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Carnets Internationaux / Blog de Frédéric Charillon

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Updated: 1 month 1 week ago

Livre - François Mitterrand. La France et sa défense

Wed, 10/06/2015 - 21:43





Institut François Mitterrand, Ministère de la défense, François Mitterrand. La France et sa défense. Paroles publiques d’un président – 1981-1995, Nouveau Monde, Paris, 2015. Textes édités sous la direction de Georges Saunier et Philippe Vial, Préface de Jean-Yves Le Drian et Hubert Védrine.
Ce recueil des principaux textes, discours et interviews de François Mitterrand sur la thématique de la défense s’imposera comme outil de référence. En deux septennats (dont quatre ans de cohabitation), François Mitterrand a conduit un nombre important d’opérations militaires, dont beaucoup en Afrique, mais également au Moyen-Orient. Il a réaffirmé le principe de dissuasion nucléaire, qu’il a même incarné avec majesté (« la dissuasion c’est le président de la République. C’est moi »). Il a dû adapter l’outil de défense à un monde post-bipolaire que personne n’avait vu arriver si vite, et dont les défis furent nombreux dès sa présidence (guerre du Golfe de 1991, éclatement de la Yougoslavie, conflit ethniques en afrique, comme au Rwanda…). Du fait de son équation personnelle (un président de gauche qui avait réconcilié son parti avec l’instrument militaire, et devait démontrer qu’il était bien un chef des armées), du fait du contexte systémique international (d’abord les dernières tensions de la guerre froide, puis un nouveau monde, une nouvelle Europe, qui ne permettaient aucune faiblesse), du fait enfin du contexte politico-normatif (la fermeté de Reagan et Thatcher chez nos alliés), Mitterrand fut interventionniste, prit des initiatives militaires fortes (comme au Tchad contre la Libye, avec les opérations Manta puis Epervier), accomplit des gestes politiques importants (une visite à Sarajevo, ou encore le double sauvetage d’Arafat au Liban en 1982 et 1983). Il connut aussi, déjà, les difficultés d’interventions ô combien risquées, dans des contextes inextricables de guerre à la fois civiles et internationalisées, et qui au bout du compte exposent singulièrement celui qui  les entreprend à l’heure d’un monde médiatisé. Les opérations rwandaises, aujourd’hui, font toujours débat.
Le travail accompli ici permet de relire dans le texte ce tournant de l’histoire, avec les mots du chef de l’exécutif français de l’époque. Les photos insérées, les repères chronologiques et bibliographiques ajoutés en annexe, rendent l’ensemble plus utile encore. On ne peut qu’appeler de nos vœux la systématisation de ce type d’entreprise pour les présidences passées. Si Jacques Chirac a son propre recueil de textes de politique étrangère (Mon combat pour la paix, 2007), son bilan académique (La politique étrangère de Jacques Chirac, dirigé par M. Vaïsse et Ch. Lequesne, 2013), et quelques études de défense qui firent date (B. Irondelle, La réforme des armées en France : Sociologie de la décision, 2011) l’analyse de la période Mitterrand tirera grand profit de ce travail d’historiens. Une période clef à redécouvrir d’urgence par les politistes, dont le livre de référence, en réalité, reste celui d’un acteur : Les mondes de François Mitterrand (1996), par Hubert Védrine.

Les puissances face au dilemme marginalisation – engrenage

Wed, 10/06/2015 - 21:41

Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°3 - 2015
 
Que doit faire une puissance militaire face à une situation extérieure grave, lorsqu’elle est l’un des seuls acteurs à être en mesure pouvoir intervenir, mais lorsqu’on connaît par avance les incertitudes et les risques lourds d’une telle intervention ? Cette interrogation devenue centrale dans le système international, s’impose particulièrement aux acteurs de la taille de la France, ni suffisamment omnipotents pour que leur entrée en scène soit automatique, ni suffisamment secondaires pour que leur absence soit neutre.
Ce dilemme conduit à choisir entre la marginalisation et l’engrenage, pour reprendre une analyse développée dans d’autres contextes - en l’occurrence sur la politique étrangère russe des années 1990 - par la chercheuse danoise Mette Skak (From Empire to Anarchy: Postcommunist Foreign Policy and International Relations, 1996).
Marginalisation, si la puissance en question renonce à assumer ses responsabilités face à l’urgence, quand bien même celle-ci ne met pas en cause sa sécurité nationale. Sa crédibilité, son volontarisme politique, parfois son rang (a fortiori s’il s’agit d’un membre permanent du Conseil de sécurité), pourront alors être remis en cause.
Mais engrenage, si cette même puissance choisit de descendre dans l’arène, tant les situations de conflit actuelles sont marquées par le risque de fuite en avant, avec leurs dynamiques à la fois civiles et internationalisées (des acteurs extérieurs y interviennent), leurs dimensions ethniques ou microsociales si subtiles et mouvantes que personne ne peut prétendre en saisir tous les rouages, leurs déroulements d’autant plus délicats qu’ils s’exposent aux yeux d’un village global surmédiatisé en temps réel.
Quelques remarques ici, sur ce dilemme qui dans ses grandes lignes ne fait que reprendre une question classique (« y aller ou pas ? »), mais dont les mutations récentes ne doivent pas être sous-estimées.
1- L’enjeu de ce dilemme porte sur la crédibilité, sur la réputation d’une puissance, au moins autant que sur sa sécurité. Le discours public tendant à réduire l’enjeu d’une intervention militaire à la crainte (réelle) de pertes humaines et de les assumer vis-à-vis de l’opinion publique interne, ne doit pas faire perdre de vue que l’autre grand enjeu de l'intervention est symbolique. En cette époque de storytelling où s’affrontent des grands « récits » les Etats se mettent en scène et justifient leur action extérieure par une mission noble à remplir. Illustration de la marginalisation : on sait ce qu’a coûté symboliquement l’affaire des « lignes rouges » syriennes à la présidence Obama. Illustration de l’engrenage : on connaît les critiques adressées aux alliés sur les conséquences de leur intervention en Libye en 2011. Dans l’immédiat après Guerre froide, l’Amérique de George H. Bush avait opté délibérément pour le risque d’engrenage plutôt que pour le risque de marginalisation, en réagissant massivement à l’invasion du Koweït, qui ne devait pas rester sans réponse de Washington à l’heure d’une recomposition des équilibres mondiaux. Mais il avait fallu pour y parvenir tant de moyens, tant d’alliés, si peu d’adversaires (aucun véto à l’ONU) et tant de retenue (ne pas aller jusqu’au changement de régime), que l’exemple reste presque un cas d’école.
2- Depuis les années 1990, la France a généralement opté pour un risque mesuré d’engrenage, plutôt que de courir le risque de la marginalisation. Sous François Mitterrand, elle a connu les pièges terribles de ce dilemme au rwanda : seule puissance à pouvoir/vouloir agir sur le terrain, elle allait se retrouver sous les feux de la polémique (damned if you do, damned if you don’t, dirait-on en anglais). Sous Jacques Chirac, elle afficha un volontarisme délibéré en 1995 en Bosnie, plus modéré au Kosovo en 1999 (Paris participe activement, mais veille à une définition mesurée des objectifs de bombardement, notamment sur Belgrade), et prudent au Liban en 2006 (la France participe à la FINUL II, mais pas autant que ses liens historiques avec le pays du cèdre pouvaient le laisser imaginer). Exception : c’est au nom de la dénonciation de l’engrenage à venir que Paris s’oppose à la guerre américaine en irak en 2002-2003. Mais avec une posture forte, qui allait contrer le risque de marginalisation. En intervenant en Libye en 2011 sous Nicolas Sarkozy, en intervenant au Mali, en Centrafrique et en Irak, en militant pour une intervention en Syrie (2013) sous François Hollande, la France fait encore le pari que ne rien faire serait la pire des solutions, et que son rang international exige l’initiative, au risque du terrain.
3- Ce dilemme ne touche pas que les grandes puissances occidentales, même s’il se manifeste différemment ailleurs, dans des contextes où la gestion de l’opinion interne, celle de l’image externe, ou l’insertion du pays dans les circuits internationaux, obéissent à d’autres règles. aujourd’hui obsédée par ce qu’elle perçoit comme une marginalisation à stopper impérativement, la Russie prend ouvertement le risque de l’engrenage (Géorgie, Ukraine…). En dépit des dangers évidents de son implication dans la guerre civile syrienne, l’Iran préfère également courir le risque de l’engrenage, plutôt que de renoncer à son statut de puissance chi’ite et à son jeu régional. Quelle seront, demain, les postures des grands émergents (Chine, Inde, peut-être Turquie…) face à ce dilemme ?
4- Enfin, sur le plan des théories académiques, le dilemme marginalisation – engrenage invite à repenser l’approche réalistedes relations internationales. Car si la Realpolitik, faite de calcul cynique des intérêts, n’a pas disparu, elle inclut aujourd’hui beaucoup plus que le traditionnel rapport de force, la puissance mesurable, et les intérêts matériels. On l’a dit plus haut, la réputation, la crédibilité, l’image, sont des ressources à préserver. L’intégration ou l’influence d’acteurs non étatiques (associatifs, communautaires, économiques…) dans la formulation de la politique extérieure est avérée, au moins dans les démocraties occidentales. La prise en compte des normes, des considérations éthiques, du débat public international (intensifié par les nouveaux médias), est un fait. Dans ce contexte, la nécessité de maintenir son rang (éviter la marginalisation) tout en réduisant le risque de déconvenues ou de dérapages (engrenage), réconcilie l’approche par les intérêts et l’approche par les valeurs. L’affaire est d’autant plus délicate que les choix de l’action extérieure sont faits par des acteurs étatiques qui privilégient la lutte contre la marginalisation, mais qui opèrent sous le regard et les commentaires d’autres acteurs (dans la société civile), qui privilégient la lutte contre l’engrenage. Une sorte de « réalisme de l’approche globale » ou réalisme normatif se fait donc jour, qui eut constitué un bel oxymore il y a encore quelques années, mais ménage désormais l’impératif de rang politique comme l’impératif de réputation sociale.
Le dilemme est donc loin d’être résolu, mais constitue un défi majeur de l’action internationale actuelle, et ses spécificités doivent être étudiées minutieusement.
Frédéric Charillon – directeur de l’IRSEM

