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Carnets Internationaux / Blog de Frédéric Charillon

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Updated: 1 month 1 week ago

La relation franco-algérienne au regard de l’analyse de politique étrangère

Sat, 03/09/2016 - 13:36
[Extrait du numéro 81 de Questions Internationales]



La relation franco-algérienne serait si “passionnelle” (DUBOIS, TABET, 2015) qu’elle en deviendrait “infernale” (TUQUOI, 2007). Comment prétendre encore la dépassionner, oublier le passé pour construire l’avenir – comme l’ont promis pratiquement tous les présidents français de la VeRépublique –  lorsqu’on en connaît la toile de fond historique, ses plaies, ses chiffres ? Car elle participe de ce phénomène qui reste l’un des plus indéchiffrables dans les relations internationales : la relation de politique étrangère post-coloniale. Une relation faite de passion, d’intimité, de nostalgie pour certains, de haine pour d’autres, sentiments d’autant plus persistants qu’ils sont entretenus par de nombreux acteurs toujours en vie de part et d’autre de la Méditerranée. Pour beaucoup d’Algériens, la France reste un référentiel dont certains segments de la société continuent de suivre l’actualité, des arcanes politiques jusqu’aux programmes de télévision ; de la politique des visas jusqu’aux artistes en vogue. La classe politique française, encore sous François Hollande, compte de nombreux ténors nés en afrique du Nord : c’est un ministre important qui vient visiter pour la première fois un cimetière français d’Oran où une partie de sa famille est enterrée ; c’est un haut fonctionnaire de police qui s’échappe d’une visite officielle pour appeler son père en France et lui dire, dans l’émotion qu’on imagine : « je suis devant la maison ».[1] Que nous apprend cette relation franco-algérienne du point de vue de l’analyse de la politique étrangère ? Le couple Paris-Alger donne d’abord à voir un cas de dilemme « rupture impossible, normalisation improbable », qui n’est pas rare : la densité de l’interaction est si forte entre les deux pays que l’on ne saurait aller à la rupture, ni même se laisser aller à l’ignorance mutuelle. Mais le poids du passé est tel que cette interaction ne peut se banaliser.[2] Par ailleurs, elle offre un mélange de réalisme (le poids des intérêts et des appareils d’Etat) et de construction sociale de la réalité (perceptions des rôles et des identités), à ravir les théoriciens. Elle met également aux prises les acteurs, qui tentent d’imprimer leur marque sur cette relation, et le système (international ou régional), qui unit la France et l’Algérie dans un même contexte méditerranéo-sahélien de sécurité. La spécificité franco-algérienne réside dans le cumul de ces incertitudes, qui rend toute anticipation prospective pour le moins difficile.
[1] Ch. Dubois, M-Ch. Tabet, Paris Alger. Une histoire passionnelle, Stock, Paris, 2015, p.87 et sqq. [2] Voir http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/03/18/algerie-france-memoires-sous-tension_1669417_3212.html

L’OTAN peut-elle se passer de la Turquie ?

Mon, 29/08/2016 - 14:54


Dans Le Monde daté du 26 août

Cela fait bien longtemps, en réalité, que la relation entre Ankara et l’Occident – pris ici au sens de l’OTAN et de l’Union européenne (UE) – a cessé d’être simple. L’espoir initial d’un dialogue serein avec un gouvernement « islamiste modéré » respectueux du jeu démocratique et des accords stratégiques s’est étiolé au fil des crispations politiques et des brouilles diplomatiques d’Erdogan.
En moins d’un an, cet éloignement s’est transformé en crise, jusqu’à poser la question de l’avenir de la Turquie dans l’Alliance atlantique. La stabilité du pays, l’évolution de son armée et les orientations internationales de son exécutif constituent trois inconnues de taille face auxquelles il est pour l’heure difficile de manœuvrer, tant que la réflexion opposera intérêts stratégiques et valeurs politiques.
Un constat s’impose : la Turquie traverse des heures difficiles, et ce n’est une bonne chose pour personne. Le tableau est sombre : une tentative de putsch militaire ayant fait plusieurs centaines de victimes civiles ; une réaction gouvernementale, avec la mise en garde à vue de plus de 18 000 personnes au 3 août 2016 ; un coût indéniable pour l’économie du pays (chiffré à 90 milliards d’euros par les autorités) et pour son image ; un conflit kurde (avec le PKK) qui s’intensifie ; une population victime de plusieurs actes terroristes majeurs (comme l’attentat du 28 juin à l’aéroport d’Istanbul) ; une diplomatie en délicatesse avec les principaux partenaires et voisins...

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Benoît Durieux (dir.), La guerre par ceux qui la font

Sat, 16/07/2016 - 22:53


 Benoît Durieux (dir.), La guerre par ceux qui la font. Stratégie et incertitude, Editions du Rocher, Monaco, 2016
L’ouvrage dirigé par le général Benoît Durieux, directeur du Centre des hautes études militaires (CHEM – qui forme les futurs responsables des armées), constitue une publication importante à plus d’un titre. En premier lieu, il permet de renouer avec – ou de confirmer – une tradition de réflexion militaire française sur la guerre et la stratégie : les auteurs de ce volume sont des officiers du CHEM qui s’expriment ici à titre personnel, en marge de leur formation, ce qui mérite d’être salué. Ensuite, le niveau de formation, de réflexion, d’expérience des auteurs sollicités ici est naturellement précieux à tous ceux qui travaillent sur la guerre. L’auteur de ce blog, qui avait eu la chance d’être invité en 2013 par le général Duquesne, alors patron de l’IHEDN, à participer à une rencontre franco-chinoise à Pékin, au sein d’une délégation dont il était le seul civil, avait déjà été témoin de l’extrême maîtrise des dossiers, et de la qualité de réflexion critique de ceux qu’il est convenu d’appeler les « chemistes ». Enfin, les présentes contributions jettent de nombreuses passerelles en direction du monde universitaire : les papiers rassemblés ici à la fois intègrent très largement les grands débats académiques de war studies, et s’en démarquent (car bien évidemment le métier ni les finalités ne sont les mêmes) pour en être parfaitement complémentaires.
L’ouvrage est construit en trois partie, traitant de trois temps : celui du doute (l’incertitude), celui de la sagesse (stratégique), celui de l’action (les opérations militaires globales). L’introduction par Benoît Durieux (par ailleurs auteur de plusieurs travaux de référence, dont une thèse doctorale ensuite publiée, sur Clausewitz – à l’époque où l’on n’attribuait pas encore de doctorats sans thèse…) pose la problématique en insistant d’abord sur les « freins à la guerre ». Freins politiques et économiques d’abord, qui rendent la guerre coûteuse et impopulaire ; freins proprement militaires ensuite : il est de moins en moins cher d’entraver l’efficacité des systèmes d’armements les plus chers ; freins moraux enfin, en une époque où la guerre reste considérée comme la pire des solutions. Mais ce déclin de la guerre signe d’abord la fin d’une institutionnalisation et d’un contrôle de la violence. cette dernière est désormais le fait d’un plus grand nombre d’individus et non plus de seuls professionnels ; expulsée jadis de la citée pour être confinée au champ de bataille, longtemps limitée dans son emploi par la poursuite des intérêts politiques dont elle devait être l’instrument, elle rejette aujourd’hui ses chaînes, pour reprendre le titre de l’introduction. « L’asymétrie est devenue la règle » (p.15) dans un espace désormais mondialisé où la technologie permet des frappes à distance, et où un continuum s’est établi entre combattants et non combattants. La « pulvérisation de la violence » s’est imposée. La guerre pourtant, rappelle Durieux, est toujours le fait des hommes, et – grosso-modo – toujours pour les mêmes raisons, déjà identifiées par Thucydide : la peur, l’honneur (ou la croyance, les valeurs), l’intérêt.
Les articles qui suivent sont suffisamment variés pour que chacun y trouve son compte, et passent en revue de nombreux concepts, revisités par des acteurs dont la théorie n’est pas le métier (même si beaucoup d’entre eux n’ont rien à envier aux théoriciens). Asymétrie, surprise, transgression, foquisme et révolution (dans un parallèle original entre Guevara et Ben Laden), Clausewitz au Mali, politiques publiques de la défense (notamment rédaction comparée d’un Livre Blanc), dissuasion (comme intimidation, au-delà du nucléaire), nouveaux espaces (l’Arctique), stratégie des moyens, light footprint et ses limites parfaitement analysées, importation américaine du French way of warfare, lutte contre-insurrectionnelle, renouveau du rezzouen milieu désertique, mis en comparaison avec le swarming (attaque en essaim) maritime, et caractère transposable (ou plutôt non transposable) des concepts stratégiques américains à la puissance française (ce qui lancerait un bel agenda de recherche sur le fonctionnement de l’OTAN…) : il ne manque pas grand-chose, et nous tenons-là le manuel français d’études stratégiques tant attendu.
D’un point de vue universitaire, osons dire que l’exercice est rafraîchissant par son éloignement des séquences de références consacrées. Aux figures imposées se substituent des figures libres qui convoquent allègrement, dans le même volume, che Guevara, Gilles Kepel et T.E. Lawrence, pour un étrange melting pot dont l’originalité laisse à penser que c’est de ce type de hors-piste que viendra le salut.
La guerre par ceux qui la font, les livres par ceux qui les lisent, le terrain par ceux qui y vont : saine trinité pour un renouveau des études stratégiques.

La politique étrangère à l’heure des populismes

Tue, 28/06/2016 - 00:19

Dans L'opinion du 15 juin 2016

Imaginons un instant cet enchaînement, qui n’est plus à exclure : le 23 juin, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne ; Donald Trump est élu président des Etats-Unis en novembre ; en mai suivant, un président français est choisi avec une marge trop étroite face à Marine Le Pen, dans un pays de facto immédiatement clivé et paralysé ; quelques mois plus tard en Allemagne, Angela Merkel paie les séquelles de la crise des réfugiés, ou se retrouve avec une extrême droite puissante.

Les trois grands pays de l’Union européenne, quatre des piliers de l’Alliance atlantique, se retrouveraient alors, en même temps et pour plusieurs années, en crise interne et sans boussole. Ailleurs en Europe, le populisme - c’est-à-dire la mobilisation du peuple pour des raisons électoralistes sur la base d’un discours volontairement simplificateur – aura déjà frappé. Après une telle séquence, il est probable qu’il s’étendra encore. Notre rapport au monde ne peut en sortir indemne.

