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Politique étrangère (IFRI)

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Updated: 6 days 20 hours ago

La politique européenne et américaine d’Israël

Fri, 26/06/2020 - 10:06

La rédaction de Politique étrangère vous offre de (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Paul Giniewski, intitulé « La politique européenne et américaine d’Israël », et publié dans le numéro de printemps 1971.

Depuis la guerre des Six jours, la politique étrangère d’Israël a subi des changements évidents. La rupture par la France de son alliance non écrite avec l’Etat juif en a été le point de départ et le signe le plus visible. L’interruption des relations diplomatiques avec l’URSS, à l’initiative de celle-ci, et l’appui de plus en plus résolu qu’Israël a dû prendre sur les Etats-Unis, en ont été les conséquences, avec une portée probablement plus profonde. Sans aborder ici l’analyse de ces trois phénomènes, on veut définir les lignes de force de l’actuelle politique européenne d’Israël. On remarquera d’emblée qu’elle est hypothéquée dans une certaine mesure par les rapports israélo-américains. Et limitée, presque au sens géographique du terme, par le blocage, à l’Ouest de l’Europe par la France, à l’Est, par le bloc soviétique, de ses possibilités de manœuvre.

Il en résulte qu’Israël, après juin 1967, a dû rechercher en Europe à élargir ses relations avec ceux des pays, déjà amis, qui n’avaient pas occupé pendant l’idylle franco-israélienne, Tavant- plan de son champ visuel.

L’axe Jérusalem-Rome

L’Italie a été le principal objectif et bénéficiaire de cette réorientation. L’Italie a d’ailleurs elle-même pris un certain nombre d’initiatives économiques et politiques, afin de diversifier sa présence au Moyen-Orient, et dont les moyens coïncident avec les objectifs d’Israël. C’est ainsi qu’en novembre 1968, une délégation gouvernementale italienne a visité l’Egypte, la Jordanie et Israël, pour se documenter sur les perspectives de paix, et étudier les possibilités ouvertes à la présence italienne au Moyen-Orient. C’était très nettement le résultat de l’évolution des relations franco-israéliennes, qui ont créé un vide politique, et de l’affaiblissement de la position française, écartée comme interlocuteur objectif par l’une des parties au conflit.

L’Italie est géographiquement parlant presque limitrophe du Moyen-Orient. La réorientation israélienne s’est déjà traduite par d’importants marchés passés à l’industrie italienne, notamment la construction navale et l’équipement ferroviaire. Dans plusieurs domaines (notamment liés à la défense), l’Italie est devenue un facteur important. Depuis l’occupation du Sinaï, certains gisements pétroliers liés à l’Italie se trouvent sous domination israélienne. Israël se trouve donc, de facto, associé à l’une des formes de la présence italienne au Moyen-Orient. L’Italie joue d’ailleurs un jeu diplomatique et politique habile. Elle maintient des liens très étroits avec l’Egypte, la Jordanie, l’Irak et la Syrie d’un côté, avec Israël de l’autre. Le rythme de l’expansion de la présence italienne est très rapide. Elle commence, objectivement, à concurrencer la présence française, d’autant plus qu’elle se sert des mêmes « armes » de pénétration que la France : les relations culturelles. Cette forme de présence n’a jamais joué un rôle déterminant dans la pénétration des influences britannique ou américaine, mais a toujours constitué le moyen principal d’expansion de la présence politique française au Moyen-Orient. Si l’Italie ne remplace pas encore la France, elle utilise cependant ses méthodes, avec le bénéfice, dans le cas d’Israël, d’un contexte politique excellent.

L’Italie cherche d’ailleurs à pratiquer, entre Israël et les Etats arabes, une politique équilibrée. Dans ses rapports économiques, elle a cherché à s’implanter chez les deux adversaires (Fiat possède d’importants intérêts en Egypte). Dans ses prises de position politiques, elle s’est alignée sur les positions européennes, jamais sur celles de l’URSS. Ce climat serein s’est traduit par la visite officielle de M. Eban en Italie, en juin 1970, peu après la visite du ministre des Affaires étrangères italien en Egypte : les commentateurs ont souligné, à cette époque, qu’aucun ministre israélien n’avait effectué de voyage officiel en France depuis plusieurs années.

Cette politique équilibrée constitue une sorte de compromis entre les tendances d’une opinion publique largement pro-israé- lienne, et la prise en considération, par le gouvernement, du poids des pays arabes dans l’arène gouvernementale. L’amitié pour Israël a aussi de profondes racines dans tous les partis politiques italiens, bien que la gauche (parti communiste et nouvelle gauche) prenne des positions anti-israéliennes de plus en plus prononcées. Le parti communiste italien est certainement plus anti-israélien que son homologue français. Mais il ne semble pas que les rapports entre les deux pays doivent, dans le proche avenir, en souffrir.

Cette recherche, par Israël, de toutes les politiques méditerranéennes actives entreprises par les pays européens pourrait aussi impliquer la Grèce, l’Espagne, et même, en vue d’un renouveau ou d’une seconde jeunesse de ses « premières amours », la France, qui joue un jeu politique méditerranéen serré. On verra plus loin quelles sont les possibilités sur le plan français, où l’expérience israélienne, véritablement traumatique, paralyse dans un certain sens ses efforts et son imagination. Les relations $vec la Grèce existent : diplomatiques, aériennes, commerciales. Le changement de régime en Grèce n’a pas constitué, aux yeux d’Israël, un encouragement à accroître ses relations avec ce qu’on appelle (trop sommairement sans doute) la Grèce des colonels. De plus, ce qui compte surtout pour les Grecs, c’est l’intérêt de la communauté hellénique établie en Egypte. […]

La France, encore une fois ?

Reste la puissance méditerranéenne et européenne par excellence, la France.

Les plus optimistes, comme les plus pessimistes, sont d’accord en Israël pour assigner des objectifs très modestes à la réanimation des relations avec la France, du moins dans l’immédiat : atteindre un modus vivendi, accepté de part et d’autre, qui permette au courant de repasser dans les deux sens.

Il est certain qu’on est sur la voie de ce modus vivendi. Les grandes controverses verbales et publiques sont probablement terminées, Israël n’est plus traité de « peuple dominateur » après avoir été appelé « notre ami, notre allié », l’étalage réciproque des torts et des griefs est relégué au magasin aux accessoires. On est conscient, de part et d’autre, que malgré les vifs courants de sympathie intellectuelle et politique existant dans lés deux pays, une coordination des politiques gouvernementales n’est pour le moment pas possible, étant donné que les cartes politiques de la France sont clairement sur table. Les intérêts économiques et commerciaux français sont affirmés sans réticence, et l’on se tromperait si l’on espérait un changement dans les circonstances actuelles. On a en somme accepté le fait d’un désaccord fondamental et la situation n’est pas sans rappeler cette idée de Valéry, que souvent la clef d’un accord repose sur la conscience d’une divergence fondamentale. Etre d’accord pour constater qu’on ne l’est pas, vous libère de l’amertume.

Il faut ajouter que la détente du climat politique n’a pas constitué le seul fruit du lent processus de normalisation franco-israélienne. Des faits tangibles se sont quand même inscrits au tableau. Il y a quinze mois, la France a changé sa position vis-à-vis de la candidature israélienne à un accord avec le Marché Commun, et cet accord a pu se faire.

On a l’impression, en Israël, que l’insistance de la France sur la nécessité de la concentration à quatre constitue une sorte de leitmotiv politique, sans contenu réel. Certains échanges franco-israéliens s’étoffent, et portent notamment sur la fourniture de matériels d’un grand intérêt pour Israël.

L’amélioration du climat permet aujourd’hui des discussions fructueuses, sur des sujets spécifiques, sans que les divergences conduisent à la polémique. La discussion n’était pas possible il y a dix-huit mois. Il existe aujourd’hui un certain désir français de jouer le jeu politique avec un peu plus d’équilibre dans les affaires du Moyen-Orient.

Bien entendu, on ne se leurre pas, en Israël, sur les raisons objectives qui ont conduit à ces légers mieux. On ne pense pas qu’ils puissent conduire à une modification de la politique arabe de la France. Mais on pense que la France ne refuse plus, par principe et par politique, qu’Israël remporte un avantage, si cet avantage se présente sous la forme d’une retombée.

C’est ainsi que l’accord de la France pour l’accès d’Israël au Marché Commun a été le fruit, non pas d’un changement de la politique moyen-orientale du Quai d’Orsay, mais d’une évolution de sa politique européenne. La politique d’expansion de l’Europe des Six a subi, depuis le départ du général de Gaulle» le développement que l’on sait, et le même changement d’attitude est intervenu à l’égard de la Grande-Bretagne, et au sujet des accords préférentiels à conclure avec l’Autriche, l’Espagne, la Yougoslavie, le Danemark.

La récente remarque publique du Président Pompidou (« II faut des frontières sûres et des relations normales avec les voisins… Il faut un traité de paix par lequel tout le monde se reconnaisse en paix… Il faut que les Arabes reconnaissent Israël ») a été accueillie en Israël avec la surprise et l’attention que l’on devine. Elle représente une formulation presque identique au langage diplomatique israélien. Sans doute elle ne constitue pas une déviation de la ligne politique française, dont M. Léo Ha- mon devait préciser quelques jours après qu’elle est toujours basée sur la résolution de novembre 1967. Cette résolution implique des frontières sûres, la paix, et également, une évacuation des territoires occupés. Mais la déclaration du Président Pompidou semble indiquer que la France pourrait ne plus s’en tenir à une adhésion rigide à l’interprétation arabo-soviétique de la résolution, et reconnaître aux autres aspects du texte onusien une valeur égale.

II y a là un déplacement d’accent. Peut-être s’agit-il d’un avertissement voilé, à la fois en direction d’Alger, voire une anticipation de la déception politique et commerciale que l’affaire des Mirage libyens pourrait réserver à la firme Dassault, si cette commande, comme on le chuchote, venait à être fortement réduite par le colonel Khadafi.

On est d’autre part persuadé, en Israël, que des modifications de la politique européenne ou atlantique de la France contiennent des possibilités de dégel franco-israélien. On y observe certainement avec attention les démarches de la politique étrangère française, et notamment son évolution sur le plan américain.

