russie, qui est devenue dépendante de la Chine et qui a perdu des positions tant au Proche-Orient qu’en Afrique.
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Alors que la guerre en Ukraine a favorisé une large restructuration des flux énergétiques, notamment au profit des États-Unis, l’année 2026 apparaît comme une rupture majeure dans l’histoire énergétique mondiale avec le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël.
Aussi, l’incertitude actuelle rappelle le rôle majeur de l’énergie dans l’économie mondiale et la nécessité de conceptualiser des politiques de sécurité énergétique résilientes dans un environnement géopolitique marqué par la polycrise. C’est dans ce contexte que l’IRIS publie dans le cadre de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques son nouveau rapport ayant pour titre « Comprendre la sécurité énergétique : concepts, réalités physiques, transition énergétique et polycrise » : celui-ci propose une analyse des évolutions du concept de sécurité énergétique et étudie les réalités infrastructurelles et superstructurelles qui sous-tendent la sécurité énergétique dans un contexte de transition bas-carbone et d’instabilité croissante dans un monde en polycrise. Ses auteurs, Noor Bitat, Sami Ramdani et Alexandre Roussel, nous en présentent les grandes lignes.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et ancien ambassadeur de France en Russie, autour de la visite de Steve Witkoff et Jared Kushner à Moscou puis à Kiev. Malgré des pourparlers jugés « efficaces » par les deux émissaires américains, aucune avancée concrète n’a permis d’aboutir à un accord.
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Alors que la guerre en Ukraine a favorisé une large restructuration des flux énergétiques, notamment au profit des États-Unis, l’année 2026 apparait comme une rupture majeure dans l’histoire énergétique mondiale avec le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël. Aussi, l’incertitude actuelle rappelle le rôle majeur de l’énergie dans l’économie mondiale et la nécessité de conceptualiser des politiques de sécurité énergétique résilientes dans un environnement géopolitique marqué par la polycrise.
C’est dans ce contexte que l’IRIS publie dans le cadre de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques son nouveau rapport ayant pour titre « Comprendre la sécurité énergétique : concepts, réalités physiques, transition énergétique et polycrise ». Il est accompagné de quatre cartes inédites réalisées par Cassini.
Ce rapport se propose (1) d’analyser les évolutions du concept de sécurité énergétique, dont les fondements et les définitions ont évolué depuis les années 1970, en nous interrogeant notamment sur la question d’une gouvernance mondiale des marchés de l’énergie et de ses acteurs ; d’analyser ensuite (2) les réalités infrastructurelles et superstructurelles qui sous-tendent la sécurité énergétique (les infrastructures, les marchés qu’elles supportent et les normes qui les encadrent) ; (3) d’analyser les conséquences de la double dynamique qui redéfinit aujourd’hui les systèmes énergétiques : la transition bas-carbone et l’instabilité croissante d’un monde en polycrise, et ses conséquences sur la sécurité énergétique.
L’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques est coordonné par l’IRIS, en consortium avec Cassini, dans le cadre d’un contrat avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.
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