Les « moments » de la politique étrangère française

Wed, 03/06/2015 - 22:40


(lire la suite sur Global Brief (Toronto) Une politique étrangère a souvent ses tournants, ou ses moments clefs qui déterminent un changement d’orientation, restructurent les croyances comme les organigrammes. La guerre contre l’Espagne en 1898, Pearl Harbour, le « Long telegram » de 1946, la guerre de Corée en 1950, le Vietnam, la révolution iranienne, la fin de la guerre froide et la guerre du Golfe qui l’a suivie, le 11 septembre 2001, sont autant d’épisodes qui ont ainsi profondément modifié la politique étrangère américaine (voir, à Montréal, les travaux de Charles-Philippe David sur la question). Qu’en est-il de la France ?
Le court XXe siècle (1914-89) aura d’abord été marqué par la terrible victoire de 1914, obtenue dans une saignée générale qui fut le suicide de l'Europe ; le traumatisme de 1940 ensuite, hantera les esprits, qui n’oublieront jamais, malgré la magie gaullienne in fine, que la France a failli disparaître ; de la crise de Suez en 1956, la France tira une analyse opposée à celle des britanniques : il faut avoir les moyens de résister aux pressions de l’allié américain, et ce sera le statut de puissance nucléaire ;  le gaullisme de gouvernement, enfin (1958-69), instaurera pour longtemps un socle de principes fait d’indépendance et d’une « grandeur » que Maurice Vaïsse a parfaitement analysée, et qui devait compenser la perte de l’Empire (La Grandeur, 2013).
Descendons dans le détail de l’après-guerre froide, après que l’effondrement de l’Union soviétique eut obligé de si nombreuses diplomaties à s’adapter à un monde post-bipolaire. La réunification allemande (1990), en faisant glisser le centre de gravité européen vers l’est, effaçait plus de trente ans d’un leadership français perçu, dans l’hexagone, comme naturel. La guerre du Golfe, en 1991, montra que la France devait adapter son outil militaire à une époque de projection, déclenchant une série de réformes qui aboutiront sous Jacques Chirac à la professionnalisation des armées. L’éclatement de la Yougoslavie, à partir de 1992, mit fin aux illusions d’une Europe puissance, et d’un brave nouveau monde onusien. Le Rwanda, après l’opération Turquoise de 1994, changea à tout jamais la politique africaine d’une France qui n’avait plus de « pré-carré », et se retrouvait sur le banc des accusés, dans un monde ultra-médiatisé. Les printemps arabes, en 2011, nous firent entrer dans l’ère « post-post coloniale » : ces sociétés du sud méditerranéen, jadis si familières au moins dans l’esprit des orientalistes, avaient désormais des populations composées aux trois quarts de citoyens de moins de 30 ans, qui se soulevaient sans crier gare, sans plus aucun référentiel post-colonial, et suscitant à Paris surprise et maladresses.

Questions sur la puissance militaire française

Sun, 31/05/2015 - 20:24

Extrait de Questions Internationales, n°73 - juin 2015




En ce début de millénaire, les questions sur la puissance française sont nombreuses. Hantée par le déclin si l’on en croit la morosité des essais publiés dans l’hexagone, la France (au moins sa composante éditoriale…) remet en cause aussi bien son identité, son modèle social et d’intégration, sa viabilité économique, que sa place dans le monde et sa capacité à y jouer un rôle.[1]Remet-elle également en cause sa puissance militaire, à l’heure où celle-ci est saluée par l’allié américain pour son volontarisme, et remarquée ailleurs pour son savoir-faire ? La réalité de la puissance française en 2015 est en effet ambigüe. la France compte désormais parmi les puissances militaires les plus interventionnistes de la planète, mais l’avenir de ses capacités inquiète à l’heure des restrictions budgétaires. Elle conserve une marge de manœuvre enviable, mais pas nécessairement dans les zones où le besoin s’en fera sentir.
1- Etat des lieux : une puissance interventionniste
La France est une puissance militaire de premier ordre, et toute négation de cet état de fait tient davantage de la spéculation intellectuelle ou de la quête de visibilité médiatique, que du constat objectif. Elle fait d’abord partie du club nucléaire, avec un arsenal que le président de la République a récemment confirmé publiquement (à Istres, le 19 février 2015) : « moins de 300 » têtes nucléaires, 3 lots de 16 missiles pour les sous-marins nucléaires, 54 missiles ASMP-A. Elle dispose ensuite d’un budget classé cinquième mondial en 2013[2] (hors gendarmerie) par le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), institut qui fait référence en la matière. Les ressources totales pour 2015 sont annoncées à 31,4 milliards d’euros par le ministère de la défense (1.55% du PIB en 2014, toujours hors gendarmerie). Au moment de la rédaction du Livre Blanc de 2013 sur la défense et la sécurité nationales, les effectifs militaires français étaient d’un peu moins de 300.000 personnes dont environ 230.000 militaires, chiffres prévus à la baisse avec une réduction annoncée de 24.000 postes (en plus des 54.000 annoncés en 2008), mais cette réduction fut en partie remise en cause après les attentats parisiens de janvier 2015. Début 2015, 12.000 soldats étaient engagés dans les forces pré-positionnées,[3] et 10.200 en opérations extérieures.[4] La France fait également partie des grandes nations industrielles en matière d’armement, avec un spectre de production large, et une place parmi les tous premiers exportateurs.
Une posture interventionniste
Aligner longuement ici des chiffres qui varient régulièrement, font l’objet de modes calculs variés, et donnent lieu à des classements parfois peu significatifs, n’aurait pas grand sens. Constatons en revanche que cet outil militaire français a été amplement sollicité dans les cinq dernières années, en dépit des prévisions pessimistes dans le débat public, qui annonçaient chaque fois que l’intervention en cours serait la dernière du genre, faute de moyens. Depuis 2011 (outre la contribution du dispositif Licorne à la régularisation de la situation en Côte d’Ivoire, soldée par l’arrestation de Laurent Gbagbo en avril 2011), les forces françaises ont été mobilisées pour plusieurs opérations d’envergure. En Libye d’abord, avec l’opération Harmattan déclenchée le 19 mars de la même année pour empêcher la destruction de la ville de Benghazi par le colonel Kadhafi, finalement destitué et tué dans la guerre civile qui a touché le pays. Les opérations aériennes, menées notamment avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN, ont été sur le moment qualifiées de succès militaire. Elles ont mobilisé, au plus fort de l'intervention, 4.200 militaires, plus de 40 avions, 20 hélicoptères, et des bâtiments de combat dont le porte-avions Charles-de-Gaulle. Au mali ensuite, où l’opération Serval lancée en janvier 2013 (4.500 hommes mobilisés à la fin de l’année) pour repousser une offensive des groupes islamistes qui avaient pris le contrôle du nord du pays, a engagé durablement la France (c’est toujours le cas à l’heure où nous écrivons ces lignes). En décembre 2013, c’est la Centrafrique qui fut le théâtre de l’opération Sangaris, déclenchée pour stabiliser un pays en proie à un risque de génocide dans un contexte de guerre civile. Les effectifs sont montés à 2.000 hommes début 2014. Depuis septembre 2014, la France participe également à la lutte contre l’Etat Islamique en Irak (opération Chammal), qui a nécessité début 2015 l’envoi du porte-avion Charles de Gaulle.
Les fortunes diverses et la pertinence de ces opérations, pour l’essentiel toujours en cours, peuvent sans doute être discutées, notamment dans le cas libyen qui a donné lieu à la situation chaotique que l’on sait. Elles conduisent néanmoins à un constat : ces opérations ont fait de la France, après un retournement de situation remarquable pour qui se souvient de l’opposition chiraquienne à la guerre irakienne en 2003, la puissance de l’alliance atlantique la plus interventionniste. Entamée sous Nicolas Sarkozy avec l’opération libyenne, cette posture s’est perpétuée sous François Hollande. Aux opérations effectivement menées, il convient d’ajouter la posture volontariste  de la France sur la situation syrienne, qui avait conduit Paris, à l’été 2013, à soutenir des frappes contre le régime syrien, avant de devoir y renoncer du fait des réticences britanniques et surtout américaines. Depuis 2014, la dégradation de la situation libyenne a conduit à plusieurs reprises le ministre de la défense Jean-yves Le Drian à envisager une nouvelle intervention dans le sud libyen.
Les conséquences duales de l’activisme militaire français
Incontestablement, ces opérations ont valu à la France un regain de reconnaissance chez ses principaux alliés atlantiques, à commencer par les Etats-Unis. Outre l’appui immédiat de Washington à l’opération malienne dès janvier 2013 (avec un soutien en matière de renseignement, de transport aérien et de ravitaillement en vol), le débat stratégique américain a salué à plusieurs reprises la détermination politique française, son effort militaire à l’heure où la plupart des européens (y compris les britanniques) baissent leurs dépenses de défense, et plus généralement le savoir-faire d’une armée française jugé « incomparable » en afrique. Des louanges du Secrétaire à la défense Leon Panetta en 2013 après l'intervention au Mali, jusqu’à ceux de la Secrétaire d’Etat adjointe pour l’Afrique Linda Thomas-Greenfield, ou de la porte-parole adjointe du département d'État Marie Harf (qui a avoqué « le puissant leadership de la France »), après l'intervention en Centrafrique, les élites politiques américaines ont souligné dans leur grande majorité le rôle central de l’allié français. En septembre 2014, après la décision française de participer en Irak à la lutte contre l’Etat Islamique, c’est le président américain Barack Obama lui-même qui évoquait « l'un de nos alliés les plus anciens et les plus proches », et « un partenaire solide contre le terrorisme ».
Plus généralement, l’opération Sangaris au Mali a suscité des commentaires élogieux sur la précision de l’action, la rapidité de la prise de décision et de sa  mise en œuvre grâce à une chaîne de commandement efficace. Jusqu’à Pékin même, on méditait sur les leçons à tirer de ce savoir-faire français, qui allait encourager la Chine à proposer l’envoi de 500 casques bleus auprès de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies, pour l’observer de plus près. Si les responsables militaires des grands pays partenaires (notamment américains) n’étaient pas surpris outre mesure par les qualités de l’armée française à force de travailler avec elle depuis longtemps des Balkans jusqu’en Afghanistan, de nombreuses sphères civiles, comme les think tanks de Washington, découvraient soudain les compétences d’un allié autrefois réputé difficile. De la même manière les cercles d’experts anglo-saxons commentent désormais régulièrement les actions militaires de la France (voir les expertises d’Oxford Analytica en Grande-Bretagne, ou les revues de presse de la pourtant très conservatrice foreign policy Initiative aux Etats-Unis), ainsi que son industrie militaire (voir la lettre régulière de Defense News, qui titrait même en mars 2015 « France Displaces Britain as Key US Military Ally – la France remplace la Grande-Bretagne comme allié clef des Etats-Unis).
Mais cette reconnaissance pose également d’autres questions. En premier lieu, elle place la France en première ligne de la lutte anti-terroriste auprès des Etats-Unis, ce qui change considérablement la donne après une ère chiraquienne qui affichait une posture plus critique, et donc supposément plus appréciée dans les pays du Sud. D’autant que l’interventionnisme militaire de Paris semble accompagner une position plus dure politiquement, par laquelle la France, par exemple, va bien au-delà de Washington dans l’exigence des termes de la négociation sur le nucléaire iranien. Si l’admiration du président Obama pour les actions au Mali ou contre Daech est flatteuse, le « Vive la France ! » du Républicain John McCain qui félicite Paris pour avoir « bloqué » les négociations avec Téhéran en novembre 2013, fut moins célébré. La visite de hauts responsables israéliens en France en mars 2015 pour tenter d’obtenir de Paris, toujours sur le dossier iranien, un soutien que l’on n’attend plus guère de Washington au plus fort de sa brouille avec l'Etat hébreu, n’a pas fait non plus que des heureux. En d’autres termes, le débat public s’est interrogé à plusieurs reprises sur le fait de savoir si les démonstrations militaires françaises récentes étaient l’instrument d’un regain de marge de manœuvre et de souveraineté, ou si elles témoignaient d’une réorientation parfois jugée « néo-conservatrice » de sa politique étrangère.
Ce débat est difficile à trancher tant l'intervention militaire est propice, en règle générale, au déclenchement d’accusations politiques multiples (néo-conservatisme, néo-colonialisme, gesticulation militaire…). Un autre débat, en revanche, est autrement plus concret, qui insiste sur le fossé qui semble se faire jour entre l’ampleur de l’ambition militaire affichée, et la difficulté de déployer les moyens financiers, donc matériels et humains, qui permettraient de la soutenir. 2- interrogations prospectives : situation militaire française et avenir de la guerreLire la suite dans Questions Internationales, n°73 - juin 2015
[1] Voir à cet égard, pêle-mêle, des auteurs aussi divers que Nicolas Baverez, Alain Minc, Laurent Obertone, Eric Zemmour… [2] Après Etats-Unis, Chine, Russie, Arabie Saoudite et devant le Royaume-Uni. [3] Voir la carte de l’état-major des armées : http://www.defense.gouv.fr/ema/rubriques-complementaires/carte-des-forces-prepositionnees [4] Dont plus de 3.000 dans la bande sahélo-saharienne autour de l’opération Barkhane, plus de 2.000 en afrique centrale, presque 3.000 dans l’Océan indien, 900 au Liban, 600 en Irak. Voir http://www.defense.gouv.fr/operations/rubriques_complementaires/carte-des-operations-exterieures [5] Entretiens de l’auteur avec des responsables chinois.