L’hypothèque américaine

Gar la politique américaine est dans une large mesure mal comprise en Europe. La plupart des pays européens ont longtemps considéré le Moyen-Orient comme le champ clos de la rivalité USA-URSS, et ont tendance à interpréter toute manifestation de la politique moyen-orientale des Super-Grands comme un élément de leur affrontement, lié accessoirement seulement à leur politique arabe ou israélienne. Par conséquent, certains pays européens réagissent à telle ou telle démarche politique américaine en fonction de leur attitude dans la lutte américano-soviétique, plutôt qu’en fonction des mérites propres de cette démarche. Certains pays européens ont soutenu la dernière résolution afro-asiatique et anti-israélienne à l’ONU, faute de bien comprendre les intentions de l’initiative Rogers qui amorçait les « négociations » israélo-arabes : l’incompréhension européenne coûte à Israël des appuis, sa cause étant confondue avec celle de son « protecteur » américain.

L’une des tâches, et non des moindres, de la diplomatie israélienne en Europe est donc d’exposer son cas en le dissociant des positions américaines, malgré le fait qu’Israël s’appuie de fïlus en plus sur les Etats-Unis:

‘ Cette tâche est d’autant plus délicate que l’effort diplomatique israélien a récemment presque totalement été orienté vers les Etats-Unis. […]

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Algérie, la nouvelle indépendance

Thu, 25/06/2020 - 11:45

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Pierre Filiu
Algérie, la nouvelle indépendance (Le Seuil, 2019, 184 pages).

Ce nouvel ouvrage de Jean-Pierre Filiu se veut, selon l’auteur même, un « essai », « un cadre d’interprétation » du mouvement de fond que représente le Hirak qui, depuis le 22 février 2019, n’en finit pas de mobiliser les foules à Alger comme dans la plupart des villes algériennes. En fait, par-delà ce propos, il s’agit bien d’une réflexion sur l’Algérie d’aujourd’hui, les raisons qui ont conduit à cette « révolution populaire, inclusive et non violente », à la revendication en faveur d’une « deuxième indépendance », et à ses perspectives d’avenir.

L’auteur montre bien comment « l’armée des frontières », basée en Tunisie, a écarté à l’indépendance les combattants de l’intérieur. Le coup d’État de 1965 formalise cette emprise avec Houari Boumediene. Depuis lors, c’est toujours l’Armée nationale populaire qui a assuré la réalité du pouvoir, a mené la lutte contre les islamistes pendant la décennie noire des années 1990, et a mis en place Bouteflika, qui a essayé de se ménager un espace de manœuvre sans mettre en cause la prééminence et les prébendes des militaires.

Le Hirak est l’œuvre d’une génération, celle des jeunes urbains, qui rassemble chaque mardi les étudiants des universités à l’avenir incertain, faute d’emploi en perspective, et qui sont le noyau des foules qui défilent chaque vendredi. Cette « jovialité pacifiste », où les femmes prennent une place grandissante, n’est pas sans efficacité, puisque Bouteflika renonce dès avril 2019 à se représenter pour un cinquième mandat, que la date de l’élection présidentielle est repoussée, et que la lutte contre la corruption se développe, visant notamment le clan de l’ancien président. Mais ceci ne satisfait pas les manifestants « dégagistes » qui veulent le départ des « décideurs », la fin d’un système corrompu et répressif.

Depuis la rédaction de ce livre, en septembre 2019, plusieurs évènements sont intervenus, mais ils n’affectent en rien la pertinence de l’analyse proposée par Jean-Pierre Filiu, bien au contraire. Un président, Abdelmadjid Tebboune, a été élu, mais avec un taux d’abstention important qui affaiblit sa légitimité, et le général Gaïd Salah, qui incarnait le pouvoir militaire, est mort. Le nouveau président, assisté d’un chef de l’armée plus discret, s’efforce non sans un certain succès de calmer le jeu en libérant des manifestants détenus, et en faisant un certain nombre de gestes symboliques ou de concessions cosmétiques. L’élaboration d’une nouvelle Constitution et de réformes politiques est annoncée, le mouvement se divise et s’essouffle, certains leaders d’opinion comme Kamel Daoud annoncent l’échec du Hirak. L’épidémie de coronavirus a rendu plus difficiles les manifestations dans la rue. Mais, même si la perspective d’une deuxième république s’éloigne,  les jeux ne sont pas encore faits. Comme le souligne l’auteur, « rien n’est acquis, tout est possible ».

On lira avec intérêt ce livre qui brosse un portrait empathique et nuancé de l’Algérie d’aujourd’hui. Le fait que, en dépit de l’extrême prudence de Paris, l’influence de la France ait été mise en cause, aussi bien par le pouvoir qui dénonce un complot venu de l’extérieur que par les manifestants qui l’accusent de soutenir le système, montre bien que ce qui se passe en Algérie nous concerne directement.

Denis Bauchard

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Corruption in a Global Context

Wed, 24/06/2020 - 12:33

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Carlos Santiso propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Melchior Powell, Dina Wafa et Tim A. Mau, Corruption in a Global Context: Restoring Public Trust, Integrity, and Accountability (Routledge, 2019, 336 pages).

La corruption est un fléau aussi persistant qu’impénétrable, qui balafre aussi bien les économies émergentes que les pays plus développés. Le défi est ici conceptuel et politique, dans la mesure où une meilleure compréhension du phénomène doit aider à discerner les causes et les remèdes, au-delà des symptômes et des conséquences. Cet ouvrage relève ce défi, mais manque de boussole conceptuelle pour encadrer les dix cas d’études et en extraire des conclusions sur les stratégies déployées pour y faire face.

Une typologie distingue entre la capture de l’autorité publique, la « grande corruption » et la « petite corruption ». Ces trois sortes de corruption ont différentes caractéristiques, et relèvent de solutions différentes. Concernant le Nigeria, David Enweremadu montre l’étendue de la capture de l’État et du pillage des ressources pétrolières par les élites, notamment locales. Le cas de la Tunisie sous Ben Ali révèle la façon dont un cartel familial s’approprie des leviers publics pour systématiser la corruption en détournant les règles. Trancher ces nœuds gordiens suppose de réformer le financement politique, et de mieux réguler les conflits d’intérêts.

La « grande corruption », quant à elle, est plus transactionnelle et affecte notamment les grands marchés publics, comme dans le cas du scandale d’Odebrecht en Amérique latine. Dans ce cas, des réformes institutionnelles telles que la création de commissions anticorruption suivant les modèles prometteurs de Hong Kong et Singapour, le renforcement de la transparence budgétaire et de l’open data, ou encore l’ouverture des marchés publics, sont plus efficaces. Cette corruption intervient lorsque certains hommes politiques peuvent extraire des rentes du pouvoir qu’ils centralisent et de l’information qu’ils contrôlent, et que les checks and balances sont trop faibles pour être dissuasifs.

Enfin, la « petite corruption », ou « corruption bureaucratique », n’en est pas moins néfaste pour la culture démocratique et l’État de droit. Elle affecte la vie quotidienne des personnes et des entreprises dans leurs interactions avec les pouvoirs publics – pour obtenir une carte d’identité, un permis de construire, ou payer ses impôts. Elle n’en est pas moins pernicieuse, gangrenant la confiance des citoyens dans les institutions. Les solutions passent ici par la réforme de la fonction publique, la refonte des prestations salariales, le renforcement de la méritocratie, et la dématérialisation des services publics.

L’analyse de la corruption repose souvent sur les asymétries d’information et de pouvoir entre le « principal » (les citoyens) et ses « agents » (les politiques). Ces asymétries de savoir et d’information tendent à expliquer la corruption dans les démocraties, alors que les asymétries de pouvoir et d’influence peuvent l’expliquer dans les régimes autoritaires. La loi devient un instrument de contrôle, plus que d’autocontrôle. Plus récemment, cette approche institutionnelle s’est enrichie des apports de la psychologie des comportements.

Corruption in a Global Context montre comment la corruption constitue un phénomène global dans un monde devenu globalisé, notamment avec l’émergence de conventions internationales chaque fois plus contraignantes. L’ouvrage offre des cas d’études fascinants, mais manque de la rigueur qui permettrait d’en tirer des conclusions pour agir.

Carlos Santiso

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Déni français. Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes

Tue, 23/06/2020 - 13:09

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Anne-Clémentine Larroque propose une analyse de l’ouvrage de Pierre VermerenLe Déni français. Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes (Albin Michel, 2019, 288 pages).

Le Déni français est paru fin 2019, quelques mois après la sortie d’un petit essai du même auteur La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle (Tallandier). Ainsi Pierre Vermeren, historien et arabisant érudit, ouvre-t‑il son champ de spécialiste du monde arabe – maghrébin en particulier – à des considérations plus nationales.

Le Déni français présente un état des lieux très critique de tout ce que les élites françaises n’ont pas voulu voir depuis la mise en place de la politique arabe coloniale jusqu’à… ce qu’il en reste aujourd’hui. L’expansion de l’islamisme et la toxicité des investissements des pays du Golfe en France ne sont pas passées sous silence.

Le sous-titre – qui n’apparaît pas en couverture – Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes, induit une contribution assumée à l’observation des transformations des relations entre la France et le monde arabe. L’auteur traite de nombreux pays, même si sa réflexion s’appuie sur un socle de connaissances plus développé sur le Maghreb, à l’exception de la Tunisie, peu suivie.

Pierre Vermeren tient à mettre en lien les territoires et les systèmes de pensée tissés entre la France et ses anciennes colonies. Il explique avec beaucoup de clarté comment la nécessité d’échapper au rôle du colonisateur a produit une forme d’aveuglement des dirigeants français sur les ressorts actuels des crises du monde arabe, et de la crise politique et identitaire de notre pays. Son constat sans concession éclaire trois formes de déni qui constituent autant de parties de l’ouvrage.