D’abord parce que les idéaux démocratiques en général, ceux de l’Union européenne en particulier, sortiront laminés par l’arrivée au pouvoir de candidats élus sur leur dénigrement. De cette crise des valeurs résultera nécessairement une crise de légitimité, de crédibilité et donc d’autorité internationale des pays concernés. L’UE comme l’OTAN deviendront les théâtres de divisions politiques funestes. La gestion des crises internationales devra se passer d’elles. En un mot, tout sera à revoir. Une page sera tournée, donnant à la période qui s’était ouverte avec la chute du Mur de Berlin, une issue pour le moins surprenante.

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Face au nouveau malheur arabe : de l’intérêt de possession à l’intérêt de milieu

Tue, 28/06/2016 - 00:14



Pour le site Global Brief (Toronto)



Samir Kassir avait identifié, dans ses Considérations, plusieurs facteurs à ce qu’il appelait le « malheur arabe » face à la modernité (S. Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud, 2004). Plus prosaïquement, les analyses récentes (voir par exemple The Economist, 14 mai 2016, The War Within) avancent souvent quatre dynamiques de l’effondrement de l’ordre politique arabe dans les dernières années : 1- l’échec du modèle autocratique ; 2- le caractère non soutenable du système d’économie de rente ; 3- les tensions entre religion et politique, particulièrement dans le monde sunnite ; 4- les interventions déstabilisatrices des Etats-Unis, suivies sous Barack Obama par un désengagement tout aussi déstabilisant. En cette année de centenaire des accord Sykes – Picot, bien d’autres hypothèses encore peuvent être avancées : un déclin des politiques étrangères arabes depuis une trentaine d’années face aux trois puissances régionales non arabes (Turquie, Israël, Iran) ; la non résolution du conflit israélo-arabe et la perception arabe d’un refus ou renoncement extérieur à traiter le sujet ; des questions de minorités et de réfugiés suspendues au point d’en devenir autant de conflits gelés… La liste est longue.Il est pourtant un facteur commun à l’ensemble de ces maux : ils ont été engendrés il y a longtemps (soit du fait des acteurs régionaux eux-mêmes, soit des acteurs extérieurs), par la recherche de l’intérêt de possession qui caractérisait l’époque. C’est-à-dire par la conviction que dans un jeu à somme nulle, tout ce qui était gagné par l’un (pétrole, territoire, influence…) était perdu pour l’autre. Il fallait donc posséder, et empêcher l’autre de posséder ou d’accéder à des leviers qui puissent lui permettre de posséder un jour. Dans cette logique, il était utile de diviser pour régner, de cloisonner pour prévenir, de monopoliser le pouvoir pour tenir la société, d’avoir recours à des puissances extérieures pour consolider ses acquis. Les temps ne sont plus à l’intérêt de possession mais à l’intérêt de milieu, c'est-à-dire à la construction d’un environnement stable et prospère, avec des voisins en mesure de participer à l’élaboration d’un cadre collectif autorisant le pacte de sécurité, l’échange ou les économies d’échelle. Dans cette perspective, l’absence de dialogue politique national dans beaucoup de pays arabes, la stagnation économique et sociale, l’absence d’inscription dans des logiques d’intégration régionales et globales, constitue une triple impasse suicidaire. Dans cette perspective encore, les recettes antérieures ne garantissent plus la stabilité mais précipitent au contraire la marche à l’explosion.
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Politique étrangère au Proche-Orient après les printemps arabes : l'introuvable ligne diplomatique

Tue, 31/05/2016 - 00:45





Tiré d’une intervention au colloque « Repenser les relations internationales après les révolutions arabes », beyrouth, USJ, 15-16 avril 2016.

La séquence des soulèvements arabes (depuis 2011) s'inscrit dans un enchaînement historique qui aura laissé les acteurs extérieurs aussi bien que les principales puissances régionales démunis devant un certain nombre de ruptures non prévues.
La fin de la bipolarité fut la première d’entre elles, qui priva les récits politiques de cadre explicatif sur les enjeux régionaux (même si ces récits étaient peu convaincants). Il y eut ensuite l'échec du processus de paix après 1995, qui révéla la revanche des enjeux sur les volontés politiques : les Etats-Unis, notamment, ont tenté d’imposer un agenda pour la paix. Mais les thèmes écartés (comme la question du retour des réfugiés) sont revenus au galop, les méfiances des acteurs et les réticences des sociétés ont fait le reste. En parallèle, l'échec de Barceloneen 1995 à accompagner un processus… sans plus de processus, consacra l'impuissance de l'Europe à peser encore dans les tragédies méditerranéennes. La tentative de l’Union pour la Méditerranée après 2008 aura le même destin. Après les attentats de septembre 2001, suivis par deux guerres américaines dans le "grand Moyen Orient", c’est la première puissance militaire mondiale qui se montre impuissante à réguler la zone, où elle s’enlise même. Lorsque surviennent les "printemps arabes", les diplomaties n’ont plus de boussole. Accompagnés de nombreux faux débats mais aussi de vraies pertes de repères, les soulèvements et leurs conséquences imposent de repenser la région, comme la pratique de la politique internationale.
Les faux débats
Plutôt que de s’interroger sur le bilan de relations bilatérales trop étroites avec des régimes qui prétendaient au monopole de la représentation de sociétés en réalité en pleine diversification, plutôt que de questionner cette absence de dialogue avec les sociétés civiles (dialogue auquel des diplomaties démocratiques renonçaient souvent à la demande des régimes autoritaires eux-mêmes), plutôt que de remettre en cause la croyance en la capacité des régimes régionaux à s’ériger en remparts contre "la terreur", plutôt que de descendre en profondeur dans l’analyse pourtant fondamentale des sociologie des forces de coercition, de l'Etat profond", ou des déséquilibres sociétaux (cela viendra plus tard, sous les plumes de (Hazem Kandil, jean-Pierre Filiu ou d’autres), beaucoup de travaux donnèrent une importance excessive à des questions plus trendy que fondamentales.
Le débat sur les équilibres pro et anti occidentaux au Proche-Orient, par exemple, fut un premier réflexe. Les soulèvements allaient-ils rendre la région plus libérale, et lui faire enfin rattraper la globalisation occidentale ? Ou au contraire, renversaient-ils des régimes qui avaient toujours servi les intérêts américains et européens ? La question n’était pas illégitime. Mais elle était occidentalo-centrée, et datée. Tout comme les analogies historiques nombreuses, qui nous faisaient comparer les interventions américaines de 2001-2003 aux State buildings allemand et japonais de 1945, ou les soulèvements arabes de 2011 à l'Europe de 1848 ou de 1989. De la même manière, on crut voir dans les demandes de dignité de 2011 l’effet mécanique des réseaux sociaux, sous-entendant que sans eux, la société arabe n’aurait su s’exprimer. Un troisième faux débat, toujours aussi peu enclin à saisir la dynamique régionale, s’attacha à la performance de l’anticipation ou de la prospective, des oracles et des prévisions : pourquoi, au nord de la Méditerranée, n'avait-on rien vu venir dans les chancelleries ou les planning units ? On aurait pu s’interroger également sur le fait de savoir pourquoi des appareils d'Etat puissants, qui pensaient contrôler des sociétés quadrillées de Moukhabarats, n’avaient rien vu venir non plus.

Pertes de repères
En réalité, les événements de 2011 sonnaient la fin définitive d'une configuration familière. Des interlocuteurs de longue date disparaissaient. Des États pivots basculaient. Et des dilemmes resurgissaient, qui revoyaient à des impasses analytiques antérieures : quelle position adopter face à des élections libres donnant la victoire à des partis religieux ? face à l’Egypte de 2012 comme à Gaza en 2006, la gêne était perceptible. Et la difficulté à sortir d’une lecture par le clivage "partis religieux contre partis laïcs", était forte. Entre stabilité régionale et promotion de la démocratie, entre intérêts géopolitiques (soutenir des alliés de longue date) et sens de l'histoire (soutenir des peuples), les Etats-Unis comme plusieurs de leurs alliés, hésitaient, ou se réfugiaient dans le soutien à des segments d'opinion commodes mais minoritaires ("Tahrir").
La nouvelle grammaire politique régionale est encore largement impensée par les diplomaties extérieures, mais peut-être aussi locales. La multiplication des multivocal ou failedstates (Syrie, Irak, Libye...), le morcellement des acteurs avec retour de clivages anciens (Cyrénaïque, Tripolitaine...), le brouillage des frontières entre régimes, partis, mouvements, et l'obligation de prendre en compte des sociétés aux modes d’expression renouvelés, ne peuvent plus guère être appréhendés par la seule focalisation sur des clivages macro-politiques (sunnites / chi’ites), ni sur l’entretien de relations bilatérales privilégiées fondées sur quelques « hommes forts ».

Quelle ligne diplomatique?
L'Europe en tant qu’Union, hélas, semble avoir renoncé à la question elle-même.  Elle ne constitue plus pour l'instant un acteur stratégique dans son environnement stratégique méridional. Les Etats-Unis d'Obama, en dépit de quelques audaces importantes (le discours du Caire de 2009, le dealiranien) paient encore le prix de la décennie néo-conservatrice. Leurs hésitations par ailleurs compréhensibles en Egypte, à Bahreïn ou en Libye, leur recul sur le dossier syrien en 2013, ont fait vaciller leurs grands partenariats traditionnels, avec l’Arabie saoudite, Israël, et dans une certaine mesure la Turquie. Leur renoncement de fait sur le dossier israélo-palestinien accentue le sentiment d'un retrait américain dans la région, accompagné par un retrait britannique (certes moins structurant).
Moscou a décidé de tirer profit de ces hésitations américaines pour se faire "game changer" régional, mais dans une région où l’on ne change pas le jeu si facilement. La France fait à la fois le pari d'un retour aux sources de la Realpolitik (avec son alliance saoudienne et son partenariat égyptien), et celui d’un retour aux enjeux traditionnels, avec la relance, en juin 2016, d’une conférence sur la situation israélo-palestinienne. Ce double front est-il tenable ? Ce réalisme est-il réaliste ? Il est trop tôt pour le dire. beaucoup dans la région attendent ce qui serait la véritable évolution, à savoir une implication des puissances émergentes, sur le modèle de l’initiative turco-brésilienne de 2010 (sur le nucléaire iranien), mais avec plus de force, et avec d’autres acteurs (la Chine ?). L’implication des émergents dans cette poudrière reste néanmoins, pour l’heure, fort hypothétique.
Les acteurs traditionnels, extérieurs comme régionaux, sont usés. Les Etats-Unis ont échoué, les européens ont disparu, les politiques étrangères arabes jadis clefs (« pas de paix sans la Syrie, pas de guerre sans l’Egypte », disait Kissinger) sont en retrait, et les puissances régionales non arabes (Israël, Turquie, Iran), tout en étant devenues les plus structurantes, connaissent bien des difficultés. Le nouveau concert d'interaction, qui pourrait faire pièce à l’actuel concert d'impuissance, se fait encore attendre.