G. Dorronsoro, O. Grojean (dirs.), Identité et politique. De la différenciation culturelle au conflit

Sun, 26/04/2015 - 19:11



G. Dorronsoro, O. Grojean (dirs.), Identité et politique. De la différenciation culturelle au conflit, Presses de Sciences Po, Paris, 2015 
L’identité est une ressource, même un capital, elle est mobilisable et convocable comme telle, et les conséquences sur les dynamiques nationales comme internationales, surtout conflictuelles, en sont importantes. Tel est le message de cet ouvrage à l’écriture précise, où la préoccupation empirique fait jeu égal avec le souci d’interprétation conceptuelle, et qui nous fait découvrir, autour des trois cas turc, iranien et pakistanais, des situations riches en enseignements, et inédites pour beaucoup de lecteurs (on découvre ainsi le Gilân en Iran, les alévis et les sunnites en Anatolie centrale, l’importation du conflit baloutche à Quetta. Démontant les simplismes de la plupart des lectures identitaires et ethniques des conflits, réintroduisant la trajectoire étatique et la forme d’organisation administrative et institutionnelle dans l’analyse, ce travail décrypte les implications du fait identitaire sur l’évolution des hiérarchies sociales et politiques, et reconstitue l’intérêt pour certains groupes d’avoir recours à ce registre. Limiter les défections, acquérir un monopole de la représentation, imposer une solidarité de fait à ceux qui seront étiquetés identitairement, le tout avec une grande souplesse, font partie des explications du succès de l’entreprise identitaire, mais également de son rapport à la violence. l’ensemble des problématiques situées entre culture, identité, conflit et violence, demeure un terrain miné. Le travail présenté ici constitue pourtant une contribution éclairée et particulièrement pertinente à ce secteur clef de la science politique contemporaine.

P. Alary, E. Lafaye de Micheaux, Capitalismes asiatiques et puissance chinoise

Sun, 26/04/2015 - 19:09


P. Alary, E. Lafaye de Micheaux, Capitalismes asiatiques et puissance chinoise, Presses de Sciences Po, Paris, 2014
(retrouvez l'ensemble des notes de lecture de la Lettre de l'IRSEM n°2-2015)
Les ouvrages s’assimilant à l’économie politique internationale sont trop rares en France pour ne pas se réjouir de la publication de ces Capitalismes asiatiques confrontés aujourd’hui à la montée en puissance chinoise. P. Alary et E. Lafaye de Micheaux, avec leurs co-auteurs, distinguent dans la région cinq types de capitalisme différents : le capitalisme-cité (de type Singapour et Hong Kong), le capitalisme semi-agraire insulaire (Indonésie, Philippines), le capitalisme tiré par l’innovation (Japon, Corée, Taïwan), le capitalisme industriel tiré par le commerce (Malaisie, Thaïlande), et le capitalisme continental mixte (Chine). A l’heure où l’Asie devient à la fois le centre de gravité économique du monde et peut-être son foyer de conflits potentiels, les trajectoires des acteurs régionaux sont d’importance. Les recompositions en cours sont analysées ici dans leur grande diversité, depuis le rapport de la Chine aux questions climatiques jusqu’au développement  de la finance islamique en Malaisie, en passant par les firmes agro-industrielles indonésiennes. Dans tous les cas de figure c’est la relation entre ces capitalisme et l’ombre de plus en plus pesante de Pékin, qui déclenche des basculements aux répercussions internationales. L’ouvrage aborde d’ailleurs de façon très pédagogique (avec tableaux à l’appui, comme pages 79 et 85), les répercussions sur les forces et faiblesses des autres acteurs, Etats-Unis en tête.

Relire Allison à l'heure de la crise ukrainienne

Sun, 26/04/2015 - 19:07


 Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°2-2015
Dans Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crisis, son célèbre ouvrage de référence publié en 1971, le politiste américain Graham T. Allison se lançait dans une audacieuse tentative d'explication de la crise des missiles de Cuba, qui en 1962 avait placé le monde au bord du gouffre nucléaire. Réédité et augmenté en 1999, avec son collègue Phillip Zelikow, à la lumière d'archives et de documents nouveaux, l'ouvrage gardait toute sa pertinence. La centralité durable d'Allison dans l'analyse de la politique étrangère et dans les bibliographies de science politique tient à la fois à l'importance de son objet d'étude (une crise internationale d'une gravité exceptionnelle) et à l'originalité de son approche. La question était double, la démonstration était triple, la leçon méthodologique, unique.
La double question était : a) pourquoi les Soviétiques ont-ils couru le risque insensé d'un acte inacceptable pour les Etats-Unis (en installant des missiles nucléaires à quelques encablures des côtes américaines) sans toujours prendre, du surcroît, toutes les précautions pour le dissimuler? b) Pourquoi les Etats-Unis ont-ils opté, en guise de riposte, pour un blocus naval dont les risques étaient multiples, et l'application, parfois hasardeuse? La réponse se conjuguait sur trois modes, ou suivant trois modèles d'explication. 1- le modèle rationnel, qui voudrait que toute décision soit mûrement pesée, et retenue in fine parce qu'optimale. 2- un modèle dit 'organisationnel', qui fait dépendre davantage la décision des procédures opérationnelles en vigueur dans un système administratif donné, pour répondre aux défis en suivant les chaînes de commandement prévues in abstracto à cet effet. 3- un modèle dit 'gouvernemental', qui introduit dans l'explication l'existence de rivalités entre différents acteurs de la décision, aux perceptions ou aux intérêts opposés. Enfin, la leçon méthodologique du travail d'Allison est on ne peut plus claire: en posant des questions différentes, on obtient des réponses différentes. En fonction de l'éclairage choisi, c'est une autre dimension explicative de la crise des missiles qui apparaît, et que les autres angles d'approches ne permettaient pas de percevoir.
On peut regretter que ce type d'approche n'ait pas été conduit plus fréquemment pour expliquer les crises internationales, même s'il est vrai que des telles enquêtes empiriques, pour être véritablement scientifiques et porteuses, exigent des ressources importantes que l'on ne peut réunir à répétition. A la relecture du Essence of Decision d'Allison, on est frappé par plusieurs  similitudes avec l'actuelle crise ukrainienne, comme en miroir avec la crise de Cuba puisque en 2014-2015, le théâtre du bras de fer - fort heureusement moins dramatisé par le paramètre nucléaire qu'en 1962 - a lieu dans le voisinage stratégique russe et non plus americain. Sur le pourquoi du déclenchement d'une crise par la Russie (cette fois l'annexion de la Crimée suivie d'une déstabilisation de l'est de l'Ukraine avec l'envoi non assumé mais mal dissimulé de troupes et de matériel), quelques-unes des interrogations posées par le modèle rationnel restent valables. Doit-on privilégier l'explication locale (jadis la défense de Cuba, aujourd'hui le contrôle de l'Ukraine), nationale (à l’époque comme aujourd’hui, un affaiblissement de l’économie russe qui pousse à une diversion par l’intransigeance extérieure), ou plutôt l'approche par la compétition globale (jadis le lien avec l'enjeu berlinois, aujourd'hui la réaction à l'extension de l'influence otanienne ou européenne dans l'ancien étranger proche de l'URSS) ? L'action russe est-elle encore le résultat de la perception d'une faiblesse occidentale, ouvrant la voie à une initiative hardie? Cette perception était encouragée en 1962 par le profil bas de l'administration Kennedy après l'échec du débarquement de la baie des Cochons (1961) ; elle a pu naître en 2014 du recul de l'administration Obama sur la fameuse 'ligne rouge' syrienne.
Mais surtout, Allison nous a appris que certaines des bizarreries observées dans le déroulement des opérations pouvaient être imputables à des mécanismes décisionnels peu adaptés à la réalisation du plan prévu (les acteurs russes chargés des différentes faces de l'opération ukrainienne sont-ils en mesure d'assurer la discrétion requise, ou de contrôler les groupes séparatistes sur lesquels la stratégie initiale s'appuie ?). Ou encore à des rivalités politiques internes (tous les acteurs associés à la décision de politique étrangère russe sont-ils en accord avec la stratégie mise en œuvre ?). Du côté occidental, les dilemmes de 1962 se retrouvent en partie plus d'un demi-siècle plus tard (encore une fois, avec moins d'intensité): doit-on traiter l'initiative russe, avec la gravité qu'elle comporte, comme un geste impulsif et politiquement isolable, ou comme la mise en œuvre d'un plan prémédité qui aura nécessairement d'autres séquences ? Doit-on tenir compte de la gravité de cet acte au risque de l'engrenage, ou mettre en place un dialogue visant au damage control, avec le risque d'une nouvelle perte de crédibilité aux yeux des alliés ? Quelles sont les options envisageables, et les plus pertinentes d'entre elles sont-elles réalisables compte tenu des possibles dysfonctionnements organisationnels ou politiques (comme la mise en place de sanctions véritablement contraignantes)?
Depuis 1962, de nombreux paramètres ont changé la donne de la prise de décision. A commencer par les moyens technologiques de suivi des actions de l'autre, et de la médiatisation des événements, laquelle à l'heure du web 2.0, donne une autre résonance à la diplomatie publique et au storytelling, changeant par-là même la marge de manœuvre temporelle de la décision stratégique. Plus que jamais, l'explication rationnelle de la politique étrangère est relativisée par les dysfonctionnements organisationnels possibles, par les intentionnalités concurrentes des acteurs, par les 'frictions' de la mise en œuvre, aurait dit Clausewitz. Par toutes ces dimensions, en tout cas, qui font que l'approche par le rational choice, oupar la seule figure d'un Vladimir Poutine réifié en joueur d'échecs aguerri, ne suffisent pas. Tout comme pour l'analyse de la crise de Cuba, l'enquête est plus difficile du côté russe que du côté occidental, et la différence de nature entre les deux processus décisionnels est forte (plus collective du côté occidental, davantage caractérisée en Russie par la puissance d'un homme, mais aussi par la solitude de celui-ci au milieu de clans complexes).
On l'aura compris, la leçon d'Allison plaide à la fois pour une sociologie fine de la décision et pour une multiplication des questionnements, plutôt que pour une réduction de ces derniers au seul décryptage spéculatif de choix supposés cyniques et rationnels. Tout comme la crise des fusées, la crise ukrainienne et la réponse qui y est apportée en Occident peuvent être le fruit combiné de calculs - et d'erreurs de calcul - cyniques, de dysfonctionnements ou d'effets non souhaités, de micro-dérapages dus à des procédures opérationnelles inadaptées, de mauvais compromis résultant de désaccords entre acteurs, de malentendus mutuels aggravés à la fois par la perte de confiance et la nécessité de ne pas perdre la face. C'est là l'autre leçon importante à tirer d'Essence of Décision: la rationalité seule ne prévaut jamais dans le déclenchement d'une crise, mais il est vital en revanche qu'elle prévale dans son règlement.