D’abord, « L’idéologie du déni » : l’historien insiste sur la responsabilité de la gauche, de l’Église catholique, des chercheurs et des « médias irresponsables » de ne pas avoir su lire les mutations régionales du monde arabe avec plus de nuances et de réalisme. Ces derniers auraient pu alerter les responsables politiques dont les actions ou inactions sont visées, plus loin, dans « La mécanique du déni ». L’auteur y pointe la politique néoconservatrice de l’exécutif français et de ses conseillers sur le dossier syrien, induisant une relative passivité du Quai d’Orsay et des armées. Au niveau de la politique intérieure, il montre la fébrilité et l’inculture religieuse de politiques négociant avec les Frères musulmans en échange de votes communautaires. Enfin, la troisième partie, « Le déni extérieur et intérieur » dépeint l’intrication des idéologies émanant du monde arabe et de leurs relais dans l’Hexagone, au fil d’une analyse intéressante sur la mécanique ambiguë des acteurs de l’islam de France. L’auteur relie une mauvaise compréhension de l’islam (notamment algérien) au jaillissement de l’islamisme radical. Les lacunes des élites françaises dans leur appréhension de la place de l’islam dans les systèmes de valeurs des sociétés arabes, expliquent en partie, selon lui, les attaques de Mohammed Merah, les attentats de 2015, et les suivants. Pierre Vermeren ne mentionne d’ailleurs pas les attentats du Groupe islamique armé (GIA) de 1995-1996, qui font pourtant partie des conséquences du déni de réalité de la puissance du djihad armé dans le monde arabe, et en France.

Ce livre s’inscrit dans la continuité des travaux de Pierre Vermeren, avec un ton plus critique encore à l’égard de certaines compromissions françaises, ce qui pourrait expliquer son trop modeste écho dans les médias.

Anne-Clémentine Larroque

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Interview de Laurence Nardon

Mon, 22/06/2020 - 09:42

Auteure de l’article « Quelle politique étrangère américaine après 2020 ? », paru dans le numéro d’été de Politique étrangère (2/2020)Laurence Nardon, responsable du Programme Amérique du Nord de l’Ifri, répond en vidéo à 3 questions, en exclusivité pour politique-etrangere.com.

Retrouvez l’article de Laurence Nardon ici. Retrouvez le sommaire du numéro d’été de Politique étrangère ici.

L’Iran et ses rivaux entre nation et révolution

Fri, 19/06/2020 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Mohammad-Reza Djalili propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Clément ThermeL’Iran et ses rivaux entre nation et révolution (Passés composés, 2020, 208 pages).

Clément Therme, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Iran, réunit ici une dizaine de contributions consacrées à la diplomatie de la République islamique, une diplomatie à la fois islamiste, chiite et révolutionnaire.

Après une brève et éclairante introduction, les trois premiers chapitres sont consacrés aux relations de l’Iran avec les États-Unis, la Chine et la Russie. Le texte d’Annick Cizel, « L’obsession iranienne : les États-Unis au défi des (dés) équilibres régionaux », analyse la politique de Trump à l’égard de Téhéran, la volonté de celui-ci de défaire l’héritage de son prédécesseur, et sa politique de sanctions destinées à isoler, voire à renverser, le régime islamique. La contribution de Thierry Kellner, « La Chine : vers une intégration de l’Iran dans la sphère d’influence de Pékin ? », voit en l’Iran un partenaire, sinon un allié de Pékin qui, en l’absence d’alternative, est contraint à se tourner de plus en plus vers la Chine. Le troisième chapitre, « La Russie dans la politique régionale de l’Iran : allié ou concurrent ? » – de Clément Therme – fait le constat que, tout en étant cobelligérants en Syrie, Téhéran et Moscou ne sont pas alliés sur le plan régional.

Les quatre chapitres suivants sont plus centrés sur les dimensions régionales de la politique iranienne. Après une étude de Hayk A. Martirosyan « L’Iran et le Caucase du Sud : la prudence de Téhéran », le chapitre de Massoud Sharifi Dryaz « État et minorités en Iran : les enjeux de la question kurde », évoque la question de la relation entre l’oumma et la nation, que pose l’arrivée du clergé au pouvoir en Iran. Au chapitre 6, « La Turquie et l’Iran : deux navires amiraux dans la tempête du Proche-Orient », Michel Duclos met en évidence le rôle et l’impact des deux anciennes puissances régionales. Élisabeth Marteu traite dans le chapitre 7, « L’Iran vu d’Israël : de la doctrine de la périphérie à la menace existentielle », de l’évolution de l’image d’un Iran perçu jusqu’en 1979 comme proche, à celle d’un pays désormais présenté comme une menace existentielle.

Avec le chapitre 9, « La France, l’Iran et la prolifération nucléaire », François Nicoullaud livre une étude stimulante sur la relation tourmentée, mais jamais indifférente, de la France et de l’Iran. Le chapitre 10, « Les relations Iran-Arabie saoudite : la rivalité structurante » de Louis Blin, analyse les relations entre les deux États riverains du golfe Persique, l’un chiite et l’autre sunnite. Les deux derniers chapitres sont consacrés à des régions plus éloignées. Les relations contrastées entre l’Amérique latine et l’Iran sont analysées par Élodie Brun ; quand Marc-Antoine Pérouse de Montclos s’attache à la politique de « l’Iran en Afrique subsaharienne ».

La publication de cet ouvrage, qui rassemble des textes de qualité et évoque un grand nombre de problématiques, est bienvenue : elle contribue à une meilleure évaluation de la politique extérieure d’un important pays du Moyen-Orient, et dont certains aspects restent mal connus, particulièrement dans le monde francophone. Un regret cependant : on aurait aimé lire une ou deux contributions sur les pays d’Asie centrale et du sous-continent indien, dont les liens avec l’Iran ne sont pas négligeables, tant sur le plan historique que géopolitique.

Mohammad-Reza Djalili

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Fighting for Peace in Somalia

Thu, 18/06/2020 - 11:06

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Jean-Bernard Véron propose une analyse de l’ouvrage de Paul D. Williams
Fighting for Peace in Somalia: A History and Analysis of the African Union Mission (AMISOM), 2007-2017 
(Oxford University Press, 2018, 400 pages).

Cet ouvrage traite de l’intervention multidimensionnelle de l’Union africaine en Somalie, sous le nom d’AMISOM (African Union Mission in Somalia). Sur une décennie, de 2007 à 2017, il en expose le parcours historique et les multiples défis auxquels elle a été confrontée.

Le parcours se divise en six étapes. La première est l’entrée en lice de l’AMISOM dans un pays privé d’État depuis la chute du régime de Siad Barre, et livré à l’insécurité du fait de la multiplication des groupes armés (seigneurs de la guerre, milices claniques, acteurs politico-militaires dont les Shabaab).

Suivent deux années d’impasse marquées par des affrontements non conclusifs pour le contrôle de Mogadiscio, où les Shabaab sont solidement implantés. L’AMISOM passe ensuite à l’offensive, et parvient à en chasser ces derniers. Mais cette victoire militaire n’est pas suivie d’avancées sur le plan politique et pour le fonctionnement de l’État.

L’AMISOM se lance alors dans la reconquête du centre et du sud du pays. Mais, bien que sur le repli, les Shabaab ne s’avouent pas vaincus, et font d’ailleurs allégeance à Al-Qaïda. Et pas plus que lors des périodes précédentes, les succès militaires remportés contre eux n’induisent des progrès significatifs dans les domaines du politique et de la couverture des besoins des populations. À mi-mandat, donc en 2012, c’est le passage à la consolidation dans les régions reconquises.

Enfin, dans les années suivantes, l’AMISOM élargit les régions sous son contrôle, mais avec un éparpillement de ses forces qui les rend vulnérables, et une stabilisation fragile dans les territoires reconquis.

Cette analyse historique éclaire quelques points cruciaux. L’AMISOM mène une guerre et non pas une opération de peace building classique. Certains des pays participants sont souvent motivés par leurs intérêts nationaux. La reconstruction d’un appareil d’État, y compris des forces de sécurité, ainsi que la couverture des besoins des populations, sont toujours en retard par rapport aux succès sécuritaires.

Dans une seconde partie, l’auteur revient en détail sur les défis auxquels a été confrontée l’AMISOM.

– La diversification des missions qui lui sont assignées ;

– la multiplicité des contributeurs financiers, aux modes d’intervention différents ;

– la reconstruction des forces de sécurité somaliennes ;

– la protection des populations et la délivrance de services de base ;

– la communication, domaine dans lequel les Shabaab sont très actifs ;

– la stabilisation des régions reconquises, où le politique et la gouvernance importent plus que le militaire ;

– la préparation d’une stratégie de sortie, sans créer un vide sécuritaire.

En conclusion, l’auteur rappelle que cette mission a été la plus longue, la plus chère, et la plus meurtrière de toutes celles diligentées par l’Union africaine. Mais aussi l’une des plus ambitieuses, vu l’état du pays et l’objectif d’articuler conduite de guerre et reconstruction d’un État. Cet ouvrage est incontestablement une analyse très détaillée de la problématique traitée. Analyse pour laquelle l’auteur s’est appuyé sur un grand nombre de sources et plus de 200 interviews. Ce qui renvoie d’ailleurs à la complexité et à la durée de la crise somalienne – soit aujourd’hui un demi-siècle depuis le début de la guerre civile au début des années 1980 -, à ce jour toujours non résolue.

Jean-Bernard Véron

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The Age of Illusions: How America Squandered Its Cold War Victory

Wed, 17/06/2020 - 13:22

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Laurence Nardon, responsable du Programme Amérique du Nord à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Andrew BacevichThe Age of Illusions: How America Squandered Its Cold War Victory (Metropolitan Books, 2020, 256 pages).

Aux yeux d’Andrew Bacevich, deux consensus politiques différents, chacun décliné sous les angles de l’économie, de la politique étrangère et de la moralité individuelle, se sont succédé à Washington depuis 1945.

Le premier – celui de la guerre froide – est fondé sur une forte mobilité sociale pour les classes moyennes dans un contexte de prospérité ; sur une présence militaire américaine forte dans le monde, justifiée par la menace soviétique ; enfin une morale stricte, appuyée d’une pratique religieuse soutenue et d’une domination des « mâles blancs hétérosexuels ».