Paris – Bruxelles : rappels

Mon, 28/03/2016 - 00:09


 Publié sur Global Brief (Toronto) Le terrorisme a de nouveau frappé l'Europe, cette fois à Bruxelles, à proximité de ses institutions supranationales. L’émotion ou la colère, légitimes, ont suscité des commentaires nombreux. Quelques éléments de Realpolitik méritent toutefois d’être rappelés.
1-      En premier lieu, si l'Europevit désormais en état d’alerte permanent, le phénomène est global et va le rester. Les attentats du 22 mars étaient certes les premiers de l’année 2016 sur le territoire de l'Union Européenne depuis ceux de Paris, le 13 novembre 2015. Mais plus de trente attaques terroristes ont été perpétrées dans le monde depuis le 1ejanvier. D’Istanbul à Bamako en passant par Ouagadougou, Zliten (Tunisie), Peshawar ou Lahore (Pakistan), Grand Bassam (Côte d’Ivoire) ou Iskandariya (Irak), le phénomène est mondial. L’Etat Islamique a revendiqué beaucoup de ces actes récents, mais d’autres groupes ailleurs sont loin d’être en reste, comme Boko Haram ou Al Qaida. L’acte terroriste est devenu facile d’emploi dans notre monde, il est la réponse de groupes spécifiques aux appareils étatiques militairement plus puissants, et crier chaque fois à la stupeur est hélas à la fois illusoire et contreproductif. Tout comme il est contre-productif de traiter médiatiquement ces faits comme si les cibles occidentales étaient plus importantes que les autres, ou méritaient davantage de compassion.
2-      Les actions terroristes ne sont ni aveugles, ni nihilistes. Elles ne sont pas aveugles car elles touchent des Etats faibles, et l'Europe, aux yeux des terroristes, en fait désormais partie. C’est une différence frappante avec le cas du 11 septembre 2001, qui en visant les Etats-Unis voulait à l’inverse porter un coup à une superpuissance réputée invincible. Plus précisément encore, les auteurs de ces actions envoient des messages à peine cryptés, en s’attaquant à des symboles plus ou moins subtils : des cafés fréquentés par une jeunesse urbaine plutôt aisée et surtout, multiculturelle ; des lieux de spectacles qui en eux-mêmes ou de par les groupes musicaux qui y jouent, peuvent donner lieu à une stigmatisation en lien (parfois grossier) avec le conflit israélo-palestinien ; des lieux de transports (métro, aéroport bruxellois) symboles supposés des institutions supranationales, et d’une globalisation marquée elle aussi par le multiculturalisme et l’échange entre populations. Ces actions sont encore moins nihilistes, dans la mesure où ceux qui les revendiquent sont porteurs d’un projet politique précis, luttent ailleurs pour des gains territoriaux (comme le groupe Etat Islamique), recrutent en ligne sur la base de ce projet, et de promesses dans l’au-delà. Plaquer ici le concept très occidental de nihilisme paraît donc inadapté.
3-      Les attaques ne sont pas seulement non plus des représailles qui seraient infligées à des politiques étrangères précises : le phénomène est plus complexe. 
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T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter (dirs.), British Foreign Policy and the National Interest. Identity, Strategy and Security

Thu, 25/02/2016 - 22:51


T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter (dirs.), British Foreign Policy and the National Interest. Identity, Strategy and Security, Palgrave, Londres, 2015
Le lien entre politique étrangère et intérêt national ne va plus de soi, comme on le voit aujourd’hui dans plusieurs Etats membres de l'Union Européenne où l’on rechigne à mobiliser ce dernier concept, soit par rejet explicite, soit par omission. La politique étrangère comme politique publique visant à organiser à l’extérieur la poursuite de l'intérêt national ne serait donc plus assumée comme telle. S’agit-il d’une incapacité à penser cet intérêt ? A l’assumer publiquement ? A procéder sa formulation sans rompre la cohésion entre différents cercles de décideurs ? S'agit-il plutôt d'une prise en compte des nouvelles contraintes du storytelling, qui imposent une rhétorique prudente à l'appui de son action extérieure ? En regrettant, le 5 février 2013, que l'intérêt national soit en train de « prendre le pas sur l’intérêt européen », ou en affirmant quelques jours plus tôt et peu après l'opération Serval, dans ses vœux à la presse, que la France n’avait « aucun intérêt au Mali [et ne défendait] aucun calcul économique ou politique », François Hollande illustrait en partie cette tendance, à propos d’une intervention militaire pourtant saluée internationalement comme réussie.
T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter, et les auteurs rassemblés dans cet ouvrage collectif, reviennent sur ce lien entre politique étrangère et intérêt national, dans un Royaume-Uni où les interrogations publiques sur l’action extérieure sont désormais nombreuses (voir le rapport de la London School of Economics sur une « crise de confiance » de la politique étrangère britannique).
Outre plusieurs chapitres importants (celui d’Alexander Edmunds, « Organising for British National Strategy », sur les acteurs contribuant à la formulation de l'intérêt national ; celui de Helen Parr sur la guerre des Falklands), on retiendra d’abord une introduction présentant un récapitulatif utile des possibles définitions académiques de l'intérêt national, et la typologie proposée par Jamie Gaskarth dans son chapitre « The National Interest and Britain’s Role in the World ». Fondée sur la théorie du rôle en politique étrangère (perception d’un rôle spécifique par les décideurs pour leur pays), l’approche distingue les orientations possibles de ce rôle, les conceptions qui en découlent et les pratiques politiques qu’elles supposent de mettre en œuvre. Pour le Royaume-Uni, les orientations potentielles sont nombreuses : celle d’un Etat isolé, d’un partenaire régional, d’une puissance d’influence, d’un leader international responsable, d’une puissance interventionniste opportuniste, d’une grande puissance. Chacune de ces options impliquant des conceptions précises (un phare de la démocratie, un pont entre les deux rives de l’Atlantique, un allié fiable, un partenaire constructif, un garant du droit international et des droits de l'homme, un protecteur régional…), et des actions concrètes (interventions économiques sur les marchés ou militaires sur le terrain, une présence forte dans les organisations internationales, des discours diplomatiques ou des pratiques domestiques en adéquation…).  
On ne peut éviter de faire ici le parallèle avec la France, ou avec l'Allemagne, troisième membre de ce trio des puissances moyennes européennes, au sens de puissances qui, sans pour autant pouvoir prétendre à la comparaison avec les grandes puissances reconnues comme telles (les États-Unis, ou dans une moindre mesure la Chine) conservent suffisamment de ressources pour exercer une influence à l'échelle globale et non dans son seul environnement régional immédiat, sur un vaste ensemble d'enjeux, ce qui les place dans une catégorie d’influence supérieure aux puissances régionales ou aux Etats d'influence uniquement sectorielle.  
La France se voit-elle toujours comme une grande puissance ? Comme un moteur régional (en tandem avec berlin) ? Comme une puissance globale d’influence ? Un leader international responsable (membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies) ? une puissance interventionniste en dépit de ses limites de moyens ? Ou, en d’autres termes, de quel type puissance la formulation de ses intérêts nationaux est-elle le nom ? Le débat est lancé, et la comparaison britannique apportée par Gaskarth et ses collègues ne peut qu’être la bienvenue.

X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française

Sun, 10/01/2016 - 16:08


X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française. De Sarkozy à Hollande, L’Archipel, Paris, 2015
Paru dans le dernier numéro de la regrettée revue Alternatives Internationales. Merci à toute l'équipe pour ces années de lecture partagée. FCh------------
Dans un récit complet, Xavier Panon (RMC, BFM, La Montagne...) nous offre un bon livre de journaliste sur la politique étrangère de la France de 2007 à 2015, soit sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, et la première partie du mandat de François Hollande. Il s’inscrit là dans une veine (Albert du Roy, Hubert Coudurier...) utile pour qui souhaite garder une mémoire des bilans présidentiels globaux de l’action extérieure.
L’ouvrage comprend quatre parties, qui reprennent d’abord l’affrontement de style entre les sixième et septième chefs d’Etat de la Ve République, puis les conflits dans lesquels la France s’est trouvée engagée (Géorgie, Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan, Irak-Syrie, Mali, Centrafrique), les questions européennes, enfin les grands dossiers géographiques bilatéraux (Etats-Unis, Russie, Chine, Japon, Inde, monde arabe, Golfe, Israël, Iran, Afrique).
L’originalité vient naturellement de la comparaison Sarkozy - Hollande, dont il ressort certes les oppositions (alimentées par les témoignages nombreux des conseillers respectifs), mais également les continuités, qui datent même d’époques antérieures (Nicolas Sarkozy avait déjà entamé une relation de proximité avec l’Arabie depuis novembre 2009 ; Jacques Chirac, comme Premier ministre en 1974 puis comme Président en 1995, s’était déjà considérablement rapproché du Qatar). Le mélange de rappel des situations géopolitiques dossier par dossier, et d’anecdotes sur la politique conduite par la France, donne un résultat parfois déroutant par son aspect fragmenté, mais qui au final retranscrit bien cette ambiance décousue, dictée par les changements de priorités incessants au fil de l’actualité internationale, qui caractérise la pratique de la politique étrangère au XXIe siècle.
L’accès de X. Panon aux principaux acteurs de cette politique (conseillers majeurs, plusieurs ministres, François Hollande lui-même) a bien entendu son revers : en choisissant de retranscrire les informations données par les auteurs de la politique ainsi chroniquée, la critique, même le recul, deviennent plus difficiles. Ils ne sont pas absents toutefois, et plusieurs incohérences ou valses-hésitation, de chacune des deux équipes au pouvoir, sont soulignées. Cette proximité des acteurs a par ailleurs le mérite de faire vivre la diplomatie française en chair et en os, mettant en lumière le travail difficile des équipes (comme J-D. Levitte sous Sarkozy, Romain Nadal sous Hollande), et des ambassadeurs (François Gouyette alors en Libye, ou bien d’autres encore).
On peut - toujours - plaider pour plus de synthèse, plus de transversalité, plus de décryptage, regretter que certains dossiers ne soient pas davantage approfondis (L’OTAN, l’Afrique...). Mais l’ouvrage se lit comme un roman, l’enquête est minutieuse, et la fresque de la politique étrangère de ce début de XXIe siècle est réussie.F. Charillon