2014 : le soft power à dure épreuve

Sun, 22/03/2015 - 22:08



Article publié dans la revue L'ENA hors les murs n°447 L’année 2014 fut particulièrement difficile pour les partisans du soft power, qui soutiennent encore que l’influence, la coopération, l’échange, ou l’attractivité culturelle, restent les meilleurs moyens de défendre ses intérêts, lesquels seraient désormais des intérêts de milieu, c'est-à-dire une cogestion responsable, pacifique et « gagnant-gagnant » de la société mondiale par ses principaux acteurs. On vit en effet, cette année, le grand retour de notions aux consonances autrement moins rassurantes : fait accompli militaire (à l’est de l’Ukraine), révision des frontières (en Crimée), usage paroxystique de la violence (avec Daech), montée aux extrêmes (à Gaza), revendications territoriales et nationalismes (en Mer de Chine du Sud), et au final l’invocation de l’intérêt de possession(« ceci m’appartient », au nom de la géographie, de l’histoire, de la religion, de la démographie ou encore de la culture). Des acteurs aux contours fort différents et qui ne sont liés entre eux par aucune « Internationale » occulte (comme la Russie de Vladimir Poutine, le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahu, le Hamas, Daech, le régime syrien de Bachar al-Assad, Pékin, peut-être également la nouvelle Turquie d’Erdogan) ont mis en pratique ce que d’autres soutiennent dans le discours (comme beaucoup de Républicains aux Etats-Unis, des diplomates français, japonais ou issus d’Europe centrale et orientale), à savoir que l’usage de la force reste la meilleure garantie de sécurité. Il serait simpliste de réduire cette dynamique au triomphe d’un quelconque complot néoconservateur (auquel il serait par ailleurs étrange d’assimiler les décideurs russes ou chinois). On verra plutôt, dans ce qu’il faut bien qualifier de retour de l’approche réaliste, plusieurs origines.La première provient de la perception – juste ou erronée – d’une crise du leadership américain dans le système international. Les « lignes rouges » évoquées mais non suivies d’effets en Syrie, ont fait douter certains alliés de l’Amérique (comme en Europe orientale ou en Asie). l’incapacité à relancer le processus de paix au Proche-Orient ou à imposer l’arrêt de la colonisation à l'Etat hébreu ont donné le sentiment à d’autres qu’ils devraient désormais prendre seuls leurs intérêts en main. Les analyses (trop ?) subtiles du président des Etats-Unis sur les limites de l’outil militaire (« Just because we have the best hammer does not mean that every problem is a nail »), sa réponse à la situation ukrainienne par la mise en place d’une pression progressive sur Moscou, la war fatigue qui saisit la société américaine depuis l’aventurisme des années 2000, ont déclenché des paris sur la passivité de Washington (également en proie au shut down, au sequester et à quelques autres bizarreries d’outre-Atlantique). Le moment était venu de profiter d’une perte de crédibilité de la garantie de sécurité américaine. Ainsi a-t-on pu penser à Damas que le champ était libre pour se maintenir dans le jeu politique régional, à Moscou que personne n’entrerait en guerre pour soutenir l’Ukraine – pas plus que pour la Géorgie en 2008 -, ou dans le « Califat » d’Abou Baker al-Baghdadi, que les Etats-Unis ne reviendraient à aucun prix en Irak. On vit même certains alliés de l’Amérique – la France sur les dossiers iranien et syrien, le Canada ou l’Australie sur d’autres – se faire plus intransigeants que Washington, en réaction à cette situation.Les Etats-Unis ne portent pas seuls la responsabilité de ce retour (des autres) au hard power, étatique ou non étatique. En refusant d’assumer clairement le jeu de la prise de responsabilité internationale, les politiques étrangères des concurrents potentiels, en particulier celles des émergents, ont contribué au « brouillard stratégique ». Intransigeante dans son environnement géographique immédiat, la Chine se mêle peu des tensions plus lointaines, autrement qu’à travers sa préoccupation pour l’accès aux ressources. Au moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, le géant indien produisait peu de vision mondiale. Le Brésil désormais sans Lula semble ne pas poursuivre avec la même intensité ce qui était tout de même l’amorce d’une ambition Sud-Sud dans les années 2003-2011. Dans ce vide (auquel l'Union Européenne participe bien sûr bruyamment), la Russie tente sinon la reprise en main de son ex-« étranger proche », du moins l’envoi de messages intraitables sur le rapport de force qui régit cet espace. A Islamabad, à Ankara, au Caire, à Ryad mais aussi à Séoul, à Tokyo, à Berlin, on revoit sa politique étrangère (et parfois de défense) en fonction d’un monde devenu illisible, apolaire ici (en Afrique ?), bipolaire ailleurs (en Asie, tant le face à face Washington – Pékin hante les esprits), ou encore multipolaire dans les rapports de force économiques. Surtout, on sait dans les zones grises de la planète que nulle combinaison de puissances ne viendra imposer, comme au temps de la guerre froide, une supervision concertée au Sahel, ni aux confins du Nigéria, ni en Mésopotamie, ni dans les territoires palestiniens, ni dans les zones tribales frontalières du Pakistan et de l’Afghanistan. Les entrepreneurs non étatiques de violence, du Hamas à Boko Haram, y ont donc eux aussi le champ libre.Enfin, les instruments du soft power eux-mêmes, dont on attendait beaucoup, ont contribué davantage à l’inquiétude, à la division, à l’exacerbation, qu’à la régulation, à l'intégration ou à l’harmonisation. Les médias globaux, nouvelles technologies de communication, techniques de diplomatie publique, réseaux sociaux, en fait de « brave nouveau monde » ou de « démocratie cosmopolite » (pour reprendre l’expression de David Held et Daniele Archibugi dans les années 1995), ont produit d’abord la guerre des images (entre les chaînes globales américaines et arabes par exemple), le recrutement en ligne de jiahdistes et autres candidats à l’action violente, l’affaire snowden, les scandales des écoutes de la NSA et la multiplication de cyberattaques, qui ont perturbé à la fois les relations autrefois plus codifiées entre puissances rivales, et les relations de confiance entre alliés.Le soft power est-il mort en 2014, quelque part entre l’Ukraine, Gaza, l'Irak, la Syrie, le Nigéria, Pyongyang et les îles Diaoyu / Senkaku ? Probablement pas, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’usage de la force démontrera un peu plus encore ses limites dès l’année prochaine. La Russie a commencé de payer économiquement le prix de sa crispation ukrainienne. Israël a vu une fois de plus  (après le Liban en 2006, Gaza en 2009 puis 2014) son entreprise militaire asymétrique aboutir à un isolement politique croissant. Les entrepreneurs de violence comme Daech, AQMI ou Boko Haram, terrorisent mais ne construisent pas. Les puissances étatiques qui s’opposent à eux à l’aide de l’outil militaire (comme la France et  les Etats-Unis) ont admis que ce seul levier ne se suffirait pas à lui-même, et qu’une action internationale concertée, empreinte de reconstruction d’un pacte national avec l’aide d’acteurs de la société civile, serait incontournable. Ce sera bien le cas – parfois sur le temps long – au Mali, en Centrafrique, en Afghanistan, en Palestine ou en Irak. Enfin, l’agenda de l’année 2015 sera riche en défis transversaux ou globaux, qui se joueront sur le terrain du multilatéral. La poursuite de nouveaux formats de concertation plus ouverts (comme le G20), la poursuite de cycles de négociations importants, depuis les enjeux commerciaux, les partenariats intercontinentaux (TTIP, TPP…), ou bien entendu la conférence sur le climat qui se tiendra à Paris en novembre-décembre, seront autant d’occasions pour le soft power de reprendre la main après une séquence plus brutale (ce qui ne signifie pas qu’il n’y aura pas de nouvelles crises). Reste que les derniers mois ont mis en lumière un fossé inquiétant entre « ceux qui croyaient au soft et ceux qui n’y croyaient pas ». Les premiers sont d’abord occidentaux, et l’on parie beaucoup, ces derniers temps, sur leurs hésitations. L’absence criante des émergents à leurs côtés est l’un des traits marquants de la scène internationale actuelle. L’Inde, la Chine, le Brésil ou bien d’autres en ont pourtant les moyens, mais explorent encore timidement cette piste, soit par manque de conviction, soit par dépendance à un sentier plus culturellement empreint de hard power. Entre les instituts confucius ou l’organisation de Jeux Olympiques (en 2016 au Brésil), il faudra plus que la K-Pop pour changer la donne. Mais seule la conversion des géants du sud à la course mondiale à l’influence, à la séduction, à la coopération, à l’implication dans la gouvernance et la gestion des défis globaux, permettront au soft power, clef de la régulation pacifique, de passer pour autre chose que de la faiblesse.