La chute du mur de Berlin a fait basculer les États-Unis dans un nouveau consensus, inspiré par la théorie de Francis Fukuyama sur le triomphe définitif du modèle américain. Dès lors, les États-Unis ont imposé au monde un libéralisme économique débridé ; des interventions militaires inconsidérées ; et une morale individualiste excessive, débarrassée de tout cadre social. Or ces excès ont appauvri les classes moyennes et détruit le contrat social américain. Ainsi les élites boudent‑elles l’armée par défaut de patriotisme, seuls les fils de familles pauvres s’engageant pour des raisons financières. C’est cette trahison des idéaux américains qui a conduit à l’élection de Trump.

Ancien militaire devenu universitaire, Bacevich appartient à l’espèce rare des conservateurs anti-Trump. Déjà, ses critiques de l’invasion de l’Irak en 2003 avaient été appréciées des Démocrates, tandis que les Républicains ne pouvaient complètement le désavouer. Il montre beaucoup d’attachement pour l’âge d’or de la guerre froide, et beaucoup de méfiance envers le consensus des années 1989-2016.

Si George Bush père a admirablement négocié la fin de l’URSS au début des années 1990, Bacevich blâme également Bill Clinton, Bush fils et Barack Obama : tous trois sont coupables à ses yeux d’hubris militariste, et d’une mondialisation économique fondée sur le profit à tout prix. Si Clinton s’est montré hypocrite quant à ses promesses progressistes (refusant en 1992 de gracier Ricky Ray Rector, condamné à mort noir aux graves troubles psychiques, pour ne pas nuire à sa carrière politique), Obama a été plus actif pour faire respecter les engagements sociétaux du Parti démocrate.

Le fil rouge du livre est l’évocation, parallèlement à la grande histoire, des carrières respectives de l’auteur, né en 1947, et de Trump, né en 1946. L’ouvrage propose de nombreuses comparaisons historiques, et la démonstration des deux consensus est convaincante, même si elle reste un peu scolaire et recèle quelques angles morts : les années 1960 n’avaient‑elles pas, déjà, secoué le consensus de l’après-guerre, bien avant 1989 ? Le racisme des années 1950 est mentionné plusieurs fois par l’auteur, mais ne suffit manifestement pas à ses yeux à disqualifier le consensus social de la guerre froide.

À part la piste (peu détaillée) de la lutte contre le changement climatique, le livre fait peu de recommandations. Pour en savoir plus, il faudra se tourner vers le Quincy Institute for Responsible Statecraft, ce nouveau think tank de Washington que préside Bacevich. S’inspirant du président John Quincy Adams qui, en 1821, exhortait son pays, à « ne pas aller à l’étranger chercher des monstres à abattre », le Quincy défend une politique étrangère non interventionniste pour les États-Unis.

Laurence Nardon

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Cisjordanie : embarras dans les chancelleries arabes et européennes

Tue, 16/06/2020 - 09:00

Le 14 juin, Libération a publié un article, Cisjordanie : l’embarras des chancelleries arabes et européennes, dans lequel est cité l’article d’Elisabeth Marteu, « Les pays du Golfe et Israël : une convergence d’intérêts ? », publié dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n° 1/2020).

Si de nombreux pays de la Ligue arabe ou de l’Union européenne désapprouvent le projet de Nétanyahou, peu ont les moyens diplomatiques de l’exprimer au grand jour, et encore moins de concert.

Même s’ils continuent de soutenir la solution à deux Etats dans le respect des résolutions de l’ONU, ni les pays arabes ni l’Europe n’ont les moyens de s’opposer à l’annexion par Israël de pans de la Cisjordanie. Car, tout contraire qu’il soit au droit international, ce projet est le premier fruit du plan Trump pour la paix au Proche-Orient. Par crainte de compromettre leurs relations compliquées, mais nécessaires, avec Washington, Arabes et Européens réaffirment leur position de principe et alertent les Israéliens des risques de dégradation de leurs relations de coopération.

Quelle réaction des pays arabes ?

Par une opération de communication comme il les affectionne, l’influent ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, Yousef al-Otaiba, a appelé vendredi Israël à renoncer à son projet d’annexion, au risque de compromettre une « normalisation » des relations avec les pays arabes. La tribune, publiée en hébreu à la une du quotidien israélien Yediot Aharonot, est une première pour un diplomate arabe, qui de surcroît a rang de ministre dans son pays, le plus engagé dans le rapprochement avec Israël. Venant de la part d’un homme connu pour sa proximité avec l’administration et la famille Trump, partisan du plan du président américain pour la paix au Proche-Orient, l’avertissement à Israël paraît sévère. Or, « le plus incroyable, c’est combien la barre a été abaissée », relève l’éditorialiste israélien Anshel Pfeffer dans Haaretz, rappelant que « l’exigence d’un Etat palestinien n’est plus le prix » réclamé par les Arabes.

Depuis près de vingt ans, le consensus adopté par les pays arabes conditionne l’établissement de relations avec Israël à la création d’un Etat palestinien sur les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. Ces conditions ont été réitérées en février lorsque la Ligue arabe a rejeté « l’accord du siècle américano-israélien, étant donné qu’il ne respecte pas les droits fondamentaux et les aspirations du peuple palestinien ». Jeudi, le secrétaire général de l’organisation a mis en garde Israël, considérant « l’annexion de toute partie de la terre palestinienne comme une agression contre les nations arabes et islamiques, compromettant toute possibilité de paix dans la région pour les prochaines décennies ».

Mais si la rhétorique du soutien « aux droits inaliénables » des Palestiniens perdure, il y a longtemps que la question palestinienne n’est plus «la cause centrale arabe», selon la formule consacrée.

Les bouleversements dans la région depuis les soulèvements de 2011, suivis des guerres civiles, émergences terroristes inédites ou autres conflits, ont imposé de nouvelles priorités à l’ensemble des pays arabes, reléguant le conflit israélo-palestinien à une moindre préoccupation. L’expansion politique et militaire de l’Iran sur les différents terrains de guerre a attisé les craintes des pays du Golfe, lesquels ont trouvé en Israël un allié objectif et proactif. Or, ces pays arabes longtemps désignés comme «modérés» du fait de leurs bonnes relations avec les Etats-Unis, pouvaient exercer dans le passé leur influence diplomatique auprès de Washington sur le dossier palestinien. Mais avec leur nouvelle obsession anti-iranienne partagée par Donald Trump, ils ont encouragé et applaudi celui-ci quand il a déchiré l’accord nucléaire avec Téhéran.

« Les pays du Golfe ont montré à quel point ils étaient complaisants avec l’administration américaine », écrit Elisabeth Marteu, dans la revue Politique étrangère de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Dans un article sur la « convergence d’intérêts » entre les pays du Golfe et Israël, la chercheuse souligne : « Soit parce qu’ils cherchent à satisfaire leur allié occidental, soit parce qu’ils sont lassés de la question palestinienne (ou les deux), ils n’arrivent plus à cacher leur envie d’en finir avec ce vieux conflit qui ne leur semble plus prioritaire au Moyen-Orient. » […]

>> Lire l’article dans son intégralité ici. <<

Une histoire mondiale de la paix

Mon, 15/06/2020 - 11:19

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Dominique David, rédacteur en chef de la revue, propose une analyse de l’ouvrage de Philippe Moreau DefargesUne histoire mondiale de la paix (Odile Jacob, 2020, 224 pages).

À vrai dire, il s’agit là moins d’une histoire de la paix – quelle chronologie établir d’une multiplicité de phénomènes mal définissables ? –, que d’un démontage des conditions de paix correspondant à chaque temps de l’histoire des sociétés humaines.

Regrettera-t‑on les empires ? Sans doute, si l’on en croit Philippe Moreau Defarges, qui voit dans la paix impériale le produit, instable mais appréciable, du croisement de la force, d’un équilibre passager entre l’aspiration à l’ordre et l’aspiration à l’autonomie, et d’une certaine poursuite de l’universel. La paix impériale a ainsi sa grandeur et son efficacité, au-delà d’incarnations très diverses.

Dernier avatar de la paix impériale, la domination oligarchique qui a marqué le temps de la guerre froide a sombré avec la liquidation des empires coloniaux et l’effondrement de l’empire soviétique. Le survivant américain semble lui-même condamné avec la fin d’un système qu’il dominait. Et son déclin n’adoube nul successeur. La puissance chinoise est impressionnante, mais son intégration au monde soulève trop de problèmes, son universalisme est trop contestable, pour qu’elle puisse prétendre à un rapide imperium.

Force est donc d’imaginer un autre montage que celui d’une paix d’empire, un montage contemporain correspondant à l’état d’ouverture du monde actuel – un monde que l’auteur caractérise surtout par la fin d’une multiséculaire sédentarisation. La mondialisation instaure et encourage la circulation de tous partout, le défi symbolique de la migration venant remplacer celui de l’affrontement entre territoires définis et fermés. Le temps s’ouvrirait donc de la paix par consentement, basée sur une culture universellement partagée, sur l’égalité formelle entre États, sur un système de pactes liant ces derniers, et sur un entrecroisement de coopérations entre sociétés civiles.

Et pourtant, relève l’auteur, le spectre de la guerre n’a pas disparu. Il peut revenir, produit d’un progrès technologique qui stimule les courses aux armements, ou d’emballements immaîtrisés entre puissances : on croit contrôler les crises, puis elles échappent à qui se croyait démiurge. L’affrontement Chine/États-Unis revêt pour l’heure des formes non guerrières, mais qui peut jurer qu’il ne dérapera pas ? Contre le risque mortel, plaide Moreau Defarges, une seule issue : un « contrat planétaire interétatique, transétatique, infra-étatique » garantissant la paix.

On objectera à l’auteur que sa vision d’un monde déjà unifié, qui relèverait de solutions elles-mêmes globales, sent fort son occidentalo-centrisme. Qu’en pensent les puissances montantes d’Asie, les populations d’Afrique, le Moyen-Orient divisé ? L’espoir de l’auteur est que les États soient terrassés par une vision des biens communs de l’humanité, et qu’ils produisent ensemble une sorte de légitimité universelle porteuse de paix. N’est-ce pas là ignorer la têtue diversité du monde ? Le rapport à l’État, au territoire, à la guerre, est‑il universel, la mondialisation a-t‑elle gommé la diversité des sociétés humaines ?

