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Carnets Internationaux / Blog de Frédéric Charillon

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Frédéric CHARILLONFrederic CHARILLONhttp://www.blogger.com/profile/04427475769239975527noreply@blogger.comBlogger177125
Updated: 1 month 1 week ago

Après l’élection : réconcilier les Français avec le monde

Wed, 31/05/2017 - 10:00


Article paru dans The Conversation

Sur le plan de la seule politique française, le premier constat de cette élection aux rebondissements inédits a déjà été établi, et ses ressorts seront disséqués par les spécialistes de sociologie électorale : le Président élu, Emmanuel Macron, représentait à 39 ans la nouveauté et donc l’inconnu dans cette campagne. Les candidats des deux partis de gouvernement ont été désavoués, terminant troisième (François Fillon) et cinquième (Benoît Hamon) de la compétition. Marine Le Pen a réussi pour la deuxième fois en quinze ans à porter l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle, incarnant davantage la colère que la nouveauté (depuis 1974). Depuis 43 ans, il y a toujours eu un candidat de la famille Le Pen aux présidentielles, à l’exception de 1981.
Mais le regard doit se porter aussi sur les significations internationales de la campagne. Le débat, les prises de position des principaux candidats, ont montré des inflexions importantes dans le rapport que la France entretient avec le monde.
De la peur de la mondialisation à la tentation autoritaire ?Sur les quatre candidats arrivés en tête du premier tour, et qui rassemblaient près de 85 % des suffrages exprimés, trois d’entre eux ont développé un message critique à l’égard de l’Union européenne, dont deux – Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon – particulièrement virulents, remettant en cause l’idée européenne elle-même. Il faut, en réalité, ajouter à cette dynamique les scores de la plupart des petits candidats (Dupont-Aignant, Asselineau, Cheminade…). A part Emmanuel Macron et Benoît Hamon, l’immense majorité des candidats de l’élection de 2017 n’adhérait donc plus au projet européen tel qu’actuellement développé.
Sur cette thématique portée courageusement compte tenu de l’atmosphère générale, Emmanuel Macron était bien seul. Il l’a emporté largement, à la fois par rejet du FN, et par crainte de l’aventurisme-amateurisme de sa dirigeante sur des questions comme celle de l’euro. Pour autant, sa victoire ne vaut pas résurrection soudaine de l’enthousiasme européen en France.
On retrouve plus largement, chez les mêmes candidats (Le Pen, Mélenchon, Fillon dans une moindre mesure, plus Dupont-Aignan et quelques autres moins significatifs), la tentation d’une rupture en matière de politique étrangère, parfois jusqu’au retournement d’alliance, autour d’un ensemble rhétorique mêlant critique de la domination américaine, volonté d’une révision de notre relation à l’OTAN, et surtout souhait d’un rapprochement fort avec la Russie de Vladimir Poutine.
Les liens assumés de plusieurs candidats (surtout Le Pen, Fillon, Mélenchon) avec le dirigeant du Kremlin, le soutien qui leur a été apporté par les médias pro-russes (de Sputnik à RT), la proposition reprise par deux candidats (Mélenchon et Fillon) d’une conférence sur les frontières en Europe de nature à entériner les avancées russes en Ukraine et en Géorgie, auraient été difficilement imaginables sans réaction notable, il y a encore cinq ans.
Cette affinité avec le dirigeant russe va de pair avec un discours porté sur la restauration de l’autorité, et pour certains (Fillon, Le Pen) avec la défense de la chrétienté, qui amène ainsi à proposer de soutenir le régime de Bachar al-Assad au nom de la protection des chrétiens d’Orient. Au final, c’est bel et bien un rapprochement avec des régimes au mieux semi-autoritaires qui est en vogue. Là encore, Emmanuel Macron aura été presque le seul candidat à souligner la dimension positive de l’appartenance au projet européen, et à un projet démocratique libéral. Cela représentait 24 % des suffrages exprimés au premier tour.
La nécessité d’un message fort Lire la suite dans The Conversation 

Sécurité : quels défis pour la France en 2017 ?

Sun, 30/04/2017 - 17:56

Dossier du CERI - Politique étrangère de la France : quels défis pour le prochain président de la République ?