B. Rougier, S. Lacroix, L’Egypte en révolutions

Fri, 20/02/2015 - 22:05








B. Rougier, S. Lacroix (dirs), L’Egypte en révolutions, PUF, Paris, 2015


L’ouvrage dirigé par Bernard Rougier et Stéphane Lacroix, au lendemain d’événements égyptiens toujours inaboutis, était attendu. Il rassemble une large collection d’auteurs internationaux, français, européens, nord-américains, arabes, confirmés ou plus jeunes dans la carrière, pour une analyse fine des processus politiques en cours aujourd’hui dans ce pays charnière des équilibres stratégiques proche-orientaux et méditerranéens. Dans une introduction qui synthétise et clarifie remarquablement le fil des événements jusqu’à la fin 2014, les deux directeurs de l’ouvrage distinguent cinq dynamiques à l’œuvre, qui se combinent : révolutionnaire, libérale, islamiste, syndicale et militaire. Tour à tour sont passés au crible l’échec politique des frères musulmans, la sociologie politique des évolutions institutionnelles, les acteurs sociaux (salafistes, terroristes, ouvriers, coptes, citoyens urbains…) qui furent au cœur des événements, tandis qu’une série de portraits clôture utilement l’ouvrage, donnant corps à ce tableau saisissant.
Pour démonter un par un les ressorts du puzzle égyptien, les auteurs ont recours à de nombreux concepts centraux de la science politique : populisme, charisme, conservatisme, radicalisation, contestation… des terrains les plus balisés (mais difficiles d’accès, comme les urnes au lendemain des dépouillements) jusqu’aux plus fermés (la production du terrorisme au Sinaï). L’addition des notions mobilisées ici finit par nous convaincre qu’aucune explication simpliste, aucun schéma binaire ni manichéen, ne saurait donner une image juste de ces enchevêtrements vertigineux. Incapables de passer à la légalité sans ménager correctement les acteurs lourds d’un système ciselé par plusieurs décennies d’autoritarisme et de prébendes sous Moubarak, les Frères n’ont su imposer leur « populisme social » (Amr Adly), et se sont vus rejetés par les urnes. A cet égard, l’enquête menée par Bernard Rougier et Hala Bayoumi révèle plusieurs points contre-intuitifs. Outre le retour de la ville (autrefois abstentionniste) dans le jeu électoral, et la chute libre du vote islamiste d’une élection à l’autre sur la séquence 2011-2013, on apprend que les quatre plus grandes villes d’Egypte ont été particulièrement réticentes au vote islamiste. C’est la radicalisation de la Haute Egypte qui a permis l’élection de Morsi en juin 2012, tandis que la vallée du Nil aurait porté au second tour Ahmed Chafiq et Hamdin Sabbahi. D’autres contributions attirent également l’attention. Gaëtan du Roy relit avec finesse la question copte, en distinguant au sein de cette communauté un courant porté sur l’égyptianité, et un autre plus charismatique et prosélyte, inscrivant les coptes dans la chrétienté internationale avec des méthodes qui peuvent rappeler celles des évangélistes américains. Sur le Sinaï, Ismaïl Alexandrani démonte les rouages de l’entreprise terroriste, qui table sur des décennies de marginalisation / exclusion politique des habitants de la zone, depuis le retrait israélien. Enfin, les portraits des acteurs principaux de la tragédie égyptiennes sont restitués avec talent, notamment à la fin de l’ouvrage par Tewfiq Aclimandos pour Abd al-Fattah al-Sissi, et plus haut dans l’ouvrage par Stéphane Lacroix Ahmed Zaghloul Chalata pour le charismatique salafiste Hazim Salah Abou Isma’il, évincé de la course au pouvoir.
Ce travail, surtout, vient nous convaincre un peu plus encore que la relance des études moyen-orientales en France est une nécessité. Bernard Rougier et Stéphane Lacroix n’ont pas choisi, pour ce faire, la solution facile d’un ensemble de slogans attractifs. Ils ont fait le pari, autrement plus risqué mais autrement plus payant, de nous exposer la complexité de la tâche à accomplir pour atteindre une compréhension acceptable de la situation égyptienne. Leur talent est d’avoir rendu cette complexité abordable. Leur mérite est de nous avoir convaincu de l’exigence politique qu’il y avait à poursuivre dans cette voie. Un mot enfin, à l’occasion de cette parution, pour saluer l’indispensable travail de fond effectué par nos instituts de recherche à l’étranger, en l’occurrence le CEDEJ du Caire, dont le quotidien, dans ces situations politiques difficiles, est loin d’être aisé.

Lectures du terrorisme

Wed, 18/02/2015 - 22:13


 Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°1-2015
Les travaux de sciences sociales ont largement analysé le phénomène du terrorisme, divergeant fortement sur la nature de celui-ci. Trois familles d'approches principales se distinguent, qui voient le terrorisme soit comme un ennemi géopolitique classique, soit comme le résultat d'un processus social, soit comme une notion procédant d'une construction discursive, souvent au risque de l'amalgame. Du contenu de ces analyses dépend naturellement aussi la question de la lutte contre le terrorisme, et des priorités qui doivent être les siennes.
La première analyse procède souvent d'une approche dite réaliste des relations internationales (encore qu’il puisse s’agir également d’une approche idéologique) où prime le rapport de force sinon interétatique, du moins entre adversaires institutionnalisés, structurés et dotés d'un centre de décision poursuivant des objectifs stratégiques identifiables. La grammaire de la « guerre contre la terreur » résume donc relativement bien cette posture, qui voit en cette terreur un ennemi dont les centres névralgiques doivent être détruits, au besoin par l’action militaire, dans un affrontement territorialisé, à l’issue vitale pour la survie et l’intérêt national, et répondant à une vision duale et donc classique de la conflictualité. Dans cette approche, la terreur « nous » vise pour ce que nous sommes et qu’elle veut détruire. Et la supériorité militaire doit parvenir à la réduire.
L’approche plus « sociologique », qui préfère évoquer l’entreprise de violence plutôt que le terrorisme, implique que ce dernier procède d’une rencontre entre une offre (l’entreprise de violence) et une demande sociale nourrie par la frustration, la misère voire l’humiliation. Il n’y a pas de terrorisme durable, insiste-t-on alors, sans terrain propice à l’offre de violence. La réponse militaire risque donc, à l’inverse du postulat plus classique, de renforcer le terrorisme, a fortiori du fait que selon cette toute autre vision, ce dernier « nous » vise pour ce que nous faisons, et non pour ce que nous sommes. Le discours sur le terrorisme comme ennemi de la démocratie ou de la liberté fait place ici à un discours sur le terrorisme comme riposte asymétrique à des faits ou actions politiques, riposte qui vise non plus des entités pour elles-mêmes, mais des politiques étrangères, dont la radicalisation fera le jeu de l’entreprise de violence. Et seul un traitement social profond des situations de tensions serait en mesure de lutter durablement contre ce marché et contre le succès de ses entrepreneurs.
Enfin, une approche plus critique – dont les nuances, là encore, sont multiples et subtiles, mais là n’est pas l’objet de ce court papier – nous met en garde contre la construction même de l’objet ou du concept de « terreur », notamment à l’heure des actions en réseau, des nébuleuses d’acteurs et des causalités complexes. Pour une telle approche, qui correspond en partie à l’école constructiviste, un discours erroné (volontairement ou non) sur la nature même de ce type de violence peut avoir des conséquences néfastes sur sa compréhension, sur la possibilité de la réduire, objectifs qui peuvent même passer au second plan derrière les intérêts de ceux-là même qui en mobilise le spectre. La compréhension même du « terrorisme » serait ici obstruée par sa réification ou par la manipulation de son invocation. En imaginant une hydre terroriste internationale globale ou un continuum d’insécurité allant de la petite délinquance microsociale au grand jeu macro-politique, on passerait alors à côté de dynamiques réelles, qui nécessiteraient d’autres traitements.
Qu’on le veuille ou non, nos approches du phénomène terroriste se situent entre (ou sont influencées par) ces trois pôles grossièrement brossés ici. L’approche réaliste opte pour la détermination politique, l’approche sociologique pour la compréhension en profondeur et les méthodes longues, l’approche critique pour une remise en cause des termes même du discours. Le débat est trop étendu pour être tranché ici, et l’agenda de recherche reste ouvert pour plusieurs générations de jeunes chercheurs. La tradition française, qui opte plus volontiers pour une approche sociologique de la violence comme d’ailleurs de la guerre en général (Gilles Dorronsoro, Amélie Blom…), insistant sur la mobilisation (Bernard Rougier, Pénélope Larzillière…), est riche en la matière (voir notre Champs de Marsn°22-2012, Rationalités des terrorismes, et l’accent mis par l’IRSEM, dans ses programmes de recherche, sur des notions telles que la résilience, les dynamiques de recrutement, etc.). Les recherches menées actuellement, quelles que soit leur préférence théorique, doivent être encouragée encore.