Après le 13 novembre : ne pas laisser l’émotion aveugler la vision stratégique

Sun, 06/12/2015 - 15:44



















  Paru dans Ouest-France du 2-12-2015

Les attaques subies par la France ce 13 novembre dernier ont suscité une émotion légitime, et appellent des réponses fortes. Pour autant, elles n’invalident pas un certain nombre d’analyses stratégiques établies préalablement, qu’il serait dangereux de renier précipitamment.En premier lieu, si la politique étrangère de la France doit incontestablement s’adapter à une nouvelle donne, le lien entre cette politique-là et les attentats reste à démontrer. On peut, on doit, évoquer les risques inhérents à l’interventionnisme militaire de la France dans les dernières années (du Mali à la Syrie), ou sa relation avec plusieurs Etats du Golfe. Mais on doit aussi reconnaître que d’autres Etats européens comme l’Allemagne ou la Belgique sont également menacés aujourd’hui, alors qu’ils affichent des postures internationales fort différentes. Ensuite, le phénomène « Etat islamique » (comme le phénomène jihadiste en général) est d’une grande complexité, et une solution uniquement militaire à cette question n’existe pas, pas plus qu’une perspective de victoire à court terme. La France, comme les Etats-Unis et d’autres, ont jugé non-souhaitable d’envoyer des troupes au sol en Syrie : le terrain syrien ne s’est pas subitement modifié dans la nuit du 13 novembre.le régime de Damas, appuyé par Moscou qui l’a sauvé à plusieurs reprises, a été jugé responsable du désastre syrien autant que Daech. Que l’avenir de son chef importe moins à l’heure actuelle, cela est sans doute vrai. Que la Russie modifie son comportement, cible enfin l'Etat islamique davantage que les autres groupes d’opposition syriens, pour se réinsérer dans un dialogue stratégique avec l’Occident après son coûteux isolement ukrainien, voilà qui ouvre quelques pistes. Qu’il faille, pour une politique étrangère sérieuse, parler avec tous les acteurs qui comptent, c’est une évidence : on sait ce que coûte la posture néo-conservatrice consistant à ne dialoguer qu’avec ceux qui nous plaisent. Pour autant, le passif de Bachar al-Assad d’une part, l’agenda politique de Vladimir Poutine de l’autre, restent probablement incompatibles avec la vision française, au-delà de quelques opportunités tactiques. Enfin et surtout, la France se veut une puissance de proposition, capable d’élargir le champ de vision stratégique. Au-delà de l’émotion du moment, c’est bien à cela qu’il faut procéder. Proposer une vision inclusive des maux du Proche-Orient et des déséquilibres sécuritaires internationaux, ne pas réduire les enjeux à l’avenir d’un seul régime, ne pas remplacer la finesse d’analyse par quelques slogans, ne pas oublier que la France n’est pas seule à être touchée par le terrorisme, et que le soutien international dont elle a bénéficié ne doit pas se transformer en « deux poids deux mesures » par relativisation des maux des autres, sont autant d’impératifs en ces temps d’épreuve, pour éviter de nouvelles étranges défaites.

Penser la guerre

Sun, 29/11/2015 - 22:12
Collectif - Paru dans le Le Monde.fr | 27.11.2015 à 16h06 En réaction aux attaques terroristes de Daech, le président du CNRS a récemment appelé à « comprendre dans le détail et avec toute la profondeur nécessaire les phénomènes qui sont à l’œuvre aujourd’hui ». C’est une ambition forte et nécessaire. Il faut désormais s’en donner les moyens.
Une nouvelle génération de chercheurs
Au cours des dernières années, la France s’est dotée d’une nouvelle génération d’universitaires spécialistes des questions stratégiques et de défense : ils étudient les conflits armés comme les pensées et doctrines, les politiques et les phénomènes internationaux qui s’y rattachent. Des soutiens financiers leur ont été accordés par les pouvoirs publics, notamment par le ministère de la défense et l’Institut des hautes études de défense nationale qui dépend du Premier Ministre. Des organismes ont été créés, à l’image de l’Institut de Recherches Stratégiques de l’Ecole militaire (IRSEM) et une association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES) a vu le jour pour tenter de structurer ce champ d’études encore peu implanté en France.
De telles évolutions étaient urgentes : le paysage stratégique international est de plus en plus complexe et la sécurité du territoire national est soumise à des pressions internes et externes, comme le rappelle tragiquement la série d’attentats qu’a connu notre pays en 2015. Le voisinage européen est le théâtre de guerres, nouvelles ou anciennes (Sahel, Proche-Orient, Ukraine), davantage d’acteurs non-étatiques émergent dans le paysage stratégique, les pratiques diplomatiques changent et les politiques étrangères et de défense sont redéfinies.

Une reconnaissance insuffisante

Malgré la centralité de ces enjeux, la reconnaissance institutionnelle et scientifique de l’analyse universitaire sur la guerre, en France, reste insuffisante si l’on compare avec d’autres pays. Au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux Etats-Unis, les études sur la guerre et la stratégie, et plus largement l’étude des relations internationales, disposent d’un véritable écho et bénéficient de la présence d’importants départements pluridisciplinaires au sein des universités. Rien de tel en France, où la recherche internationale et stratégique est encore marginalisée et fragmentée.
Elle est d’abord marginalisée au sein de l’institution universitaire où ces sujets ne disposent pas de la légitimité et de la crédibilité scientifiques dont elles bénéficient à l’étranger. Dans le débat public, la recherche universitaire est aussi marginalisée par des experts auto-proclamés qui offrent aux médias des réactions à chaud. Dans le monde de la décision, enfin, elle se heurte au manque de temps des acteurs pour toute lecture supérieure à trois pages, et à leur réticence à accepter une vision extérieure à la machine d’Etat. Conséquence de cette situation, les meilleurs éléments de la recherche stratégique française sont sollicités et recrutés à l’étranger plutôt qu’en France, ce qui constitue une perte sèche pour notre pays.

L’étude de la guerre, en France, est également fragmentée en plusieurs disciplines (histoire, droit, science politique, géographie, sociologie, etc.) alors que, par définition, le phénomène guerrier est un « fait social total » qui relie tous les domaines de l’action humaine : l’objet « guerre » suppose une approche globale et transversale. Par conséquent, une collaboration des différentes disciplines du savoir au sein d’un même département universitaire pourrait grandement faire progresser notre connaissance des conflits contemporains.

La nécessité des approches universitaires de la guerre

Qu’apporte une analyse scientifique, universitaire, des questions stratégiques ? Une combinaison rigoureuse d’innovation conceptuelle et de connaissance empirique, régulièrement évaluée comme telle par des pairs. La mise par écrit d’un travail de terrain approfondi, au contact d’acteurs ou de populations de statuts extrêmement variés. Une complémentarité avec les expertises étatiques, qui ne traitent pas les mêmes sources et sont contraintes par des logiques bureaucratiques ou politiques. Cet apport-là ne saurait être compensé par quelques tweets d’« experts », par les synthèses prudentes de quelques institutions privées, par des notes internes de quelques bureaux d’études, ni, à l’Université, par des approches qui rejettent la spécificité des phénomènes internationaux et stratégiques.
Peut-on se passer aujourd’hui en France d’une telle analyse, simplement par manque de temps de lecture, pour préserver des rapports de force au sein de disciplines académiques consacrées, ou pour ménager le statut et la susceptibilité de tel habitué des médias ou des couloirs ministériels ? Est-il raisonnable de se priver d’interlocuteurs nationaux compétents pour échanger avec les chercheurs étrangers ? De penser que des non spécialistes des questions internationales pourront être pris au sérieux par des spécialistes, bien réels eux, de ces questions, dans d’autres Etats ? De balayer d’un revers de main les auteurs d’ouvrages rigoureux sur des situations internationales qui menacent notre sécurité ?

Écouter ce que les chercheurs spécialistes des questions internationales et stratégiques ont à dire n’est plus un luxe mais une nécessité. Leur donner les moyens d’exister institutionnellement (à travers des recrutements, des départements universitaires, des associations scientifiques, des chaires, des centres de recherche ou des observatoires) et cesser d’affaiblir les relais déjà existants est devenu prioritaire.

Thierry Balzacq, professeur de science politique à l’université de Namur en Belgique ; Frédéric Charillon, professeur de science politique à l’université d’Auvergne ; Jean-Vincent Holeindre, professeur de science politique à l’université de Poitiers et président de l’AEGES ; Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, titulaire de la chaire d’études sur la guerre du Collège d’études mondiales (FMSH) ; Hugo Meijer, Lecturer en études de défense au King’s College London ; Alice Pannier, doctorante en relations internationales à Sciences Po ; Frédéric Ramel, professeur de science politique à Sciences Po ; Jean-Jacques Roche, professeur de science politique à l’université Paris-2 ; Olivier Schmitt, Associate Professor au Center for War Studies de l’université du Danemark du Sud.