Les années 2015-2017 ont été pour la France des « années terribles » sur le plan de la sécurité. Sécurité intérieure d’abord, puisque le pays a été touché par de nombreux attentats en 2015 et 2016, de l’attaque contre Charlie Hebdo et de l’hypermarché cacher (7 et 9 janvier 2015) à l’assassinat du Père Jacques Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (26 juillet 2016), en passant par l’attentat contre le Bataclan et le Stade de France (13 novembre 2015) et celui de Nice (14 juillet 2016).Sécurité européenne ensuite puisque plusieurs pays de l'Union ont été touchés par le terrorisme. L’environnement de cette dernière n’est plus aussi sûr qu’il l’était. Au Sud, les soulèvements arabes ont provoqué l’effondrement de plusieurs Etats (Libye, Syrie), une guerre civile internationalisée (Syrie), une forte instabilité (Tunisie, Egypte), de nouvelles vulnérabilités (Jordanie, Liban) et une dissémination des armes et de la violence du Moyen-Orient vers le Sahel. A l’Est, la résurgence des initiatives russes depuis la guerre en Géorgie (2008) à l’annexion de la Crimée et la déstabilisation de l’Est de l’Ukraine depuis 2014 et la nouvelle aventure de Vladimir Poutine en Syrie sont lourds de menaces.Sécurité globale ou internationale enfin. En Asie, on assiste à la montée en puissance de la Chine et les interrogations qu’elle suscite, notamment pour la liberté de circulation maritime dans la très stratégique mer de Chine du Sud. De l’autre côté de l’Atlantique, le nouveau locataire de la Maison Blanche est insaisissable, il tance ses alliés, doute de la pertinence de l’OTAN, multiplie provocations et approximations et divise l’Amérique qu’il voudrait entourer de murs. Enfin, la pauvreté reste importante à travers le monde et source de nombreux conflits, de nombreux Etats se sont effondrés, la cyber-menace s’accroît sans cesse, la criminalité internationale et la fragilité des biens communs, à commencer par l'environnement en période de réchauffement climatique, sont plus importantes que jamais.Nous pourrions en rester à cette typologie classique des défis à la sécurité de la France. Parce que consacrée, elle est finalement familière en dépit de ses nuances sombres. Mais les défis s’interprètent également à la lumière de ceux qui en ont la charge. Nous assistons à une triple crise qui devrait interpeller la prochaine équipe dirigeante de notre pays. La première relève de la décomposition des cercles d’appartenance traditionnels de la France : le cercle européen, le cercle atlantique et celui dit de la francophonie. La deuxième crise découle de la menace qui pèse sur notre instrument diplomatique et militaire qui a urgemment besoin d’être modernisé. La troisième crise et dernière est celle qui pourrait résulter d’un aveuglement intellectuel qui pourrait entraîner d’« étranges défaites » si les approches stratégiques ne sont pas diversifiées.LA CRISE DES CERCLES D'APPARTENANCELa France est un membre influent de l'Union européenne, de l’Alliance atlantique et une puissance globale disposant de relais d’influence, essentiellement en Méditerranée et en Afrique, territoires avec lesquels elle partage une histoire commune. L'Union européenne est aujourd’hui en crise. Crise institutionnelle marquée par des blocages décisionnels ; politique renforcée depuis le Brexit; économique depuis la crise financière qui a commencé en 2008 ; sécuritaire depuis les attaques terroristes qui ont mis à jour les dysfonctionnements et l’absence de coordination entre les Etats membres et depuis les menées russes en Ukraine devant lesquelles les Vingt-huit se sont retrouvés impuissants et enfin crise morale à l’heure où des milliers de personnes trouvent la mort en tentant de rejoindre l’Union ou sont accueillies par des barbelés.

Le cercle d’appartenance atlantique, que la France a choisi de rejoindre en 1949, est lui aussi en difficulté. Il a souffert de la distance d’un Barack Obama, davantage attiré par les défis du Pacifique et qui a pu laisser certains de ses alliés douter de sa détermination à les protéger en cas de crise grave. L’OTAN souffre aujourd’hui des gestes incohérents et des signaux contradictoires envoyés par Donald Trump. L’Amérique met en danger ce qu’elle a elle-même construit à l’heure où la menace russe ressurgit et où le peer competitor chinois s’affirme. Par ailleurs, le pays de la deuxième armée de l’Alliance atlantique, par ailleurs candidate (de moins en moins au fil du temps) à l'Union européenne – il s’agit bien sûr de la Turquie – retrouve des réflexes autoritaires.

Enfin, le cercle de la francophonie a connu de grands bouleversements : les printemps arabes et le développement de nouveaux conflits au Moyen-Orient. Le Maghreb reste fragile et l’Afrique francophone n’est plus celle de Jacques Foccart (ce qui n’est pas forcément à regretter). Elle est complexe comme l’ont montré, entre autres, les épisodes ivoiriens des années 2000 (au moment de l’opération Licorne, et notamment des affrontements entre troupes françaises et foule ivoirienne en 2004), départs massifs de la communauté française installée dans le pays) et s’ouvre désormais à la concurrence, notamment chinoise.