S-Y. Laurent, Atlas du renseignement. Géopolitique du pouvoir

Sat, 31/01/2015 - 14:32




S-Y. Laurent, Atlas du renseignement. Géopolitique du pouvoir, Presses de Sciences Po, Paris, 2014
Le renseignement est d’actualité, son étude se développe en France, et Sébastien Laurent en est l’un des animateurs les plus actifs. Cet atlas a une double vocation pédagogique et analytique. Pédagogique naturellement puisque les nombreuses cartes présentées ici clarifient, exposent, synthétisent aussi bien des « moments » clefs des relations internationales (les covert action de la CIA, l’époque des cellules Stay behind, le réseau Condor en Amérique latine…), que des structures (Echelon, les clubs européens…), des crises (Pearl Harbor, le Kippour, le 11 septembre…), ou même de nouvelles perspectives (l’avenir du renseignement en sources ouvertes, le réseau…). Analytique aussi car les textes en disent autant que les graphiques ici, revenant sur des évolutions historiques, décryptant des épisodes aujourd’hui négligés (les expulsions des diplomates soviétiques dans les années de guerre froide, la vision socialiste du renseignement à l’heure du Pacte de Varsovie, la logique Schengen…). Plus qu’un seul exercice cartographique – réussi, et toujours fascinant pour les amateurs d’atlas – ce travail constitue une étape importante dans le « rattrapage » français sur les intelligences studies.

P. Blanc, J-P. Chagnollaud, Violence et politique au Moyen-Orient

Fri, 19/12/2014 - 21:38


P. Blanc, J-P. Chagnollaud, Violence et politique au Moyen-Orient, Presses de Sciences Po, Paris, 2014  
Retrouvez les autres notes de lectures dans la Lettre de l'IRSEM n°8-2014
 
Pourquoi la violence politique au Moyen-Orient ? Hélas, les facteurs explicatifs ne manquent pas et les deux auteurs de cet ouvrage nous en dressent une liste. L’histoire coloniale d’abord, a engendré la violence territoriale (de la part du colonisateur) et sa réaction chez le colonisé, ou chez les nouvelles entités ainsi créées, notamment autour de l’enjeu Israël-Palestine. La trajectoire des idéologies, ensuite – sionisme, nationalisme arabe, islamisme – n’a rien fait pour désamorcer cet engrenage. Nationalismes et communautarismes ont fait à leur tour de la question identitaire un multiplicateur de violence, violence que les systèmes autoritaires ont encore exacerbée selon plusieurs modalités (violence physique, économique, exclusive aussi par le système de l’asabiyya – les violences faites aux femmes sont comprises dans cette catégorie). Enfin, le (mauvais) traitement de la région par le système international, ses instances et les détenteurs de son droit, n’ont pas permis – pour dire le moins – de compenser ces dynamiques. Au final, l’instabilité aujourd’hui paroxystique de cet ensemble régional (que l’année 2014 a encore démontré avec la double guerre civile irakienne et syrienne, la crise de gaza, les crispations autoritaires égyptiennes, entre autres) s’explique d’abord par une « désertion du politique », dont le prix à payer est désormais élevé.

P. Buhler, La puissance au XXIe siècle

Fri, 19/12/2014 - 21:36



P. Buhler, La puissance au XXIe siècle, Biblis, Editions du CNRS, 2014
Retrouvez les autres notes de lectures dans la Lettre de l'IRSEM n°8-2014
La réédition augmentée et en poche de ce travail désormais classique de Pierre Buhler (première édition en 2011) vient utilement mettre à jour sa réflexion sur la puissance, notamment à la lumière des événements ukrainiens, mais aussi moyen-orientaux. Diplomate de carrière doté d’une expérience d’enseignement de quatre années à Sciences Po, l’auteur excelle là où on l’attendait (notamment sur la conception russe de la puissance, sur la situation ukrainienne et centre-européenne, sur la puissance américaine, sur l’Asie – autant de champs qu’il a pratiqués amplement), mais également là où on l’attendait moins, à savoir sur la partie plus académique de sa réflexion (dont on pouvait imaginer qu’elle exigeait un investissement en temps moins accessible à un acteur qu’à un universitaire). Les quelque 600 pages de Pierre Buhler offrent en effet en toile de fond, au-delà de l’analyse du concept de puissance,  une véritable introduction aux relations internationales qui mobilise les auteurs clefs et les commente avec pertinence. Sur le concept de puissance lui-même, la mise en abîme historique (chapitre 1), les passages sur la relation de la puissance au droit et, partant, à la légitimité (chapitre 3), à la géographie, à la démographie ou à l’économie, sont particulièrement éclairants. P. Buhler plaide notamment, chiffres alarmants à l’appui, pour un plus grand investissement français et européen en faveur de la R&D, éléments incontournables de la puissance de demain. Sans parti pris théorique, il adopte néanmoins (p.330-331) l’une des définitions les plus modernes et convaincantes de la puissance, à savoir celle de Susan Strange (The Retreat of the State, 1996), comme : « la capacité d’une personne ou d’un groupe de personnes d’influer sur un résultat de telle manière que ses préférences l’emportent sur celles des autres ». A méditer.

Guerres hybrides et processus décisionnels incertains

Fri, 19/12/2014 - 21:28


Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°8-2014
Le débat sur les guerres dites hybrides, relancé en 2014 par l’action russe dans l’est de l’Ukraine, n’est pas nouveau pour la littérature de relations internationales ou de war studies. Mais le plus frappant aujourd’hui est sans doute l’interconnexion entre ce « brouillard de la guerre », et le brouillard des processus décisionnels étatiques qui y participent. Une mise en abîme en trois temps confond aujourd’hui l’observateur : 1- les acteurs et logiques des situations de conflit contemporaines sont multiples, 2- elles échappent aux Etats qui croyaient pouvoir les instrumentaliser, d’autant que 3- ces Etats eux-mêmes n’ont pas de processus décisionnel clairement identifiable, au moins depuis l’extérieur.
Dans son ouvrage classique New and old Wars (Cambridge, 2012, 3d ed.), Mary Kaldor insiste sur les contradictions des conflits nouveaux : intégration ou exclusion des sociétés dans la globalisation, homogénéisation et diversification des pratiques, universalisation etlocalisme des revendications, coexistent en effet dans des situations héritées de la fin de la guerre froide. Les objectifs de ces conflits sont désormais politiques, identitaires et symboliques, plutôt que territoriaux ou idéologiques comme dans le passé. Ces guerres sont menées suivant des techniques héritées à la fois de la guérilla et de la contre-insurrection, ce qui fait leur complexité : c’est le contrôle politique d’un territoire et de sa population qui fait foi, plutôt que sa possession ; c’est la multiplicité des acteurs (paramilitaires, seigneurs de guerre, gangs, forces de police, mercenaires et fraction détachées d’armées régulières) qui prime, plutôt que la qualité organisationnelle d’une seule force officielle ; enfin c’est l’interconnexion de l’économie de guerre avec la société mondiale qui s’impose, y compris dans ses aspects informels (flux financiers issus des diasporas, « prélèvements » sur l’aide humanitaire, soutien de gouvernements voisins, mais aussi trafics d’armes, de produits ou d’êtres humains, drogue…).
Franck Hoffman (Conflict in the XXIst Century: The Rise of Hybrid Wars, 2011) a également théorisé ce concept de guerre hybride, insistant davantage sur la rencontre entre ses dimensions publique et privées, étatiques et non étatiques, formelles et informelles. Qu’on invoque encore le « degenerate warfare » (Martin Shaw), les « vestiges » de la guerre (John Mueller) ou la guerre « post-moderne » (Chris Hables Gray), le phénomène est connu, et la phase 1 de notre problème (multiplication des acteurs et des logiques dans les conflits) est donc plutôt bien identifiée, sinon résolue, par la littérature consacrée. 
Mais une question essentielle demeure : ces logiques concurrentes que l’on peut observer, ces acteurs multiples qui interagissent, sont-ils mis en musique par des stratégies cohérentes ? C’est bien la question du pilote dans l’avion, du deus ex machina, de la manipulation ou au contraire de l’autonomisation de cette diversité, qui est posée. Pour être plus clair encore : la Russie de Vladimir Poutine a-t-elle une chance de maîtriser les acteurs et processus aujourd’hui déchaînés en Ukraine ? L’Iran domptera-t-il éternellement le levier Hezbollah, ou d’autres encore, au Proche-Orient ? Le Pakistan peut-il impunément instrumentaliser les Talibans et les confiner au seul théâtre afghan ? Ce dernier exemple augure déjà d’une réponse sceptique.Là encore, les travaux sur les processus décisionnels comparés en matière d’action extérieure sont assez étoffés pour que l’on sache, depuis longtemps, que les multiples obstacles à une maîtrise parfaite de dynamiques aussi piégées rendent l’affaire quasiment impossible. Il y a toute chance qu’entre les biais de perception des décideurs (R. Jervis, Perceptions and misperceptions in international Politics, 1976), les affres bureaucratiques (compétition entre acteurs, conseillers, ministères, bureaux…) ou les perversités des modes opérationnels choisis (du leader solitaire qui perd de sa lucidité, au groupthink qui dégage des propositions consensuelles mais politiquement impraticables – voir A. Mintz, K. DeRouen, Understanding foreign policy decision making, 2010), l’Etat qui tenterait de manipuler le conflit hybride finisse par s’y perdre, et par faire sombrer la stabilité régionale voire internationale dans l’illusion de ses calculs.
Il se trouve, qui plus est, que les acteurs étatiques soupçonnés aujourd’hui de se livrer à un tel aventurisme sont souvent les plus opaques et les plus rétifs au décryptage. Laissons de côté l’étrange Corée du Nord, pour ne retenir que les trois acteurs déjà mentionnés (Iran, Pakistan ou même Russie). Sur ce dernier cas, les analyses actuelles des plus fins connaisseurs du sujet infirment largement le mythe d’un Poutine joueur d’échec implacable aux multiples coups d’avance, pour privilégier la double piste d’un cercle décisionnel de plus en plus restreint (on retrouverait alors le schéma de l’isolement et de la perte de lucidité dans la crispation autoritaire), et de tensions entre plusieurs types d’acteurs (acteurs économiques, de la sécurité au sens large – ou siloviki, les différents cercles proches du Kremlin…). Ce serait alors le risque de perte de contrôle plutôt que celui du « génie du mal », qui rendrait les guerres hybrides – celle d’Ukraine en l’occurrence – plus dangereuses encore (sur le cas russe, voir entre autres les articles réguliers de Jeffrey Mankoff ou Andrei Tsygankov, respectivement auteurs de Russian Foreign Policy: The Return of Great Power Politics, 2011, et Russia's Foreign Policy: Change and Continuity in National Identity, 2013).
Retenons de ces différents travaux l’hypothèse suivante : les guerres dites hybrides sont en partie incontrôlables du fait que la complexité des facteurs qui président à la conflictualité aujourd’hui n’est pas maîtrisable par ceux qui gardent pourtant l’illusion de la maîtriser, tentant de jouer sur des subtilités stratégiques ou sociologiques qui finiront en réalité par s’autonomiser. Dès lors, préviennent plusieurs auteurs, sanctionner la puissance d’Etat soupçonnée de nourrir ces processus n’est pas la seule clef de réponse aux guerres hybrides. Une autre clef consisterait selon eux à consacrer des efforts importants à consolider les sociétés victimes de ce type de guerre précisément sans tenir compte du fauteur de trouble. Il est difficile d’admettre telle quelle cette piste, sans voir immédiatement les risques qu’elle comporte à l’épreuve des faits. Mais les réflexions qu’elle provoque, et le sérieux des recherches empiriques qui y ont conduit, méritent incontestablement d’être pris en compte.
Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM

J-F. Morin sur La politique étrangère

Sun, 23/11/2014 - 22:15


J-F. Morin, La politique étrangère. théories, méthodes et références, Armand Colin, Coll. U., 2013
La politique étrangère n’est pas à proprement parler la même chose que la politique de défense, on en conviendra. L’ouvrage de Jean-François Morin (professeur de relations internationales à l’Université Libre de bruxelles) part d’un cadre suffisamment large cependant, pour intéresser différentes politiques publiques. Récapitulant avec pédagogie (c’est bien l’objet de cette collection) ce qui fait les objectifs, les ressources, ce qui identifie les instruments ou les résultats de la politique étrangère, revenant sur les différents niveaux d’analyse (agent, structure, processus décisionnel, niveaux d’action, rétro-action), cet ouvrage s’inscrit dans la ligné de la foreign policy Analysis (FPA), dont elle présente les évolutions, les chapelles, les échecs aussi, opposant les approches par la rationalité, la culture, les acteurs sociaux, les institutions, la bureaucratie, le poids des décideurs.
A comparer avec d’autres manuels anglo-saxons récents (comme le Hadfield, Smith & Dunne, foreign policy. Theories, Actors, Cases, Oxford University Press, 2012 – 2e édition), celui-ci se signale notamment par une bibliographie riche, mais originale puisqu’elle privilégie les articles d’études de cas plutôt que les ouvrages de synthèse. Notons également l’excellente conclusion qui appelle à une politique étrangère comparée ainsi qu’à une ouverture de la FPA sur les acteurs non étatiques, rend hommage aux auteurs non américains (Carlsnaes en Suède, Jorgensen au Danemark, Ch. Hill au Royaume-Uni, Thomas Risse en Allemagne, Kal Holsti au Canada, Alex Mintz en Israël, Douglas van Belle en Nouvelle Zélande…), ainsi qu’aux comparativistes (Kaarbo, jenkins-Smith, Larsen, Oppermann, Balabanova….). Notons enfin l’insertion des approches de l’action extérieure dans la science politique plus généraliste, au prisme par exemple du féminisme, des modèles cybernétiques ou bien sûr du constructivisme. Comment, pourquoi et par qui des décisions sont-elles prises, qui engagent l’Etat et la société sur la scène mondiale ?  On trouvera dans cet ouvrage un large menu permettant de répondre à cette question toujours cruciale.

T.M. Nichols et V. Narang sur la dissuasion nucléaire

Sun, 23/11/2014 - 22:14


 
Th. M. Nichols, No use. Nuclear Weapons and U.S. national Security, University of Pennsylvania Press, 2014V. Narang, Nuclear Strategy in the Modern Era. Regional Powers and international Conflict, Princeton University Press, 2014
Retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°7-2014
Deux ouvrages universitaires américains viennent alimenter utilement la réflexion stratégique sur la dissuasion contemporaine, renouvelant considérablement l’exercice. Appliqué explicitement au cas américain, le travail de Thomas M. Nichols,  (Professeur au Naval War College de Newport) rappelle à quel point toute réflexion sur l’arme nucléaire doit repartir des leçons de la guerre froide, qui l’a vue naître. Revenant sur le sensde la dissuasion entre1950 et 1990, l’ouvrage s’interroge ensuite que sa signification dans un monde bipolaire, sur leur réappropriation par des Etats qui ne sont plus des superpuissances, et sur l’intérêt d’une dissuasion minimale. Les questions que soulève la dissuasion, on le sait, sont nombreuses : la première tient à l’incertitude absolue de ce qu’il restera des doctrines à l’épreuve de la réalité, et donc à la crédibilité du concept même de dissuasion, avant même d’entrer dans ses aléas techniques. Le processus décisionnel du feu nucléaire, ses flous (le rapport entre autorités civiles et militaire) et ses risques (un accident est-il possible ?), le coût réel de la bombe, la possibilité effective de frapper les populations civiles de gouvernements non démocratiques qui auraient déclenché les hostilités (ou bien d’imaginer d’autres scénarios, d’autres ciblages), la répartition des vecteurs (triade air-terre-sous-marins), les interrogations sur la dissuasion élargie aux alliés (qui rend l’auteur plus que sceptique), sur l’efficacité d’une défense anti-missiles (idem), constituent autant d’inconnues qui exigent de repenser la dissuasion. Nichols plaide ici pour une place plus grande faite à la riposte conventionnelle face aux Rogue States, mais pour le maintien d’une assurance vie nucléaire minimale, en dépit de son coût. Il contribue, en tout cas, au débat américain sur la question, toujours vivace.Vipin Narang (politiste au MIT), s’intéresse exclusivement aux puissances qu’il qualifie de régionales, c'est-à-dire qui ne sont pas les deux superpuissances de l’ère bipolaire : Pakistan, Inde, Chine, France, Israël et afrique du Sud (1979-91). La Corée du Nord et l’Iran sont exclus de l’analyse, faute de sources et de certitudes. L’intérêt principal de son analyse tient dans la typologie des doctrines qu’il propose, distinguant trois postures possibles : a) la posture « catalytique », où le recours à l’arme nucléaire est brandi essentiellement pour déclencher la protection d’un allié plus important (Israël et l'Afrique du Sud, cherchant à s’assurer de la protection américaine) ; b) la posture de « représailles assurées », pour les Etats qui excluent le first use, mais promettent la riposte nucléaire à quiconque les agressera nucléairement (Inde, Chine) ; c) la posture d’ « escalade asymétrique », de la part des Etats qui, à partir d’un territoire géographiquement plus vulnérable, assurent le feu nucléaire à quiconque mettrait en danger leur existence, même avec des moyens conventionnels (France, Pakistan). Comment ces doctrines ont-elles été retenues, comment ont-elles évolué avec les changements internationaux ? (La France, par exemple, aurait pu,  la fin de la guerre froide, passer à une posture catalytique, plutôt que de maintenir l’escalade asymétrique devenue, avec la fin de l’Union soviétique, tous azimuts). Plus que dans la contingence technologique, l’auteur cherche la clef de cette énigme dans l’optimum rationnel à trouver entre décideurs civils et militaires. Il ressort de ces ouvrages des points qui, avec d’autres travaux (notamment le Dissuasion nucléaire au XXIe siècle de Thérèse Delpech, 2013), commencent à faire consensus : a) il y a nécessité de repenser la dissuasion à l’heure de la prolifération ; b) un monde sans armes nucléaires n’est pas pour demain, mais une perspective de dissuasion minimale est plaidable ; c) la folie de l'hypothèse nucléaire ne doit à aucun prix être banalisée, la possession de la bombe par des régimes aux processus décisionnels incertains pose un risque supplémentaire à cet égard, mais les grandes puissances, du temps de la guerre froide, ont parfois été légères, elles aussi, dans leur maniement de cette menace ultime.  ; d) la dissuasion ne fonctionne pas contre tout le monde ni contre tout type d’agression ; e) la dissuasion élargie (aux alliés ou voisin) est moins que jamais crédible.D’utiles contributions à un agenda de recherche qui, en France, doit être redynamisé.

Difficulté à dissuader, maintien de la dissuasion

Sun, 23/11/2014 - 22:11


Difficulté à dissuader, maintien de la dissuasion Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°7-2014