La complexité de la réflexion sur la « gouvernance mondiale » découle de cette diversité. À croire que la paix, ou plutôt les paix de demain, seront toujours produites d’équilibres précaires plus que de systèmes ? Ce qui ne dissuade pas de s’organiser. Le sommet est très loin, mais « il faut imaginer Sisyphe heureux »…

Dominique David

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La transmutation du droit international

Fri, 06/03/2020 - 10:01

Le 21 février, Le nouvel Économiste a publié un article, La transmutation du droit international, dans lequel est cité l’article de Philippe Moreau Defarges, ancien chercheur à l’Ifri, « Le droit dans le système international : plus qu’un instrument ? », publié dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2019).

Porté par la multiplication des flux transnationaux, la vivacité des revendications égalitaires et l’émergence d’impératifs planétaires, le mouvement de juridisation-judiciarisation pourrait conduire à une mutation du système international. À l’avenir, ce système pourrait être caractérisé par son hétérogénéité et son instabilité. Le droit joue un rôle central tant dans les opérations les plus sinistres que lors des avancées libératrices. La double dynamique de la « juridisation » – développement et élargissement sans précédent des règles de toutes sortes dans tous les domaines – et de la judiciarisation – multiplication des juridictions internationales de tous types, imbrication croissante des juridictions internes et des juridictions internationales – transforme irréversiblement le système interétatique, contribuant au développement d’une forme de société internationale. Mais, sous la société, la jungle disparaît-elle ?

Extraits d’un article de Philippe Moreau Defarges, ancien diplomate et ancien chercheur à l’Ifri, pour la revue Politique étrangère de l’Ifri.

« La notion de droit suggère un bloc cohérent de règles, empêchant équivoques et controverses. Dans la réalité, le “droit” juxtapose, accumule toutes sortes de dispositions hétéroclites, constamment réinterprétées ou remodelées par les parties prenantes. Le droit, en se développant ou plutôt en proliférant, se diversifie et se complexifie à l’infini, le droit dit dur (hard law) se prolongeant dans d’infinies zones grises de droit mou (soft law), surtout dans les priorités récentes de l’agenda international : environnement, droits des animaux, etc. Tout système de droit, dissimulant ses origines équivoques, doit se croire et se vouloir éternel. Il n’en est pas moins initialement une photographie, un enregistrement d’un rapport de forces, acquérant une authentique transcendance s’il parvient à durer grâce à des instances indépendantes et respectées (Cours suprêmes, juridictions internationales, etc.).

Le couple État-droit avance dans une tension permanente entre, d’une part, la volonté du premier de faire du second un moyen d’exercice et de légitimation du pouvoir (en France, tradition des légistes) et, d’autre part, l’autonomisation du droit : de multiples acteurs (financiers, commerçants, dissidents…) le mobilisent pour se protéger et parfois faire reculer l’État. Depuis 1945, deux vagues de fond, distinctes mais en interaction, confèrent à cette problématique une ampleur inédite. L’ouverture mais surtout la porosité des frontières entraînent une explosion des flux, le droit étant mobilisé tant pour faire reconnaître les demandes de tous ceux qui bougent (et d’abord des migrants) que pour protéger les sédentaires. La multiplication sans précédent des traités bilatéraux et multilatéraux, régionaux et mondiaux, dans tous les domaines entremêle législations étatiques et législations inter ou supra-étatiques, ces dernières ne se limitant pas à la définition de droits et d’obligations mais créant des dispositifs institutionnels (agences, systèmes de surveillance et même juridictions).

Le “droit”, surtout dans l’espace international où il n’est pas soumis à l’arbitre supérieur qu’est l’État, se trouve pris entre des principes de statu quo et des principes de changement. Ainsi, le respect des frontières établies, l’interdiction de les modifier par la force, garants de stabilité et peut-être de paix, se trouvent-ils contrebalancés par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, chacun devant pouvoir obtenir un État sur le territoire qu’il juge juste. Ce droit, s’il n’autorise pas (en principe) les nations à utiliser la menace ou les armes pour le matérialiser, sème une perpétuelle incertitude : le tracé des frontières et la configuration des États peuvent à tout moment être mis en question par toutes sortes de revendications. Le droit peut être l’arme ultime de ceux qui ne peuvent utiliser la force ou plus exactement de ceux qui ont le génie de la redéfinir. Gandhi paralyse les Indes britanniques par la “non-violence”.

La juridisation et la judiciarisation du système international se trouvent d’abord portées par l’explosion des flux, des circulations, des réseaux, tous appelant des normes, des protocoles, des codes permettant aux hommes, aux sociétés d’échanger et de travailler ensemble. Une deuxième dynamique, politique et morale, a pour moteur la demande inépuisable d’égalité (des individus, des sexes, des peuples…), le droit se retrouvant au service tant des revendications légataires que de la protection et de la légitimation d’inégalités en pleine croissance.

L’émergence d’impératifs planétaires (maîtriser l’exploitation des ressources de la terre, préserver les zones s’offrant à des convoitises sans limites, contrôler les armements…) fournit une troisième dynamique.

Mais le droit ou plutôt tous ceux qui le négocient (diplomates, juristes…) savent que leur succès requiert de satisfaire deux préoccupations difficilement compatibles : donner un contenu concret à l’idée d’égalité ; ne jamais sous-estimer les exigences des plus puissants.

Ainsi, pour que le Conseil de sécurité adopte une décision juridiquement contraignante en matière de maintien de la paix (chapitre VII de la Charte), neuf des quinze États membres doivent voter en faveur du texte ; en outre, ce texte ne doit être bloqué par aucun des cinq membres permanents (droit de veto). Cette double obligation met en lumière le souci d’un support démocratique (au moins neuf des quinze devant soutenir le texte) dans le respect de la prééminence des cinq “Grands”, principaux vainqueurs de 1945 en charge de l’ordre mondial, rien ne pouvant être fait si l’un d’eux s’oppose au texte.

Le droit peut organiser ou aménager l’égalité

Le droit peut organiser ou aménager l’égalité (ou l’inégalité) dans les limites que les États sont prêts à accepter. Le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) de 1968 réserve le monopole des armes nucléaires à leurs cinq détenteurs officiels, donc à ceux qui les ont déjà. Le TNP rallie la quasi totalité des États, ces derniers sachant que ces armes sont hors de leurs moyens. La poignée de pays – politiquement significative -, qui ne devient pas partie au TNP, considère que sa sécurité ou son rang lui impose d’avoir un arsenal nucléaire: Israël, Inde, Pakistan… Enfin, un État, très fier de son isolement provocateur, se moque ouvertement du dispositif : la Corée du Nord. Le droit ne peut gommer les réalités de la puissance que si les plus puissants se montrent disposés ou résignés à accepter une forme (ou une apparence) d’égalité. Parfois l’égalité ne peut pas être négociée, elle est acceptée ou rejetée. En 2002, l’instauration de la Cour pénale internationale (CPI), juridiction permanente, constitue une rupture historique dans la responsabilité personnelle des gouvernants, ces derniers pouvant être inculpés et condamnés pour des crimes (répression systématique d’individus ou de peuples) commis dans l’exercice de leurs fonctions. Désormais un chef d’État ou un ministre pourrait à tout moment se retrouver dans le box des accusés pour ses abus de pouvoir. Mais la compétence de la CPI ne peut être imposée, elle doit être consentie par les États. Les “géants” (États-Unis, Russie, Chine, Inde) ne conçoivent pas que leurs dirigeants suprêmes subissent l’humiliation d’être soumis au traitement d’un coupable potentiel (interrogatoire, emprisonnement…). Les États-Unis, État démocratique, pays d’avocats et de juges, sont les plus vindicatifs contre la CPI, concluant avec des dizaines d’États des accords bilatéraux leur interdisant de livrer à la Cour tout ressortissant américain se trouvant sur leur territoire. Est-il concevable que l’ancien président George W. Bush soit emmené à La Haye pour les tortures dans la prison d’Abou Ghraib en Irak, ou le numéro un chinois Xi Jinping soit poursuivi pour la répression au Tibet ?

Dans les années 2010, la CPI, du fait notamment de son ambition utopique, est rejetée par ceux qui l’ont initialement ralliée en masse : les États africains, plusieurs s’étant convaincus que, la quasi-totalité des poursuites visant des Africains, la Cour véhicule tous les préjugés pénalisant leur continent.

La souveraineté, classiquement conçue comme le contrôle exclusif par tout État de ses affaires intérieures (ces termes pouvant recevoir bien des définitions), se trouve irrémédiablement remodelée par le sentiment de plus en plus répandu d’un devoir de solidarité, d’entraide entre les peuples, certaines politiques (notamment l’oppression ou l’élimination de minorités) déchaînant des cascades de réactions impossibles à ignorer. Le droit, dans son sens le plus large, ne peut qu’enregistrer de telles évolutions de fond. […] ».

Lire l’article dans son intégralité ici.


Géopolitique de l’Amazonie

Fri, 28/02/2020 - 15:43

Suite au sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir en avant-première l’article du numéro de printemps 2020 de Politique étrangère (n°1/2020) – disponible dès la semaine prochaine – que vous avez choisi d'(é)lire : « Géopolitique de l’Amazonie », écrit par Ombelyne Dagicour.

Les incendies qui ont ravagé l’Amazonie en 2019 ont mis en lumière les difficultés d’une conciliation entre exigences environnementales et économiques dans ces territoires. « Poumon de la Terre », la forêt amazonienne s’étend sur plus de 7,5 millions de km² et constitue un réservoir unique de biodiversité1. Plus grand système hydrographique au monde, le bassin amazonien concentre également 20 % des réserves d’eau douce. Alors que le réchauffement climatique s’accélère, l’énorme stock de carbone contenu par la forêt amazonienne menace d’être libéré sous l’effet d’une déforestation qui tend à augmenter. 90 000 incendies ont été comptabilisés en 2019, soit le plus lourd bilan depuis près d’une décennie. Ils ont suscité une vive émotion internationale, et entraîné la mise en cause du gouvernement brésilien, en particulier de son président Jair Bolsonaro. La forêt amazonienne a déjà perdu 20 % de sa superficie en l’espace de cinquante ans selon le World Wildlife Fund (WWF). La déforestation en Amazonie a désormais presque doublé au Brésil par rapport à 2018, poussant les monocultures commerciales et les activités d’extraction toujours plus loin dans les confins tropicaux2.