Afrique du Nord Moyen-Orient 2016 : Logiques de chaos, dynamiques d’éclatement

Sun, 22/11/2015 - 16:25


Extrait de F. Charillon, A. Dieckhoff (dirs.) Afrique du Nord Moyen-Orient 2016 : Logiques de chaos, dynamiques d’éclatement - La Documentation Française, 2015Le Golfe, nouveau pôle de stabilité apparente
C’est au final à une profonde redistribution des cartes que l’on assiste dans la région. Les régimes que l’on croyait sclérosés au point d’être éternels ont été soit destitués, soit violemment contestés, soit dans l’obligation d’entamer un processus de réformes au moins apparentes. D’une logique d’immobilisme (qui avait singularisé la région à l’heure où d’autres connaissaient le changement en plusieurs vagues - Amérique du Sud, puis Asie du Sud Est, Europe orientale, même Afrique subsaharienne…), la zone afrique du Nord Moyen-Orient (ANMO) est passée à une dynamique de turbulence, qui la transforme en inconnue majeure du système international. De cela découlent bien entendu plusieurs conséquences. En premier lieu, les interlocuteurs arabes traditionnels ont disparu, tandis que leurs remplaçants sont soit introuvables dans le cas des Etats effondrés (Libye, Yémen), soit dans une situation de stabilité fragile qui n’exclue pas de nouveaux soubresauts (Tunisie, Egypte). Plusieurs autres régimes ont tenu, mais ressortent déstabilisés par les événements récents, à la fois du fait de vulnérabilités internes et de du choc exogène régional récent. Ce dernier se fait sentir soit par des dangers directs (pour les Etats contigus à l’épicentre syro-irakien comme la Jordanie ou le Liban, dont les territoires sont menacés), soit par des retombées indirectes (pour ceux dont une partie de la jeunesse rejoint les rangs de l’Etat islamique, comme au Maroc ou en Tunisie, ou qui sont en première ligne de la violence sahélienne, comme l’Algérie). Ensuite, dans ce contexte, les monarchies du Golfe qui n’ont pas connu les « printemps arabes » font figure, selon l’angle d’analyse, de pôles de stabilité ou de systèmes réfractaires au changement. Ce qui n’exclut pas que leurs sociétés restent travaillées par des évolutions qui tôt ou tard devront être prises en compte.[1] Ce qui n’exclut pas non plus que des nuances subtiles apparaissent entre elles, sur fond de rivalités politico-religieuses, qui se manifestent particulièrement sur le terrain de la politique étrangère. Ainsi, si le Qatar a soutenu fortement l’accession de Mohamed Morsi à la tête d’une Egypte provisoirement dirigée par les Frères Musulmans (juin 2012 – juillet 2013), l’Arabie Saoudite a mis tout son poids derrière le Maréchal Abdel Fattah al-Sissi, qui a destitué ce dernier avant de se faire élire un an plus tard. Mais le Golfe, à la suite de cette séquence 2011-2015, apparaît néanmoins comme un espace aux fondements politiques plus solides, dont le « risque-pays » est moins élevé qu’ailleurs, ce qui n’échappe ni aux acteurs ou investisseurs économiques, ni aux politiques étrangères extérieures. D’un jeu moyen-oriental jadis dominé par les grands Etats du nationalisme arabe (Egypte, Syrie, Irak) dont les armées nombreuses étaient des acteurs clefs d’une reprise toujours possible d’un conflit avec Israël (1948, 1956, 1967, 1973, 1982…), on est passé à un pôle golfique attractif économiquement, aussi bien acheteur qu’investisseur imposant, devenu de surcroît entrepreneur politique et religieux régional (Syrie, Libye…) et transnational.Entre retour de l’homme fort et déliquescence de l'Etat
Le constat de chaos qui a émané des printemps arabes[2] a également remis en selle l’autoritarisme politique. Comme si l’on retenait davantage les leçons venues d’Egypte (où le pouvoir autoritaire de Sissi apparaît comme une tentative de restauration de l’ordre) que les enseignements de Syrie (où la dictature baasiste a précipité l’embrasement de la guerre civile) ou d’Irak (où la pratique politique de Maliki a préparé le succès de Daech chez les sunnites), le culte de l’homme fort réapparaît. On a déjà évoqué le cas égyptien, et en Libye, la nomination du général Khalifa Haftar à la tête de l'armée en mars 2015 obéit aussi à cette quête de charisme autoritaire comme rempart au chaos. Mais ce schéma a ses variantes non arabes, en système démocratique cette fois. La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, devenu président en août 2014, en donne un exemple intéressant, dans le bras de fer qui se joue entre d’une part la crispation autoritaire d’un régime en voie de personnalisation croissante, et  d’autre part la résistance du corps électoral, qui a abouti à la perte de la majorité absolue par l’AKP (parti islamiste modéré du président Erdoğan) lors des élections de juin 2015. La victoire de Benjamin Netanyahu aux élections législatives israéliennes (mars 2015), a vu la victoire (surprenante au regard des derniers sondages) de cette stratégie de l’homme fort, au discours intransigeant, au prix même de quelques dérapages. Ce retour des hommes forts ne saurait remédier à la crise profonde que connaît l'Etat au sud et à l’est de la Méditerranée en général. On l’a dit plus haut, le révisionnisme territorial de Daech, la fin désormais plus qu’envisageable d’entités façonnées par l’histoire récente (et souvent coloniale),[3] tournent d’abord indéniablement une page arabe. Comme l’a résumé le politiste (et polémiste conservateur) américain Charles Krauthammer (pour une fois avec plus de justesse que dans d’autres de ses hypothèses passées), des Etats comme l'Irak et la Syrie doivent être entièrement repensés : les frontières anciennes ont disparu, l’unité étatique ne pourra être reconstituée, les lignes de la carte Sykes-Picot sont caduques, et pour les Etats-Unis ou leurs alliés, de nouveaux ennemis pour l’instant non étatiques apparaissent, ainsi d’ailleurs que de nouveaux alliés possibles (comme les Kurdes).[4]Si l’Etat arabe est aujourd’hui dans un moment crucial et difficile de son histoire, c’est notamment en raison du fait que les printemps ont mis à bas quelques-uns de ses piliers, sans résoudre pour autant ses impasses principales. L’incroyable pérennité des régimes, on l’a dit, démocratiquement condamnable et socialement dommageable en interne mais politiquement et économiquement rassurante pour l’extérieur, a disparu dans plusieurs pays. Avec elle s’est effondrée, au moins provisoirement, la sécurité intérieure ou encore la manne touristique (les deux phénomènes étant liés). Les combats récurrents entre l’armée égyptienne et les groupes islamistes (en particulier dans le Sinaï), les attentats qui ont touché la Tunisie en 2015,[5] en sont l’illustration dans les deux pays qui ont initié les « printemps » en 2011. Le semblant d’unité arabe, certes en partie factice mais qui demeurait au moins un garde-fou rhétorique autour de quelques thèmes comme la cause palestinienne, a laissé place à des clivages assumés, et, de plus en plus au Levant, à une confrontation destructrice entre sunnisme et chi’isme. Parallèlement, l’intégration des mouvements ou partis religieux dans un jeu politique normalisé, n’a pas eu lieu. La chasse aux Frères Musulmans ouverte par le président égyptien Morsi depuis son accession au pouvoir, l’attraction exercée par Daech sur les mouvements radicaux arabes, les jeux obscurs (et à haut risque) de clientélisme ou de manipulation de certains de ces mouvements par des Etats sur des théâtres extérieurs, ont largement fait échouer toute amorce de débat serein sur une place négociée de l’acteur religieux dans la vie politique régionale. A terme, ce jeu déstabilisera l’ensemble des Etats qui s’y seront prêtés. De la même manière, la longue liste des maux connus du monde arabe depuis plusieurs décennies, reste quasi intacte : difficulté des processus de succession ici, sortie de l’économie de rente ailleurs, place de l’armée dans la conduite du pays et efficacité réelle de celle-ci face à la menace extérieure, centralité de la question israélo-palestinienne aux yeux d’une opinion en proie par ailleurs à des frustrations nombreuses…Si l’extrême diversité des situations nationales fait que l’on ne peut plus parler globalement de « régimes politiques arabe », comme le faisaient en leur temps M. Flory, B. Korany, R. Mantran, M. Camau et P. Agate,[6]l’équation arabe certainement, le malaise arabe probablement, peut-être même « le malheur arabe » hélas,[7]demeurent. A l’heure d’un néo-ottomanisme turc, d’une réintégration de l’Iran dans le jeu régional et international, et d’une crispation droitière encore exacerbée en Israël, les ingrédients semblent rassemblés pour de nouveaux épisodes orageux.


[1] Voir L. Bonnefoy, M. Catusse (dirs.), Jeunesses arabes, La Découverte, paris, 2013.A. Le renard, Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite, Dalloz, Paris, 2011. [2]Parmi les dernières livraisons sur ce sujet, voir H. Bozarslan, Révolution et état de violence : Moyen-Orient 2011-2015, CNRS Editions, Paris, 2015. [3]Voir P-J. Luizard, Le piège Daech. l'Etat islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, Paris, 2015. M. Benraad, Irak, la revanche de l'histoire : De l'occupation étrangère à l'Etat islamique, Vendémiaire, Paris, 2015. [4] Ch. Krauthammer, « A new strategy for Iraq and Syria”, the Washington post, 18 juin 2015. [5] A Sousse en juin 2015, près de Tunis en mars au musée du Bardo. [6] Les régimes politiques arabes, PUF, Thémis, Paris, 1990. [7] S. Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud, Paris, 2004.