Il n’aura échappé à personne que peu d’acteurs, de nos jours, se sentent dissuadés sur la scène internationale. Ni l’acteur religieux Daech dans son entreprise irakienne et syrienne, ni l’acteur étatique russe en Ukraine, ni le régime de Damas dans son escalade violente depuis 2011, ni les criminels, pirates, hackers, ou autres, dans la poursuite de leurs activités. Tous, pourtant, ont reçu, sous des formes différentes, des avertissements solennels et promesses de punition de la part d’autorités dotées de moyens importants. Même sur le terrain traditionnel du rapport de force stratégique impliquant des Etats puissants, la dissuasion ne fait plus recette : Milocevic avait défié l’OTAN dans les années 1990, le Hezbollah en 2006 puis le Hamas à l’été 2014 en ont fait autant à l’égard d’Israël, la Corée du Nord multiplie les provocations (depuis sa posture nucléaire jusqu’à l’attaque d’une corvette sud-coréenne en 2010), l’Iran maintient son jeu complexe entre dossier nucléaire et équilibres proche-orientaux. Des relations de rivalité dangereuses, ailleurs, laissent libre court à l’aventurisme (Japonais et Chinois en mer, Indiens et Pakistanais au Cachemire…). En d’autres termes, le mécanisme consistant à persuader un acteur tiers qu’il lui serait trop coûteux d’agir contre les intérêts de ceux qui l’ont mis en garde, semble opérer de moins en moins. Les sciences sociales proposent de nombreuses explications possibles à ce phénomène : la perception (juste ou fausse) d’une faiblesse chez l’autre, dont on pense qu’il ne réagira pas avec force ; le calcul (juste ou erroné) que la prise de risque apportera quoi qu’il arrive un gain politique interne ou externe, même en cas de réaction internationale forte, d’autant que les menaces explicites des uns pourront être compensées par les soutiens discrets des autres ; la conviction chez un acteur donné que le fait de braver les mécanismes de dissuasion permettra de bousculer les contraintes systémiques en altérant la crédibilité de celles-ci. Mais au final, nous sommes bien entrés dans un monde où le fort peine à dissuader le faible, où la puissance n’effraie plus la nuisance, où les géants ont moins peur de se heurter entre eux.Cette difficulté croissante à dissuader doit-elle nous conduire à enterrer ce que nous appelons « la dissuasion », c'est-à-dire la possession d’armes nucléaires comme instruments ultimes ? telle n’est pas la réponse apportée par de nombreuses études de relations internationales publiées aujourd’hui dans le monde sur ce sujet. Celles-ci distinguent clairement, de façon qui peut certes dérouter, le fait de dissuader (au sens d’empêcher un tiers d’agir) du fait de posséder la dissuasion (au sens d’être doté de l’arme nucléaire). Et la plupart des auteurs concluent à la nécessité, pour les puissances déjà dotées, de maintenir et d’adapter cet attribut, plutôt que d’y renoncer. Pour résumer grossièrement ce débat : il est admis que les armes nucléaires sont de peu d’utilité face à un certain nombre de défis actuels, mais elles n’ont pas été faites pour cela, et leurs fonctions initiales restent valides, surtout si l’on parvient, en progressant vers des seuils minimaux, à diminuer les risques d’accident qu’elles comportent.Les principales limites de la dissuasion nucléaire sont connues et largement commentées : a) on imagine mal, en démocratie, qu’elle puisse s’appliquer face à des acteurs inférieurs, face à des actes terroristes, face à des agressions meurtrières mais non nucléaires, a fortiori si l’origine de celles-ci comporte un doute, et si la riposte implique d’anéantir des civils pour faire payer des acteurs déviants (Th. M. Nichols, No use. Nuclear Weapons and U.S. national Security, University of Pennsylvania Press, 2014) ; b) la dissuasion élargie, c'est-à-dire la protection des uns par les arsenaux d’un autre, éventuellement au prix du suicide de ce dernier, est moins crédible aujourd’hui encore qu’à l’époque où le général de Gaulle doutait fortement que les Etats-Unis puissent engager le feu nucléaire contre l’URSS uniquement pour sauver l'Europe (Th. Delpech, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2014) ; c) les débats sur les défenses anti-missiles, en dépit des lacunes de ces dernières, ont pour effet de brouiller le débat, et de rendre la dissuasion nucléaire plus impopulaire encore dans certains cercles intellectuels ; d) le fossé, en matière d’arme nucléaire, est tel entre les débats théoriques ou doctrinaux, et la réalité du processus décisionnel confronté à l’épreuve des faits, que ces débats sur la dissuasion apparaissent bien chimériques et vains (y compris déjà, à l’époque, pour Raymond Aron) ; e) surtout, on observe que des puissances nucléaires ont été tenues en échec militairement par des acteurs inférieurs, et qu’elles ont préféré gérer cet échec plutôt que d’avoir recours à leur arsenal nucléaire, dont l’usage n’aurait d’ailleurs pas nécessairement réglé leur problème. Mais les fonctions de la dissuasion nucléaire sont d’une toute autre nature. 1- La première d’entre elle est de garantir la survie d’une entité qui viendrait à être définitivement menacée, et non d’aider simplement cette entité à faire triompher ses intérêts ou ses projets sur des théâtres extérieurs. C’est pour cette raison que les Etats-Unis ont finalement renoncé, après 1945, à l’usage du nucléaire dans la guerre de Corée (1950-53), ou que l’URSS de Khrouchtchev a finalement reculé à Cuba (1962). Que la doctrine choisie implique l’usage en premier ou non, qu’il s’agisse d’obliger un allié à intervenir ou de se défendre soi-même (V. Narang, Nuclear Strategy in the Modern Era. Regional Powers and international Conflict, Princeton University Press, 2014), la dissuasion est bien une question de survie et non de compétition. 2- Par ailleurs, et au-delà de sa dimension militaire, elle constitue un attribut politique reconnu qui confère à ses possesseurs l’appartenance à un club fermé dont les membres font l’objet d’un traitement particulier. Sortir de ce club est possible (afrique du Sud, Kazakhstan, Ukraine, Belarus), renoncer à y entrer aussi (Argentine, Brésil, Suède…), mais au prix d’un renoncement à ce statut (B. Pelopidas, Renoncer à l'arme nucléaire, la séduction de l'impossible ?, Presses de Sciences Po, à paraître). De la même manière, renoncer à la dissuasion demeure hasardeux sur le plan de la sécurité, tant que d’autres acteurs la maintiennent pour eux-mêmes et que d’autres cherchent à l’acquérir. A partir de ces éléments, beaucoup d’auteurs se gardent de parier à court terme sur un monde sans dissuasion, et suggèrent un abaissement des seuils accompagné de mesures de vérification, plutôt que des renoncements unilatéraux. Ils prônent, en d’autres termes, une gouvernance maîtrisée du nucléaire (qui reste à imaginer) plutôt que son abandon chaotique. Dissuader est de plus en plus incertain, mais posséder la dissuasion est une toute autre affaire, et sur ces deux enjeux, une réflexion nouvelle est impérative.
Frédéric Charillon

Les leçons de l’émergence de l'Etat islamique

Thu, 09/10/2014 - 23:41




Les gains territoriaux rapides de Daech au Proche-Orient s’imposeront sans peine (avec la crise ukrainienne et celle de Gaza notamment), parmi les événements internationaux marquants de l’année 2014. A ce stade, plusieurs réflexions, sans doute provisoires, méritent d’être menées.
En premier lieu, la relativisation stratégique du Proche-Orient, souvent annoncée en 2013 au profit de l’Asie, n’est plus qu’un lointain souvenir. La situation syrienne, celle de l'Irak, l’incertitude égyptienne, mais aussi la nouvelle crise de Gaza dans l’été, ont témoigné une nouvelle fois et de façon dramatique, de la centralité persistante de cette zone aux déséquilibres tenaces, aux conflits non réglés. 
Ensuite, l’irruption de Daech dans le paysage démontre à la fois les impasses de l’Etat failli ou effondré, laissant un vide vite rempli par des entrepreneurs identitaires (en l’occurrence sunnites) dont la violence extrême s’affiche comme substitut voire comme remède aux systèmes claniques précédents (en l’occurrence chi’ites). N’en tirons pas, naturellement, la conclusion qu’il aurait fallu préserver les deux systèmes baasistes dans ce qu’ils avaient eux-mêmes d’extrême. Mais admettons que rien de viable n’a encore été construit sur les ruines du premier (en Irak), ni pour répondre à la fuite en avant du second (en Syrie).Par ailleurs, l’affaire Daech a mis en lumière l’ambiguïté comme mode opératoire essentiel de la plupart des systèmes diplomatiques moyen-orientaux. 

Lire la suite sur Global Brief (Toronto)

A.J. Bacevich, The New American Militarism

Wed, 08/10/2014 - 20:27

A.J. Bacevich, the new American Militarism. How Americans Are Seduced By War, Oxford University Press, Oxford, 2013
Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°6 - 2014

En 2005, dans la première édition de ce travail, Andrew Bacevitch  nous expliquait, après le déclenchement de deux guerres américaines en Afghanistan et en Irak, pourquoi les Etats-Unis s’étaient fondamentalement, culturellement, durablement construits sur la militarisation de la société, ce qui allait, en toute logique selon lui continuer de favoriser les interventions militaires extérieures. Huit ans plus tard et sous le second mandat de Barack Obama, l’auteur persiste et signe, restituant presque intact son premier jet augmenté d’une mise à jour. Obama ne corrige pas à lui seul le militarisme américain, ne le peut pas, ne le souhaite pas. Très critique vis-à-vis de ce « mariage entre un esprit de caste militaire et un esprit d’utopie » (à la fois ancré dans le passé et objet de consensus bipartisan (p.3), Bacevitch, auteur de nombreux ouvrages de stratégie (Washington Rules, The Limits of Power, The End of American Exceptionalism…), en dresse la sociologie et les limites. Réponse de certains groupes au traumatisme du Vietnam, favorisé par les segments les plus religieux de la société, entretenu par Hollywood, le militarisme excessif (et ses rhétoriques dangereuses, comme cette « guerre contre la terreur » qualifiée de « quatrième guerre mondiale » - après la guerre froide qui aurait été la troisième), n’a plus permis de gagner de guerre véritable depuis 1945. Au fil des portraits de généraux et de politiques, l’auteur nous brosse le tableau d’une impasse et propose dix préconisations en fin d’ouvrage, qui culminent avec un appel au retour du soldat citoyen. On peut douter de certains pronostiques (le fossé de puissance entre les Etats-Unis et ses poursuivants reste bien profond, contrairement aux prédictions de 2005), de certains parallèles étranges (Reagan héritier de Wilson et de Roosevelt), contester l'hypothèse d’ensemble (car Obama semble tout de même, malgré les drones et les cyber-attaques, nettement moins portée sur l’action militaire que son prédécesseur). Mais Bacevitch a une thèse, et il la défend âprement, avec conviction et talent.

J. Soeters, P.M. Shields, S. Rietjens (dirs.), Routledge Handbook of Research Methods in Military Studies

Wed, 08/10/2014 - 20:26

J. Soeters, P.M. Shields, S. Rietjens (dirs.), Routledge Handbook of Research Methods in Military Studies, Routledge, Londres, 2014
Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°6-2014
Ce nouveau manuel de l’éditeur Routledge (Londres) a tous les atouts pour devenir le livre de chevet des doctorants civils ou militaires, des auditeurs de l’Enseignement Militaires Supérieur, et de bien d’autres encore. Eminemment épistémologique, il revient sur la méthodologie permettant de saisir la spécificité du contexte militaire, à partir des approches qualitatives ou quantitatives. Poursuivant en cela le travail déjà remarquable dirigé par H. Carreiras et C. Castro en 2012 (Qualitative Methodes in Military Studies, Routledge), l’ouvrage reprend des débats certes connus des chercheurs (comment faire de la recherche scientifique en milieu conflictuel, comment communiquer entre chercheurs et militaires, comment accéder aux données dans un domaine sensible…), mais y ajoute des éclairages bienvenus. Jusqu’où faut-il pousser la réflexivité (ou réflexion sur sa propre démarche et son efficacité, par E. Ben-Ari), comment retracer les processus décisionnels dans les études de cas (P. Vennesson et I. Wiesner), que faire des égo-documents (comme les récits par des militaires de leurs propres campagnes, par exemple – par E. Kleinreesink), comment faire parle le net dans la recherche anti-terroriste (R. Brooks)… On retient également les interrogations de F. Baudet et E.A. Sibul sur la place de l’histoire dans l’analyse militaire, les remarquables leçons afghanes de W. Maley sur l’étude des populations locales (voir sur ce point un autre manuel de Routledge, S. Carlton-Ford et M.G. Ender, The Routledge Handbook of War and Society, 2013), toute la partie sur l’approche quantitative, et l’analyse de P.M. Michels et T.A. Whetsell sur la publication des études militaires. Les bibliographies en fin de chapitres sont précieuses, l’ensemble (27 contributions) laisse peu de sujets de côté, et vient compléter encore l’effort notable de cet éditeur britannique pour baliser la tradition des military studies.

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