Ces récents événements révèlent que les territoires amazoniens ne sont plus périphériques. Bien qu’historiquement marginalisée, l’Amazonie est désormais une région stratégique de premier plan. Ses ressources minérales et ses potentialités agro-industrielles la placent au cœur des priorités nationales pour le Brésil dont le territoire comprend environ 60 % de la superficie totale du bassin amazonien. En 1953, le Brésil a défini le cadre politico-administratif et territorial d’une « Amazonie légale », dans lequel sont menés les programmes d’infrastructure et de colonisation des terres amazoniennes.

La notion de territoire désigne communément un espace approprié et délimité par une autorité, formant la base d’une juridiction. Or, à l’heure de la crise écologique et climatique mondiale, une tension apparaît entre la souveraineté des États administrant l’Amazonie et la volonté de certains acteurs de faire appliquer des normes internationales, voire d’internationaliser la gestion amazonienne3. Dans ce contexte, quels sont les défis mais aussi les menaces qui pèsent en Amazonie sur la protection environnementale et des populations ?

Pour comprendre ce qui se joue, il faut revenir brièvement sur les dynamiques historiques des territoires amazoniens au Brésil. Ce préalable est indispensable afin d’appréhender les enjeux écologiques et sociaux spécifiques aux espaces amazoniens à l’aune des contradictions entre logiques « développementalistes » et « environnementalistes ». Puis on verra en quoi l’évolution récente de la posture géopolitique du gouvernement brésilien laisse planer de grandes incertitudes sur la protection de la forêt amazonienne, et pourrait signifier un revers du multilatéralisme dans la lutte contre le réchauffement climatique.

L’Amazonie brésilienne, dynamiques pionnières et construction nationale

De par son éloignement, l’Amazonie est longtemps restée terra incognita aux yeux du pouvoir impérial, puis républicain. Toutefois, dès l’époque coloniale, les territoires amazoniens ont vu naître nombre de mythes, en particulier celui de l’El Dorado, pour désigner un espace homogène « vert » dominé par une nature aux ressources inépuisables. L’histoire de l’occupation et du développement économique de l’Amazonie suit des cycles liés à l’exploitation des ressources de la forêt (bois, minerais, plantes médicinales, etc.). Le boom du caoutchouc lié à l’essor de l’industrie automobile bouleverse la place et l’économie de ces anciennes marges coloniales, en les propulsant dans les circuits du capitalisme international4.

Le gouvernement de Getúlio Vargas, leader populiste autoritaire (1930-1945, puis 1945-1951) représente un moment important dans la formulation de l’identité brésilienne et l’incorporation des marges amazoniennes à la nation. Il lance le premier plan de développement de l’Amazonie, qui s’insère dans le projet d’implantation du « nouvel État brésilien » (Estado Novo). L’étroite relation qui se noue entre nationalisme et « développementalisme » est alors théorisée par les pères fondateurs des sciences humaines brésiliennes. Pendant la guerre froide – marquée en Amérique latine par les conséquences de la révolution cubaine de 1959 –, les dirigeants nationalistes du Brésil misent sur le contrôle géopolitique du territoire et l’industrialisation par substitution aux importations.

Dans ce contexte, les terres amazoniennes acquièrent une dimension stratégique inédite, tant pour le développement économique que pour la sécurité nationale. Emblématique de l’idéologie développementaliste, le régime de Juscelino Kubitschek (1956-1961) inaugure en 1960 la capitale Brasilia, symbole d’un idéal de modernité orchestré par la puissance étatique et sa prétention à exercer pleinement une souveraineté territoriale. L’ouverture du premier axe routier amazonien entre Belém et Brasilia illustre l’effort pour désenclaver l’Amazonie et transformer le Brésil en un pays moderne, industriel et urbain jusque dans ses confins.

Cette dynamique d’expansion territoriale est poursuivie par les militaires au pouvoir entre 1964 et 1985. Parmi les « Grands objectifs nationaux » définis par ce régime technocratique et autoritaire figurent d’importants programmes de colonisation minière et agricole en Amazonie, menés sous l’égide de la Superintendance pour le Développement de l’Amazonie (SUDAM) créée en 1966. La période allant de 1968 à 1976 marque l’ouverture décisive de l’Amazonie aux investissements privés (nationaux et/ou étrangers). Emblématique des enjeux économico-stratégiques liés à la valorisation des ressources naturelles, le projet RADAM (Radar da Amazônia) est lancé en 1970. Il permet d’obtenir la première cartographie exhaustive du bassin amazonien. Coordonné par un département placé sous la tutelle du ministère des Mines et de l’Énergie, ce programme de couverture aérienne de l’Amazonie par imagerie radar qui s’appuie sur les dernières avancées technologiques développées aux États-Unis, débouche ainsi sur l’inventaire systématique des ressources amazoniennes.

Le processus d’intégration de l’Amazonie à la sphère étatique et nationale se reflète dans la profonde modification de l’organisation spatiale du Brésil : la poussée pionnière vers les territoires amazoniens connaît un essor spectaculaire5. Des vagues migratoires successives aboutissent à la formation de noyaux urbains présentant une grande diversité socioculturelle. Aujourd’hui, 70 % de la population amazonienne du Brésil résident dans des villes, selon le recensement de 2010 réalisé par l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE). Ce sont presque 18 millions d’habitants qui demeurent en Amazonie, dont un peu moins de 300 000 Amérindiens6. Autre conséquence durable : l’extension des monocultures d’exportation (soja, café, canne à sucre pour l’éthanol) et de l’élevage bovin, sous l’effet d’une déforestation encouragée par les incitations fiscales favorables aux grands domaines.

L’occupation spatiale et la mise en valeur des ressources amazoniennes participent d’une dynamique géo-historique qui dépasse le cadre national. Les ambitions régaliennes de l’État brésilien continuent de guider les politiques publiques destinées à assurer la croissance économique, mais elles sont formulées dans un contexte marqué depuis les années 1990 par le renforcement de la dérégulation néolibérale et des logiques supranationales incarnées par une diversité d’acteurs en interaction avec les populations locales, notamment amérindiennes. La complexification progressive des jeux d’acteurs d’origines diverses (locale, nationale, internationale) d’une part, et la prise de conscience du rôle déterminant de l’Amazonie sur les équilibres climatiques mondiaux d’autre part, font lever de multiples questions sur la pertinence du modèle de développement de cet espace.

  1. Les scientifiques estiment que l’Amazonie abrite près de 10 % de la biodiversité mondiale. F.-M. Le Tourneau, L’Amazonie. Histoire, géographie, environnement, Paris, CNRS éditions, 2019, p. 57.
  2. « Brésil, la déforestation de l’Amazonie a presque doublé en un an », Le Monde, 8 septembre 2019, disponible sur : www.lemonde.fr.
  3. I. Bellier (dir.), Terres, territoires, ressources. Politiques, pratiques et droits des peuples autochtones, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 16-17.
  4. A. Coic, « La grande aventure du caoutchouc en Amazonie. Bois et forêts des tropiques », À travers le monde, vol. 2, n° 264, 2000, p. 61-66.
  5. M. Droulers, Brésil : une géohistoire, Paris, Presses universitaires de France, 2001.
  6. Il s’agit de la population amazonienne résidant au sein de l’Amazonie forestière proprement dite. La population totale de l’Amazonie « légale » représente environ 23 millions d’habitants. Voir F.-M. Le Tourneau, « La distribution du peuplement en Amazonie brésilienne : l’apport de données par secteur de recensement », L’Espace géographique, vol. 38, n° 4, 2009, pp. 359-375, disponible sur :www.cairn.info.

Lire le texte dans son intégralité ici.

Japan in the American Century

Fri, 28/02/2020 - 08:55

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2019). Arnaud Grivaud propose une analyse de l’ouvrage de Kenneth B. Pyle, Japan in the American Century (Harvard University Press, 2018, 472 pages).

L’un des plus grands historiens du Japon analyse comment les trajectoires historiques américaine et japonaise se sont enchevêtrées – ou entrechoquées – pendant plus d’un siècle et demi (1853-2018). Suivant un ordre chronologique, les chapitres réalisent des allers et retours entre les situations politiques internes des deux pays et leur relation bilatérale.

En ouverture, Kenneth Pyle développe l’idée que les multiples causes de la guerre du Pacifique trouvent leur origine dans la rivalité née entre deux puissances montantes au début du xxe siècle, qui présentaient chacune des ambitions impérialistes dans la région. Il montre ensuite comment la contestation mutuelle de ces ambitions rivales s’est traduite par une montée du militarisme au Japon et une position américaine intransigeante dans sa volonté de façonner l’ordre mondial, plongeant in fine les deux pays dans la guerre.

Essentiellement basée sur le concept d’équilibre des pouvoirs (théorie réaliste des relations internationales), la démonstration prend cependant en compte l’influence sur les décisions des dirigeants des contextes politique, socio-économique et idéologique (identité nationale, libéralisme, racisme, etc.), tout en précisant que « rien n’est inévitable dans l’histoire ». Une fois la guerre déclarée, l’entêtement de Roosevelt à exiger une reddition inconditionnelle – quand toutes les guerres visaient jusqu’alors des paix négociées – a nourri, pour l’auteur, le jusqu’au-boutisme du gouvernement japonais qui souhaitait préserver à tout prix sa forme impériale et l’identité nippone. Dans cette configuration, le recours à la bombe atomique vint résoudre le dilemme du gouvernement américain qui se voulait inflexible mais redoutait un débarquement sanglant et coûteux.