La difficile marge de manœuvre de la France au Moyen-Orient

Fri, 30/10/2015 - 21:43



"La France a-t-elle encore une politique arabe ?" "Est-elle passée, au Proche-Orient, d'une approche dite gaullo-mitterrandienne à une tentation néo-conservatrice ?" Que signifie le récent rapprochement avec les Etats du Golfe et notamment l'Arabie Saoudite ? Le débat public ne manque pas d'interrogations récurrentes sur le sujet, avec cependant plusieurs biais ou angles morts.Un débat erronéLe premier d'entre eux consiste à ne plus questionner les termes eux-mêmes, or ceux-ci posent problème. La "politique arabe", vocable datant des années 60, remis brièvement au goût du jour par Jacques Chirac lors d'un discours à l'Université du Caire en 1996, désigne-t-elle une politique par nature pro-arabe (ce dont on a longtemps accusé le Quai d'Orsay), ou bien une tentative pour définir une stratégie au sud et à l'est de la Méditerranée, qui n'exclue d'ailleurs pas la prise en compte de la diversité des situations nationales ? Que signifie encore une approche "gaullo-mitterrandienne", 25 ans après la fin de la guerre froide, outre la volonté louable de maintenir à l'échelle globale une vision française indépendante de l'allié américain (sans pour autant rompre avec lui), vision qui soit toujours universaliste et non réduite à la défense des seules valeurs occidentales ? Qu'appelle-t-on au juste "néo-conservatisme" en France ? Très loin de ses origines intellectuelles américaines, le terme désigne souvent à Paris, parfois un peu vite, un mélange d'atlantisme (qui existe depuis longtemps dans notre pays), d'occidentalisme, et d'interventionnisme militaire appliqué à une vision manichéenne de l'échiquier international, sur lequel  faudrait frapper d'abord les ennemis supposés consacrés, par solidarité avec des alliés supposés naturels.
Un deuxième biais consiste à aborder la politique française au Moyen-Orient comme la traduction d'un tel choix idéologique, plutôt que comme le résultat d'une marge de manœuvre en réalité fort étroite. Car la capacité française d'agir sur la région ne permet pas autre chose que des ajustements subtils, des compromis pragmatiques, des postures prudentes. Ce qui est certes déjà beaucoup. Mais quand bien même un décideur arrêterait-il une diplomatie délibérément idéologique dans un sens ou dans l'autre, la complexité de cette aire géographique le rattraperait rapidement pour le ramener à la réalité. Perte de repèresCette réalité, quelle est-elle ? Traditionnellement, la France entretenait des liens étroits avec le Liban (ancien mandat, et de tradition toujours francophone), ambigus et conflictuels mais teintés de connaissance mutuelle avec la Syrie (ancien mandat elle aussi), des liens de confiance plus personnels avec plusieurs chefs d'Etat arabes (en Egypte, en Arabie Saoudite, au Qatar et dans les Emirats, jadis avec Yasser Arafat...), tandis qu'hors du monde arabe, la relation restait traditionnellement méfiante avec Israël, entachée de contentieux lourds depuis les années 1980 avec l'Iran (guerre Irak-Iran, dossier libanais, attentats en France, litiges financiers...), et pervertie avec la Turquie par la question de l'adhésion à l'Union européenne. Les proximités arabes se sont trouvées bouleversées par la disparition physique ou politique des acteurs connus de longue date (comme Arafat, Hariri ou Moubarak), par les printemps arabes, les déceptions consécutives (avec la Syrie, sous Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy), et l'extrême complexification des enjeux, avec la montée en puissance d'acteurs non étatiques (Hezbollah, Al Qaida, Daech, Hamas...). Soit dit en passant, cet éloignement progressif ou cet estrangement, dirait-on en anglais, vaut aussi pour le Maghreb, où les jeux à multiples facettes de la situation algérienne, la mort de Hassan II au Maroc en 1999, plus récemment le renversement de Ben Ali à Tunis, ont changé la donne pour la diplomatie française. Plus encore, l'intervention militaire de 2011 en Libye, initialement saluée, est aujourd'hui portée au passif de la France (comme de ses alliés britanniques et américains), et sert d'argument à Moscou et Pékin pour s'opposer à tout règlement occidental de la crise syrienne.
Dans le même temps, les relations avec les Etats non arabes ne se sont pas améliorées. En dépit d'une courte lune de miel au début du mandat de Nicolas Sarkozy, la relation franco-israélienne s'est à nouveau dégradée après la crise de Gaza de 2010, pour se heurter ensuite régulièrement à la personnalité de Benjamin Netanyahu. Le dialogue avec l'Iran n'a naturellement pas bénéficié de l'intransigeance de Paris dans les négociations sur le dossier nucléaire, alors que Washington imposait finalement un accord. La question turque enfin, à peine remise de l'hostilité déclarée de Nicolas Sarkozy à l'adhésion d'Ankara à l'UE, s'est trouvée otage par la suite de la nouvelle posture d'Erdogan (devenu président en 2014), autoritariste en interne et ambigüe à l'international.
Que reste-t-il alors ? Un Moyen-Orient dont l'agenda politique est aujourd'hui dominé par l'expansion de l'Etat Islamique à partir de l'Irak et de la Syrie, devenus Etats effondrés (l'Irak l'était déjà depuis 2003) alors même que les abcès de fixations antérieurs ne sont pas réglés (les question palestinienne, la question kurde, la situation libanaise, les inégalités de développement, les conséquences des guerres américaines puis des printemps arabes...). Un Moyen-Orient en quête de stabilité,[1]où les acteurs étatiques régionaux ont perdu la main face aux groupes armés et aux clivages ethniques et religieux, où les Etats-Unis hésitent (on se souvient du recul de l'administration Obama face au choix de frapper le régime de Damas en 2013), où l'Europe reste absente (après les échec successifs du processus de Barcelone en 1995 puis de l'Union Pour la Méditerranéeen 2008), où la Russie, soudain, se rêve à nouveau en puissance globale, poussant son avantage jusqu'à oser l'engagement militaire Syrie. De quoi la politique moyen-orientale de la France est-elle le nom ?Face à cette poudrière, que fait la France, et quelle lecture peut-on avoir de son action? Après la séquence difficile des printemps arabes (commencée par la situation tunisienne, qui a entraîné le changement du ministre français des Affaires étrangères), Paris semble plus proche aujourd'hui des acteurs conservateurs de la région, qui n'avaient pas caché leur opposition aux "printemps". Les nombreuses visites officielles au plus haut niveau dans les Etats du Golfe, des objectifs stratégiques en phase avec ceux de Riyad (sur la destitution de Bachar al-Assad, la méfiance à l'égard de l'accord iranien ou la situation au Yémen), des contrats commerciaux importants passés avec les Etats du Golfe ou financés par eux (l'achat d'avions Rafale par Le Caire - qui constitue par là même un soutien au régime d'Abdel Fattah al-Sissi, une aide militaire de 3 milliards de dollars à l'armée libanaise), semblent attester d'une ligne dont la cohérence est assumée, et qui privilégie la garantie de stabilité au moins à court terme, en dépit des critiques que cela ne manque pas de susciter.
Par ailleurs, la diplomatie française joint le geste à la parole, en assumant une posture interventionniste inverse à celle de Jacques Chirac sur l'Irak en 2003. En militant ouvertement pour des frappes contre le régime syrien en 2013, en engageant des moyens important contre Daech en Irak depuis 2014 (opération Chammal, mobilisation du porte avion Charles de Gaulle), en ouvrant la voie à des frappes sur le territoire syrien à l'automne 2015, Paris fait preuve du même volontarisme politico-militaire qu'en Afrique, au Mali et en Centrafrique, et avec le dispositif Barkhane.
Plusieurs de ces choix, on l'a dit, rencontrent ceux de l'Arabie Saoudite et de ses alliés émiratis ou koweïtiens. D'autres, comme l'intransigeance sur le dossier iranien, rencontrent nécessairement un écho favorable en Israël. D'autres encore, comme l'engagement militaire contre Daech, viennent soulager l'allié américain. Dans le même temps, le lien de la France avec le Qatar reste fort, même si la priorité, par rapport aux années Sarkozy, semble s'être recentrée sur le grand voisin saoudien. Comment interpréter alors cette posture ? 
L'hypothèse d'un alignement sur un axe Washington – Riyad – Tel Aviv ne résiste pas à l'analyse, ne serait-ce que parce que cet axe n'existe pas. On connaît l'état des relations entre Washington et Riyad d'une part, Washington et Tel Aviv de l'autre, toutes deux victimes entre autres de l'accord sur le nucléaire iranien, après des années de méfiance croissante. L'hypothèse plus idéologique d'un rapprochement français non pas "générique" avec les Etats-Unis et Israël, mais "partisan", avec les Faucons de chacun des deux pays, se heurte aux anomalies que constitueraient alors l'excellente relation de la France avec Riyad et Doha, ou encore les votes français à l'ONU en faveur de la Palestine (en 2011 pour l'intégration de cette dernière à l'UNESCO, en novembre 2012 pour son statut d'observateur non membre de l'ONU, en décembre 2014 en faveur de la résolution palestinienne sur le retrait israélien des Territoires occupés avant la fin 2017, en septembre 2015 pour autoriser les Palestiniens à faire flotter leur drapeau au siège de New York). L'hypothèse plus subtile encore d'un retour, par François Hollande, à une politique de type SFIO, beaucoup plus favorable à Israël sans pour autant s'aliéner les pays arabes, est plus crédible car plus nuancée, mais se heurte aux nombreuses recompositions récentes, qui ont fait voler en éclat l'affrontement binaire et simpliste entre d'un côté "les Arabes" et de l'autre Israël. 
La lecture par une Realpolitik mercantiliste, qui voit la France privilégier les acteurs à la fois très solvables et férus de stabilité régionale, paraît plus solide, à condition de ne pas la ramener à une seule affaire de signature de contrats. Certes, la politique étrangère développée par l'actuel exécutif depuis 2012 et exposée régulièrement par Laurent Fabius, ne fait pas mystère de l'importance à accorder à l'économie, considérée comme le nerf de la guerre dans une diplomatie moderne (d'où  le rattachement du commerce extérieur et du tourisme au quai d'Orsay, la création d'une direction des entreprises et de l'économie internationale, etc.). Et dans cette perspective, les contrats signés avec ou grâce au Golfe, importent. Mais c'est la concordance de cet horizon commercial avec l'objectif de stabilité qui fait désormais l'originalité des liens bilatéraux. La priorité donnée à un environnement stratégique plus stable sur son flanc sud  s'accommode par exemple de l'initiative égypto-saoudienne d'une force arabe commune.
Reste que les multiples contradictions régionales demeurent, qui rendent toute politique unidimensionnelle impossible.  Cette complexité n'est naturellement pas ignorée du quai d'Orsay, qui estime depuis plusieurs mois qu'une confrontation Riyad-Téhéran doublée d'une concurrence Riyad-Doha constitue l'une des toiles de fond de nombreuses tensions actuelles. On sait également que la question de savoir qui, du régime de Damas ou de l'Etat Islamique, doit être tenu premier responsable du chaos syrien, est particulièrement délicate pour maintenir les équilibres entre les différentes amitiés proche-orientales. De surcroît, ces amitiés ne doivent pas altérer l'alliance américaine, dont Paris ne veut pas se départir : même si l'épisode des "lignes rouges" syriennes de 2013 (lorsque Washington avait renoncé au dernier moment à frapper la Syrie en dépit de la volonté française) a laissé des traces profondes, on est conscient à Paris qu'aucune politique forte dans la région ne peut s'envisager seul, sans l'appui américain. 
La politique de la France au Moyen-Orient n'est ni aussi erratique ou improvisée qu'on le prétend parfois, ni aussi déterminée idéologiquement qu'on le soupçonne ailleurs. Elle demeure plus simplement contrainte par les paramètres d'une rencontre à haut risque entre une puissance moyenne à vocation globale, et une région en proie à un chaos que nul ne maîtrise, mais que tout le monde subit.
@charillon


[1] F. Charillon, A. Dieckhoff, Afrique du Nord Moyen-Orient : Logiques de chaos, dynamiques d'éclatement, La Documentation Française, Paris, 2015.

Dire les relations internationales en France : acteurs et dynamiques

Fri, 25/09/2015 - 16:29

 
Qui anime le débat sur les relations internationales (RI) en France depuis vingt-cinq ans ? Répondre à cette question tient de la gageure, dans la mesure où ni la définition desdites RI, ni le type de sources considérées comme légitimes, ni les attentes qui y sont adressées, ne sont consensuelles. Il y a, par ailleurs, des sous-questions dans la question. Se dégage-t-il un discours français spécifique en matière de RI ? Si oui, celui-ci prend-il les contours d’une pensée unique ou d’une idéologie dominante – et laquelle ? –, ou plutôt ceux d’une « French touch » qui, sans être monolithique, permettrait de tracer les contours d’une sensibilité particulière, ou bien encore d’une mosaïque qui, faute de cohérence, devient illisible depuis l’extérieur ? Le paysage est-il figé sur cette période, ou a-t-il évolué au cours de ces vingt-cinq dernières années ? Enfin, l’analyse des RI en France est-elle propice à l’initiative privée ou, au contraire, au contrôle étatique ?
Ces enjeux ne sont pas neutres pour un pays dont la politique étrangère reste l’une des plus actives de la planète – qu’autant qu’elle sert un membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies – et dont l’outil militaire est mis régulièrement à contribution. Ces politiques publiques ainsi mises en œuvre, sont-elles guidées par la seule analyse interne à la machine étatique ? Sont-elles correctement nourries ou assistées par les enseignements d’une réflexion extérieure, libre, indépendante et de qualité ? Et si oui, cette dernière est-elle pluraliste, ou bien y décèle-t-on des biais politiques, des routines, des tabous ?
Retrouvez l'intégralité de l'article dans le n°99-Sept.2015 de la Revue Internationale et Stratégique, "Regards critiques sur vingt-cinq ans de relations internationales" - Sous la direction de Samuel Carcanague, Pim Verschuuren
Sommaire
Dire les relations internationales en France : acteurs et dynamiquesBref état des lieuxLa « non discipline » RILes voix(es ?) non académiquesQuelles attentes ?
Variables et paramètres de l’analyseDu gaullo-mitterrandisme au néo-conservatisme ?Un paysage figé ?Un débat sous tutelle étatique ? 

"The decline of international studies" ?

Mon, 31/08/2015 - 21:29
Dans un article ainsi intitulé (Foreign Affairs,Juin 2015), Charles King (Georgetown, University) alerte ses lecteurs sur la fin possible de ce qui a contribué largement à la supériorité stratégique américaine : l’entretien d’une connaissance fine des autres régions du monde, permettant aux décideurs de « voir le monde tel que les autres le voient » (J. William Fullbright).
Plaidoyer à la fois réaliste en ce qu’il résonne en termes de rapports de force, et anti-réaliste en ce qu’il insiste sur le fait que la puissance est le fruit de bien plus qu’une seule force économique et militaire, l’article loue l’apport d’une communauté de « minutemen of the mind » : universitaires, étudiants, intellectuels curieux… Il rappelle d’autres vérités encore : la connaissance ne s’épanouit que dans un environnement qui lui est propice ; la mobilité des savants est un atout ; beaucoup de pays sont capables d’envoyer des missiles, peu ont réussi à construire l’équivalent de la Brookings ou de la Chatham House ; enfin et surtout, il doit être demandé aux chercheurs de contraindre les décideurs, en leur montrant que les réalités sont toujours plus complexes qu’ils ne le pensent, et non de conforter leur pouvoir et leurs perceptions. Pour ce faire, les universitaires doivent commencer par travailler sur des situations réelles, qui interviennent dans des lieux réels.
Ces avertissements valent-ils pour la France ? A plusieurs égards, oui, et d’ailleurs pour bien d’autres pays aussi. Croit-on suffisamment, aujourd’hui, en la compréhension fine et contre-intuitive des phénomènes internationaux, ou ne cherche-t-on qu’à conforter des « standard operating procedures », comme on dit dans l’analyse décisionnelle ? Les analyses exprimées par les universitaires sont-elles suffisamment écoutées par les décideurs ? A qui, à quoi doivent-elles d’ailleurs servir, pour reprendre une question déjà posée dans un article publié (F. Charillon, « Les relations internationales, science royale ? », in Th. Balzacq, F. Ramel, Traité de relations internationales, Sciences Po, 2014). « A personne sinon au bien commun de la connaissance et à sa communauté épistémique, car la science (même sociale), pour être pure, doit être libre des contraintes de pouvoir ? Aux autorités publiques qui financent les recherches, car le payeur est le commandeur,  et l’aide à la recherche participe d’une politique publique contribuant à la performance, au développement et à la protection d’une société ? ». Nos relations internationales, à l’université, traitent-elles suffisamment de « situations réelles dans des lieux réels » ? Chercher à découpler, ici, l’intérêt de l’approche intellectuelle de l’intérêt stratégique d’un pays dans son ensemble, est dangereux, sauf à estimer qu’une grande démocratie doit absolument se caractériser par une analyse internationale déconnectée de toute utilisation concrète possible…
En la matière, la France, comme d’autres, a connu des hauts et des bas. Des avancées ont eu lieu, elles ont été remises en cause, et ce cycle continuera. Une réflexion « œcuménique » sur ce point, mêlant acteurs et décideurs, demeure urgente.


Nationalisme et politique étrangère : pratiques émergentes

Wed, 22/07/2015 - 23:08

(publié dans L'ENA hors les murs, juillet 2015)
Le possible retour de politiques étrangères nationalistes a longtemps hanté les Européens. Le spectre d’un nouveau Sonderweg allemand, moins tragiquement d’un néo-gaullisme français, la crainte d’une résurgence identitaire en Europe orientale, depuis l’Autriche (avec les succès électoraux de Jörg Haider jadis) jusqu’à la Hongrie, continuent d’alimenter le débat stratégique. Les guerres balkaniques des années 1990 avaient rappelé, il est vrai, que les scénarios du pire n’étaient jamais à exclure. Plus particulière est la crainte, récurrente, d’un nationalisme américain de politique étrangère, lorsque le grand allié d’outre-Atlantique se prend à refaire le monde au nom de son intérêt national. Plus connue, la peur d’une déstabilisation du voisinage méditerranéen refait surface à chaque crispation israélienne, turque ou arabe. Mais la grande énigme de cette décennie 2010 est à la fois plus lointaine et plus insaisissable. Elle émane d’au moins trois géants non occidentaux, qualifiés rapidement d’ « émergents » : la Russie, la Chine et l’Inde.
La première – la Russie – est plus « ré-émergente » qu’émergente, dans la mesure où toute sa problématique consiste à rappeler la place qui fut la sienne pendant près d’un demi-siècle, aux temps de la bipolarité. La seconde, la Chine, n’est « émergente » qu’à l’échelle des deux derniers siècles, tant son prestige avait rayonné précédemment sur l’histoire mondiale. L’Inde enfin, passée dans un premier temps du statut de joyau de l’Empire britannique à celui de leader du Tiers-Monde, joue désormais dans la cour des puissances économiques aussi bien que nucléaires. Et ces passés sont importants.
Car ces trois Etats posent aujourd’hui de façon originale la question du nationalisme et de sa traduction en politique étrangère. La Chine, en écho elle-même à d’autres expressions nationalistes régionales comme celles du Japon ou du Vietnam, pose ses revendications territoriales (notamment en mer de Chine du Sud) et exalte sa souveraineté retrouvée par rapport aux temps des humiliations japonaises et occidentales (à la fin du XIXesiècle). La Russie exhume son passé au risque de la réécriture et invoque la présence de nationalités russes à l’extérieur pour affirmer ses droits sur son ex-étranger proche et ses anciennes républiques. L’Inde enfin, sur un autre mode, porte une nouvelle fois au pouvoir le parti nationaliste hindou (le Bharatiya Janata Party ou BJP), dont le discours repose sur un socle ethno-nationaliste et religieux qui n’est pas sans poser de questions pour la relation déjà tendue avec le voisin pakistanais, mais également avec le reste du monde.
Doit-on néanmoins aborder ces trois cas au prisme des analyses classiques de la politique étrangère ? Notre hypothèse ici sera que l’approche par le nationalisme ne permet pas de saisir ce qui fait depuis peu la spécificité commune de ces trois Etats, à savoir une relation au monde marquée par un prisme moins national qu’impérial. Qu’est-ce qu’une politique étrangère de type « impérial » ? En premier lieu, celle-ci ne saurait se confondre avec l’accusation d’impérialisme qui touche potentiellement, dans le débat public, toute politique étrangère de puissance dominante (les Etats-Unis en font souvent les frais). Le prisme impérial se réfère davantage à une sphère d’influence englobante et héritée du passé, qu’à la défense d’un intérêt national particulariste. La relation avec les voisins considérés comme appartenant à cette sphère d’influence participe alors d’une relation patron-client, fondée en grande partie sur le rayonnement culturel et politique ancien de l'Etat « patron ». Davantage que dans un jeu à somme nulle, elle s’inscrit dans la conception d’un rapport d’allégeance naturelle du « petit » vis-à-vis du grand, rapport dans lequel le grand ne dicte pas nécessairement la conduite à tenir, à condition que le petit reste dans les limites d’un comportement « adéquat ». Si des concepts comme celui d’hégémonie (qui implique une domination acceptée voire appelée par le dominé), ou de finlandisation (qui implique la sagesse autocontrainte du petit Etat situé aux portes d’un voisin infiniment plus puissant) peuvent s’approcher de la description de cette pratique impériale, le vocabulaire hérité de la guerre froide ne permet d’en saisir la subtilité ni surtout les conséquences internationales actuelles. Car l’approche impériale de la politique étrangère est également, par essence, révisionniste. En ressuscitant des subordinations anciennes comme autant de nouvelles souverainetés limitées, elle transgresse le jeu étatique hérité de l’ordre de 1945 et plus encore les recompositions de la période 1989-91.
Ce sont bien de telles dynamiques que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui dans ce qu’ils est à nouveau convenu d’appeler le « monde chinois » ou le « monde russe ». En retrouvant les mécanismes d’un Empire du milieu qui dominait sans conteste l’Asie jusqu’à la fin du XIXe siècle, Pékin conteste l’interprétation occidentale du droit de la mer selon la convention de Montego Bay et revendique ainsi un domaine maritime et territorial étendu, ou table sur la proximité culturelle entretenue par une diaspora chinoise influente dans les pays de la zone, pour développer une politique d’influence. En revenant au passé et/ou aux sources de la formation progressive de la grande Russie, Moscou annexe la Crimée, reconnaît des républiques séparatistes en Géorgie, fait craindre la manipulation des populations russophones pour déstabiliser une aire qui peut inclure l’est de l’Ukraine mais aussi la Transnistrie ou les Pays Baltes. Dans les deux cas, il s’agit de punir ceux qui, après s’être émancipés dans les dernières années, auraient l’imprudence de vouloir résister à la restauration de rapports de dominations anciens. Comme si, pour convoquer Max Weber, le temps de la domination traditionnelle, à laquelle certains tentent d’ajouter la domination charismatique, était revenu, mettant fin aux dominations légales-rationnelles plus récentes (celles de l’UE sur l’Ukraine, ou des Etats-Unis en Asie). L’Inde est un cas différent dans la mesure où contrairement à la Russie et à la Chine qui furent des empires avérés, elle fut dominée plutôt que dominante, par les empires musulmans d’abord, britannique ensuite. Mais la constitution, selon un habitus impérial du coup bien intériorisé (convoquons Bourdieu après Max Weber…), d’une sphère d’influence sur les petits Etats de l’Océan Indien ou sur les Etats tampons d’Asie du Sud (Bhoutan, Népal…), la volonté de revoir la situation du Cachemire, et la perception d’un monde indien auquel le nouveau Premier ministre Narendra Modi pourrait insuffler une dynamique charismatique, sont bien à l’ordre du jour.
Analyser ces politiques étrangères dans toute la complexité culturelle, historique, et dès lors politique qui caractérise le rapport à leur voisinage mais aussi à « l’Occident », réclame une boîte à outil conceptuelle nouvelle, qui dépasse de loin les cadres réalistes hérités de la bipolarité. L’agenda de recherche en est passionnant, mais toute interprétation erronée, sur ce chemin de la compréhension, peut être lourde de conséquences dans le jeu international à venir.