L’ouvrage se poursuit sur les réformes sans précédent imposées durant l’après-guerre, dont l’auteur estime que la rapide appropriation par les Japonais s’explique par la présence endogène de forces progressistes et libérales. Il émet l’hypothèse – peu étayée et proche de l’histoire contrefactuelle – qu’un modèle démocratique plus en adéquation avec les valeurs japonaises aurait pu émerger sans une intervention américaine si marquée. Quoi qu’il en soit, avec l’entrée dans la guerre froide, les États-Unis réhabilitèrent rapidement des figures conservatrices tout juste écartées, et exigèrent du Japon qu’il se réarme pour faire barrage au communisme. Dans ce contexte, les dirigeants nippons surent tirer parti de cette subordination en déléguant aux Américains la sécurité du Japon pour se concentrer sur son économie. Kenneth Pyle nuance ainsi la thèse de la « pression extérieure », et rappelle que le Japon a su développer un modèle capitalistique et sociétal propre.

L’émergence d’un monde multipolaire post-guerre froide, a néanmoins contraint le Japon à réajuster sa stratégie pour s’assurer de l’engagement américain dans une Asie orientale où les tensions sont nombreuses. Shinzo Abe, conservateur et pragmatique, a ainsi récemment engagé son pays dans un rôle plus actif pour le maintien de la sécurité régionale.

Cet ouvrage ambitieux, synthétisant sous un angle inédit une bonne partie des recherches de l’auteur, s’appuie sur de nombreuses sources en anglais et en japonais. En dépit de quelques répétitions, les multiples citations qui agrémentent presque chaque page en rendent la lecture particulièrement plaisante.

Arnaud Grivaud

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Dans la tête de Viktor Orbán

Wed, 26/02/2020 - 08:55

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2019)
. Thomas Meszaros propose une analyse de l’ouvrage d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán (Actes Sud/Solin, 2019, 192 pages).

L’ouvrage d’Amélie Poinssot repose sur trois sources : les principales biographies sur Orbán, ses discours, textes, interviews et des entretiens. La troisième source confère à l’ouvrage un intérêt évident. L’auteur enquête sur les facteurs qui structurent le système de pensée de Viktor Orbán. Certains remontent à sa jeunesse où il grandit dans un environnement modeste. Il garde de cette époque une proximité avec les gens, un parler vrai, qui contribuent à faire de lui un « homme du peuple ».

D’autres éléments concernent la lutte contre le communisme de ce jeune étudiant encore inconnu, diplômé en droit de l’université Bibó qui, en 1989, cofonde le Fidesz et veut « faire tomber le régime ». Successeur (auto-)désigné de József Antall, il devient en 1998, à 35 ans, le plus jeune chef de gouvernement européen. Rapidement vient « le temps des reniements ». Celui qui fut jadis « anticlérical, anti-autoritariste, libéral » prend un tournant conservateur. Déjà, il se rapproche des institutions religieuses, promeut les valeurs chrétiennes, une conception traditionnelle de la famille, instrumentalise l’histoire, les Hongrois de l’étranger, la fierté d’être hongrois et la « magyaritude ».

Pour Amélie Poinssot, la construction du « personnage d’Orbán : stratège, homme de pouvoir » est surtout indissociable de ses défaites électorales de 2002 et 2006. La formule de Deberczeni est évocatrice : « C’est la perte du pouvoir qui a fait Orbán et non le pouvoir. » Après huit ans dans l’opposition, il se repositionne dans un monde qui a changé : crise financière mondiale, choc des civilisations, scandales touchant le Parti socialiste hongrois. Il devient le chantre de l’anticommunisme, de l’antilibéralisme, des valeurs traditionnelles et nationalistes. Pour rester au pouvoir, « son conservatisme se mue en autoritarisme ».

Ses actes sont motivés plus par l’opportunisme que par des convictions. La rhétorique de la peur de la disparition de la nation magyare, la relecture du passé de la Hongrie, la fabrique des ennemis, l’instrumentalisation des crises européennes, la multiplication des relations avec des partenaires plus ou moins lointains, n’ont d’autre finalité que d’alimenter la politique intérieure et extérieure du Premier ministre. Progressivement, Orbán remplace le libéralisme, associé à l’échec de la gauche, par une politique conservatrice, et les valeurs occidentales par des valeurs traditionnelles et chrétiennes, donnant naissance à ce qu’il nomme la « démocratie illibérale » ou « démocratie chrétienne ».

L’essai stimulant d’Amélie Poinssot atteint son objectif. Le lecteur y découvrira les principaux facteurs qui motivent l’action politique d’Orbán. Il appelle également d’autres développements, pour comprendre comment Orbán est devenu un « théoricien de l’illibéralisme », et pourquoi l’Europe centrale – et notamment la Hongrie, où s’est souvent joué le destin malheureux de l’Europe –, est une terre fertile pour cette idéologie et ses dérives autoritaires. Dans le sillage des travaux de Fareed Zakaria sur la « démocratie illibérale », Pierre Rosanvallon sur la « contre-démocratie » et ses risques de dérive populiste, ou encore Pierre Hassner sur la « démocrature », cet essai invite aussi à poursuivre une réflexion sur la nature même de la démocratie et sur la crise existentielle que traversent les démocraties occidentales.

Thomas Meszaros

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Mon, 24/02/2020 - 08:55

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A Shared Home Place

Fri, 21/02/2020 - 08:55

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2019)
. Marie-Claire Considère-Charon propose une analyse de l’ouvrage de Seamus Mallon, A Shared Home Place (The Lilliput Press, 2019, 272 pages).

Cinquante ans après le début des troubles, alors que le Brexit fait peser une grande incertitude sur l’avenir de l’Ulster, l’autobiographie de Seamus Mallon revient sur ces décennies dramatiques en retraçant l’itinéraire d’un responsable nationaliste nord-irlandais qui s’engagea au service d’une solution pacifique au conflit.

Seamus Mallon, ancien vice-Premier ministre du gouvernement nord-irlandais, dénonce la collusion entre paramilitaires loyalistes et forces de sécurité, l’obstination des unionistes à refuser toute concession à la minorité catholique, et plus encore l’idéologie pervertie du Sinn Fein, ainsi que le républicanisme violent de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), qui fit cinq fois plus de victimes que l’armée britannique, la police nord-irlandaise et les paramilitaires unionistes réunis.

La gestion ultra-sécuritaire de la crise par les autorités britanniques ne fit que renforcer le terrorisme et le climat de guerre civile au sein d’une société profondément divisée. Les six comtés de l’Ulster, sous administration directe de Londres, constituèrent une enclave dérogatoire à la règle de droit en vigueur au Royaume-Uni. L’appareil législatif d’exception a, selon l’auteur, aliéné la minorité catholique tout en renforçant l’emprise de l’IRA sur une population en butte à l’intimidation, au harcèlement et à l’arbitraire.

C’est dans ce contexte que Seamus Mallon allait devenir un pionnier du mouvement pour les droits civiques nord-irlandais, puis rejoindre John Hume au nouveau Parti social-démocrate et travailliste. Les objectifs de cette formation nationaliste modérée étaient de militer par des moyens constitutionnels pour l’avènement d’une société juste et équitable qui, aux yeux de l’auteur, devait impérativement passer par la mise en place d’une police réformée et représentative de toute la société, ainsi que par une justice pénale respectant les droits fondamentaux des justiciables.

L’Accord du Vendredi Saint de 1998 fut le couronnement de trois décennies d’efforts en faveur de la paix. Pour y parvenir, les deux grands principes définis par John Hume étaient d’unir les deux communautés et de créer des structures de coopération nord-sud. Au nombre des dispositions et garanties de l’accord figure le principe de consentement, c’est-à-dire la garantie qu’aucun changement de statut de l’Irlande du Nord ne pourra se faire sans le consentement d’une majorité de la population.

Seamus Mallon a incarné de façon exemplaire ce courant nationaliste constitutionnel et pacifique qui permit une relative entente au cœur de l’exécutif nord-irlandais, aux côtés de son homologue du Parti unioniste d’Ulster, David Trimble. Toutefois, depuis 2007, les voix des électeurs se sont déplacées, des deux partis modérés nationaliste et unioniste vers les formations extrémistes – le Parti unioniste démocrate et le Sinn Fein –, avec pour conséquence l’incapacité à gouverner ensemble et la suspension des institutions.

La normalisation de la province et la capacité à « partager une même maison », comme le laisse entendre le titre de l’ouvrage, seraient gravement remises en cause par un retour de la frontière dans le cadre d’un Brexit brutal. Si l’auteur prévoit que la Grande-Bretagne quittera un jour l’Irlande du Nord, il est également convaincu que la province n’est pas encore prête pour une réunification, qui requiert l’évolution des esprits au sein de la communauté unioniste.

Marie-Claire Considère-Charon

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China-Africa and an Economic Transformation

Wed, 19/02/2020 - 08:55

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2019)
. Thierry Pairault propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Arkebe Oqubay et Justin Yifu Lin, China-Africa and an Economic Transformation (Oxford University Press, 2019, 368 pages).

Ce livre offre une réflexion dense sur les relations économiques entre la Chine et l’Afrique avec quelques aperçus plus spécifiquement axés sur le Nigeria et l’Éthiopie. Les chapitres centraux sont précédés et suivis de chapitres introductifs et conclusifs à caractère nettement plus politique constituant des plaidoyers pro domo. D’ailleurs, ce sont deux personnages éminemment politiques qui ont dirigé cette publication : Justin Yifu Lin (ancien économiste en chef à la Banque mondiale) et Arkebe Oqubay (ministre d’État, conseiller spécial auprès de deux Premiers ministres  éthiopiens successifs).

L’Éthiopie précisément, Lin et Oqubay en vantent l’essor considérable des exportations et font du fabricant de chaussures Huajian le parangon de la coopération sino-éthiopienne. Les exportations éthiopiennes de chaussures (de Huajian ou de ses concurrents) ont été multipliées par quatre entre 2011 et 2018 ; mais elles ne représentent que 1,3 % des exportations éthiopiennes et 0,02 % des exportations mondiales de chaussures. Un rapport du ministère chinois du Commerce de juin 2018 suggère des achoppements qui seraient récurrents et possiblement handicapants pour Huajian. Tang Xiaoyang, enquêtant en 2018 sur l’industrie éthiopienne des cuirs et peaux, en dresse lui aussi un tableau très sombre[1]. Et Françoise Nicolas remarque ailleurs que « [l]es résultats décevants dans le secteur des vêtements, chaussures et autres produits de l’industrie légère s’expliquent par les politiques conduites[2] ».