@charillon

Sat, 13/06/2015 - 22:15

L. Boltanksi, Mysteries and Conspiracies

Wed, 10/06/2015 - 21:47



L. Boltanksi, Mysteries and Conspiracies, Polity Press, Cambridge, 2014

Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°3-2015
Désormais traduit en anglais (Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes, pour sa version française), ce travail du sociologue Luc Boltanksi, ancien élève de Pierre Bourdieu, s’attaque aux notions de mystère, de complot, d’énigme, d’enquête, et à travers elles, à celle de réalité, telle qu’elle peut transparaître des romans fantastiques, policiers ou d’espionnage, et qui est dans tous les cas construite. Pourquoi cette sociologie du roman de fiction, et pourquoi en traiter dans la Lettre d’un institut d’études stratégiques ? L. Boltanksi, en plus de l’approche critique que l’on connaît, prompte à déceler les conservatismes derrière la littérature populaire, tire des leçons de cette littérature pour le statut de l'Etat. Que nous dit, par exemple, la littérature d’espionnage sur notre Léviathan ? Qu’il est toujoursen état de guerre, toujours menacé, toujours fragile, et que la population n’en est jamais (ne doit pas en être) consciente. Que l’appareil d'Etat compte lui aussi ses ennemis intérieurs ou ses traîtres, ses faux-semblants, ses arcanes cachées. L’analyse sociologique du roman d’espionnage ou de fiction n’est pas nouvelle (le politiste Erik Neveu en avait fait sa thèse, disséquant notamment avec bonheur les « sens cachés » des SAS de Gérard de Villiers). Mais un agenda de recherche s’ouvre à nous, en ces temps où la théorie du complot fait recette. La littérature de fiction ou de « mystère », pour reprendre la catégorie anglo-saxonne, entretient-elle cette propension à croire au complot ? Est-elle plutôt – est-ce d’ailleurs incompatible ? – de nature à renforcer le consensus libéral (le libéralisme… ou la paranoïa, pour reprendre l’une des sections de l’ouvrage) ? Quels messages les personnages campés dans cette littérature véhiculent-ils ? Il faudrait, par exemple, élargir l’analyse amorcée brillamment ici par Boltanksi, à l’industrie littéraire américaine actuelle, avec ses auteurs à succès (Baldacci, Child, Cumming, Silva, Littell, Patterson…), dont les anti-héros reviennent incompris et psychologiquement blessés d’Afghanistan ou d’Irak pour retrouver l’exploit malgré eux, en dépit d’autres labyrinthes administratifs (Zero Day, de D. Baldacci).

Livre - G. Devin (dir.), 10 concepts sociologiques en relations internationales

Wed, 10/06/2015 - 21:46



G. Devin (dir.), 10 concepts sociologiques en relations internationales, CNRS Editions, Biblis, 2015
Les grands auteurs de sociologie, s’ils ont généralement écrit à des époques ou sur des contextes qui ne leur permettaient pas de traiter explicitement des problématiques qui marquent désormais la société mondiale, demeurent néanmoins riches d’enseignements pour l’analyse de cette dernière. C’est le pari audacieux de cet ouvrage, que de relire dans une perspective internationaliste les Goffman, Bourdieu, Elias, Boudon ou Simmel, naturellement Weber et Durlkheim, mais également Mauss, Giddens ou Hirschman. La scène de Goffman, avec ses codes et ses subtilités, se compare-t-elle à la scène internationale, elle aussi codifiée, ritualisée, autour de protocoles pour le moins symboliques ? (G. Devin). La théorie d’Anthony Giddens sur la structuration (F. Petiteville), le « champ » tel que défini et opérationnalisé par Bourdieu (F. Mérand), l’interdépendance éliasienne (F. Delmotte), les trois types de domination wébériens (rationnel-légal, traditionnel, charismatique, analysés par Th. Lindemann), la réciprocité chez Mauss (F. Ramel) ou l’intégration pour Durkheim (B. badie), permettent-ils de mieux aborder la stratégie poutinienne (convoquant à la fois virilité charismatique et tradition impériale), les mécanismes internationaux de coopération, de domination, de conflit, ou encore les processus décisionnels de certaines politiques étrangères ? C’est là tout un agenda de recherche qui s’ouvre, déjà défriché en réalité depuis plusieurs années en France par plusieurs des auteurs réunis ici, et dont les cadres commencent à se fixer solidement, comme une invitation à poursuivre ce « hors-piste » souvent porteur, et générateur d’éclairages surprenants.

Livre - Charles-Philippe David, Au sein de la Maison Blanche.

Wed, 10/06/2015 - 21:44





Charles-Philippe David, Au sein de la Maison Blanche. De Truman à Obama, la formulation (imprévisible) de la politique étrangère des Etats-Unis, Presses de Sciences Po, Paris, 2015
Décidément prolixe sur le sujet (voir plus loin la revue de son ouvrage La politique étrangère des Etats-Unis), Charles-Philippe David nous offre la troisième édition de son ouvrage de référence sur la politique étrangère de Washington. Avec presque 1.200 pages dont 40 pages de bibliographie, plus des annexes fournies, ce travail vise à conserver son rang de « bible » en la matière. On voit mal, à vrai dire, ce qui pourrait manquer ici à l’étudiant ou au chercheur désireux de faire le tour de la question, depuis les approches théoriques jusqu’à l’analyse décisionnelle. Le déroulé chronologique qui suit (à partir du chapitre 4, qui commence avec truman), demeure très analytique, qualifiant chaque fois le style présidentiel qui aura marqué la période : « institutionnalisée » sous Truman, la politique étrangère américaine fut « présidentialisée » sous Kennedy et Johnson, « impériale » sous nixon, « assagie » sous Ford, « compétitive » sous Carter, « désorganisée » sous Reagan, « réhabilitée » sous George H. Bush, « réorientée » sous Clinton (le diagnostic est plus sévère dans l’autre ouvrage référencé plus loin), « inféodée » sous George W. Bush, elle est enfin « calculatrice » sous Obama, qui a voulu faire triompher la Realpolitik mais n’a réussi qu’à la mettre à l’épreuve. Chaque présidence est en outre « testée » à la lumière d’une étude de cas choisie : l’Indochine, le Vietnam, l’invasion du Cambodge, la crise du Mayaguez, la chute du Shah, l’affaire Iran-Contra, l'Irak, la Bosnie, l'Irak à nouveau, enfin l’Afghanistan. Il peut paraître paradoxal, sur cette période, d’accorder autant d’importance à l’Asie et si peu à l’URSS, mais les exemples choisis se veulent illustratifs d’un fonctionnement interne, plus que d’un état du système international.
Charles-Philippe David, et avec lui toute une école québécoise – par ailleurs non monolithique – portent avec talent le flambeau de l’analyse francophone de la politique étrangère des Etats-Unis, en compagnie naturellement de plusieurs chercheurs français. Il faut rendre hommage à cet effort, à l’ampleur de cette production à son utilité surtout, à l’heure où le décryptage de la stratégie américaine et de son évolution demeure l’une des clefs de voûte de l’analyse des relations internationales. Dans la plupart de ses travaux, Charles-Philippe David a à cœur de dépasser l’écume du moment pour rappeler les racines, les courants de pensée, les pesanteurs historiques, idéologiques, culturels, bureaucratiques, qui agissent sur cette projection américaine dans le monde. Il est bon de l’écouter.

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