De cette conjoncture morose, rien n’est dit. Si Lin et Oqubay ont raison de souligner la « nature productive » des investissements étrangers – dont au premier chef les chinois ces dernières années –, en revanche les politiques publiques ne sont guère remises en question, en particulier celle autorisant des zones économiques spéciales privées qui accueillent des entreprises chinoises dont les objectifs n’ont aucune raison d’être conformes aux besoins du pays en termes de développement industriel.

De même, s’ils ont raison de prôner une priorité aux investissements en infrastructures, encore les auteurs ne discutent-ils pas de leur bon dimensionnement et donc de leur adéquation à une stratégie de développement et à sa capacité à générer – dans les délais des prêts – les remboursements nécessaires. Comme l’usine Huajian, la ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti a été présentée comme une réalisation modèle de la coopération sino-africaine. Or cet investissement pharaonique a certainement été surdimensionné par rapport aux besoins de court et moyen termes.

Ce qui manque à cet ouvrage n’est pas tant un état des lieux de la présence économique chinoise en Afrique, qu’une appréciation des gouvernances, tant celle insufflée par la Chine – même si elle s’en défend – que celles mises en œuvre dans les pays africains. Il y manque aussi une réflexion sur l’évolution des formes de la mondialisation dues à l’éruption de chaînes de valeur mondiales axées sur les services, la robotique et les connaissances, à telle enseigne qu’une main-d’œuvre peu qualifiée – comme l’africaine – pourrait désormais représenter un frein à l’essor du continent. Une telle réflexion aurait obligé les deux signataires de l’ouvrage à revisiter le postulat implicite de leur démarche selon lequel la Chine délocaliserait 85 millions d’emplois non qualifiés dont une partie en Afrique.

Thierry Pairault

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[1]. X. Tang, « Chinese Investments in Ethiopia’s Leather and Leather Product Sectors », CARI Policy Brief, n° 39, China Africa Research Initiative, 2019.

[2]. F. Nicolas, « Les investisseurs chinois en Éthiopie : l’alliance idéale ? », Notes de l’Ifri, Ifri, mars 2017.

S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent

Mon, 17/02/2020 - 08:55

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2019)
. Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Michel Goya, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent (Perrin, 2019, 432 pages).

Le changement dans les armées : le sujet est majeur, mais il n’est vraiment abordé dans la littérature scientifique qu’à partir des années 1980, et il n’est l’objet que de peu de publications en français.

Pour l’auteur, tout part de la Révolution française, alors que « le service des armes n’est plus limité à des professionnels », et tout s’accélère à partir des années 1830 où les innovations techniques majeures se multiplient (fusil à âme rayée, télégraphe, chemin de fer, etc.). Le Grand état-major prussien est la première structure à « appréhender la gestion de tous ces changements comme une fonction à part entière ». C’est aussi le premier des sept cas d’étude du livre. Cet état-major, créé au lendemain de la défaite d’Iéna (1806), contribue à faire de la Prusse la première puissance militaire mondiale en 1871. En l’absence de conflits réels, les jeux de guerre, les exercices sur le terrain, l’histoire militaire, ou encore l’observation des conflits à l’étranger permettent à la Prusse d’innover et, au final, de vaincre.

Le deuxième chapitre est dédié à la transformation de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Rien ici ne surprendra les lecteurs de Les Vainqueurs[1] mais il est bon de rappeler qu’elle constitue « la transformation la plus importante et la plus radicale jamais réalisée dans ce pays pour une organisation de cette dimension ». Un chiffre en donne la mesure : l’armée passe de 9 000 véhicules en 1914 à 88 000 en 1918. Le troisième exemple historique est la lutte de la Royal Navy contre son déclin de 1880 à 1945. L’organisation doit en effet investir toujours davantage pour se maintenir face à des rivaux dont la puissance économique ne cesse de s’accroître.

Dans le quatrième chapitre, on passe du milieu maritime à l’aérien avec les évolutions du Bomber Command britannique et de la 8e Air Force américaine dans le cadre des bombardements contre l’Allemagne nazie. Cherchant à obtenir la victoire par les airs, ces organisations investissent dans des moyens toujours plus colossaux et innovants : guerre électronique, radars, chasse à long rayon d’action, etc. Le cinquième cas d’étude est celui des tâtonnements américains, soviétiques et français pour intégrer une arme totalement nouvelle : la bombe atomique. Le sixième chapitre s’attache à mettre en lumière l’évolution de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, elle qui se reconvertit partiellement et progressivement à la contre-guérilla et innove avec, entre autres, la création des barrages sur les frontières et l’emploi des hélicoptères. Cette armée fait aussi preuve d’une « schizophrénie tactique » entre « humanisme et brutalité, la neutralité instrumentale et l’implication politique. »

Enfin, le dernier exemple développé est celui des évolutions de l’US Army entre 1945 et 2003. Un cas particulièrement pertinent, puisque l’armée de Terre américaine a été engagée dans six conflits majeurs et une centaine d’opérations mineures sur cette période, et qu’elle dispose d’un système d’innovation spécifique qui a peu évolué depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le propos de Michel Goya est clair et articulé. Les exemples étudiés sont riches, font appel à de nombreuses références et offrent une belle profondeur historique. L’auteur signe une nouvelle fois un livre passionnant et indispensable à tous ceux qui s’intéressent aux affaires militaires, à l’innovation et au changement.

Rémy Hémez

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[1]. Voir le compte-rendu, publié dans Politique étrangère, n° 4/2018, du livre Les Vainqueurs de Michel Goya.

Iran Rising. The Survival and Future of the Islamic Republic

Fri, 14/02/2020 - 08:50

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2019)
. Thierry Coville propose une analyse de l’ouvrage d’Amin Saikal, Iran Rising. The Survival and Future of the Islamic Republic (Princeton University Press, 2019, 344 pages).

Ce livre ne fait pas partie de ceux qui partent du principe que la République islamique d’Iran doit être condamnée. Il s’interroge en fait sur la capacité de résistance du système politique mis en place depuis la Révolution de 1979.

Pour comprendre cette résilience, ainsi que les forces et les faiblesses de la République islamique d’Iran, l’auteur s’appuie sur une analyse historique depuis la Révolution, et démontre que la République islamique d’Iran oscille, dans son mode de fonctionnement, entre deux types d’approches : 1) une approche liée au djihad, soit une vision combative de l’islam, qui a conduit, à travers la mise en place d’un ordre politique islamique, à installer un pouvoir fort en interne et à vouloir s’affirmer comme un pouvoir régional majeur ; 2) une approche basée sur l’idjtihad, soit une vision de l’islam basée sur la raison et l’adaptation aux circonstances, qui a conduit la République islamique d’Iran à accepter un certain pluralisme politique, et à faire preuve de pragmatisme en matière de politique étrangère, notamment, en développant des relations stratégiques avec la Chine, l’Inde ou la Russie.

L’auteur démontre bien que l’Iran n’est pas « isolé » comme on l’entend souvent, mais a développé un tissu de relations très dense, notamment dans son environnement régional proche, qui explique cette capacité de résistance. L’auteur insiste également sur le soft power de l’Iran, basé sur la présentation d’un modèle de « résistance islamique » aux agressions occidentales, mais aussi sur l’influence culturelle plus ancienne de la Perse.

On peut cependant faire un certain nombre de critiques à ce travail. Tout d’abord, en plusieurs occasions, comme pour l’évaluation du coût de la guerre avec l’Irak, ou en ce qui concerne le poids des Pasdaran et des Fondations dans l’économie iranienne, il ne semble pas que l’auteur ait fait preuve de la rigueur nécessaire. Sur le premier point, celui-ci évoque le coût très élevé de la guerre avec l’Irak, et d’une attitude d’opposition aux États-Unis. Il faudrait nuancer le propos. Les autorités iraniennes ont tout fait pour minimiser le coût de cette guerre, ce qui a différencié la stratégie iranienne de celle de l’Irak, qui s’est fortement endetté pour financer un effort de guerre plus conséquent. D’autre part, il est noté que les activités économiques des Pasdaran et des Fondations représenteraient 70 % de l’économie, ce qui semble pour le moins exagéré par rapport aux estimations habituelles.

Ensuite, la description de l’économie iranienne est basée sur un recours exagéré au modèle « rentier », lequel expliquerait la plupart des difficultés : or, la modernisation de la société iranienne doit beaucoup au fait que l’État a utilisé les revenus pétroliers pour financer ses dépenses, en matière d’infrastructures, d’éducation ou de protection sociale. Mais surtout, l’auteur n’insiste pas assez sur deux éléments. Tout d’abord, il aurait fallu développer beaucoup plus l’impact de la guerre Iran-Irak, qui a permis à la République islamique d’Iran de renforcer sa légitimité en s’appuyant sur le nationalisme iranien, et a marqué nombre de ses dirigeants actuels. Par ailleurs, la modernisation de la société iranienne, qui est sans aucun doute une des principales explications de sa résilience, aurait mérité de plus amples développements.

Thierry Coville

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Vidéo de la conférence « La loi du plus fort ? La place du droit dans les relations internationales »

Wed, 12/02/2020 - 09:53

Retrouvez la vidéo de la conférence « La loi du plus fort ? La place du droit dans les relations internationales », deuxième rencontre d’un cycle de conférences réalisées en partenariat avec le Centre Pompidou, autour du thème « Le monde sur un fil », abordant les enjeux internationaux majeurs du monde d’aujourd’hui.

La rencontre réunissait :

Le débat était modéré par Dominique David, conseiller du président de l’Ifri, et co-rédacteur en chef de Politique étrangère.

Rendez-vous le 6 avril pour la troisième rencontre du cycle de conférences intitulée « Le Golfe : nouveau centre du Moyen-Orient ? ».

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