Comment reconstruire ces cercles d’appartenance censés protéger les citoyens des aléas les plus violents de la mondialisation et qui ont mobilisé tant d’énergie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Nous sommes à la fin d’un cycle. La France doit réinventer ses cadres de sécurité. A-t-elle une idée de ce qu’elle veut faire ? Avec quels partenaires souhaite t-elle en priorité ? Et avec quels moyens ?QUEL INSTRUMENT ET QUELS MOYENS ?
Lire la suite dans le dossier du CERI

La défense, pour quoi faire ?

Sun, 30/04/2017 - 17:39





Article paru dans TheConversation

La question est de Jean‑Luc Mélenchon, dans le débat du 4 avril, et il faut reconnaître qu’elle a sa pertinence. Car les divergences entre les principaux candidats de l’élection présidentielle de 2017 tiennent finalement moins dans le renforcement de l’outil de défense lui-même – tous l’appellent de leurs vœux – que dans l’utilisation qu’ils souhaitent en faire.
Après les attentats de 2015-2016, le consensus sur un renforcement de l’armée et de la sécurité est à l’ordre du jour. Mais après l’élection de Donald Trump et les menées de Vladimir Poutine (en Ukraine comme en Syrie), les visions stratégiques divergent.
Des moyens pour la défenseAprès deux Livres blancs sur la défense et la sécurité en 2008 et 2013, marqués par une réduction du format des armées, le retour du tragique sur le territoire national et dans l’environnement stratégique immédiat de l’Europe a imposé de reconsidérer la question. À la veille du scrutin des 23 avril et 7 mai, l’augmentation du budget est une nécessité reconnue : à 2 % du PIB pour les uns (Emmanuel Macron, François Fillon) ; à 3 % sur un quinquennat pour d’autres (Marine Le Pen, de façon moins certaine Benoît Hamon), tandis que Jean‑Luc Mélenchon refuse de raisonner en chiffres, encore moins avec ceux de l’OTAN (qui fixe la norme des 2 %).
L’idée d’une révision du dispositif Sentinelle est également partagée : la présence massive de militaires sur le territoire national après les attentats n’est pas appelée à perdurer (Macron, Hamon), sans doute à être redimensionnée (Fillon). De la même manière, l’utilité d’un nouveau Livre blanc ou d’une revue de défense nationale après l’élection, exercice devenu consubstantiel de l’ouverture d’un nouveau quinquennat, est largement reconnue. La tâche serait confiée directement au chef d’état-major des armées en cas de victoire de François Fillon.
Même l’idée d’une réintroduction, sous une forme ou une autre, d’un service national, fait son chemin. Si la proposition d’Emmanuel Macron d’un service « de durée courte un [mois], obligatoire et universel » a été la plus commentée, Marine Le Pen (trois mois) et Jean‑Luc Mélenchon (9 à 12 mois) y sont également sensibles.
Des postures stratégiques opposéesUne fois cet hymne à la défense nationale entonné, la feuille de route prend des couleurs différentes. D’une manière générale, la tendance occidentaliste la plus dure – qualifiée parfois, et sans doute rapidement, de « néoconservatisme à la française » – est pratiquement absente du paysage. Comment pourrait-il en être autrement, alors que l’atlantisme a perdu de son sens avec un Président américain sceptique sur l’OTAN, et que Vladimir Poutine fait figure désormais de défenseur à la fois de l’Occident, de l’autoritarisme et de l’intervention militaire ?

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Macron–Le Pen, deux France dans le monde

Sun, 30/04/2017 - 17:37





Article paru dans TheConversation

Plusieurs règles de prudence s’imposent lorsque l’on parle de la future politique étrangère d’un pays, à la veille d’un résultat électoral :
  • ce ne sont pas les programmes qui dictent l’avenir d’une relation au monde, mais l’actualité internationale, avec ses drames et ses surprises.
  • Dès lors, une partie de ce qui a été dit dans le cadre d’un débat national avant l’élection ne pourra pas toujours être appliquée ensuite ;
  • on ne sait rien de ce que sera l’action extérieure d’un pays avant de connaître avec précision (ministres, conseillers…) les équipes qui en auront la charge ;
  • dans le cas français, il faudra même attendre les élections législatives pour connaître ces équipes ;
  • ce sont aussi les moyens financiers, en plus des volontés politiques, qui détermineront les marges de manœuvre pour agir.
Néanmoins, une certitude peut s’enregistrer dès à présent : à l’issue d’une campagne inédite, le second tour de l’élection présidentielle française verra s’affronter deux visions du monde incompatibles.
Deux visions du monde incompatiblesEmmanuel Macron fut presque le seul candidat à avoir défendu le projet européen, et à vouloir le relancer tout en en admettant les limites ; ses visites à l’étranger en tant que candidat l’ont emmené aux États-Unis dont il ne renie pas l’alliance structurelle tout en se distançant de l’actuel président, en Allemagne qu’il voit en partenaire irremplaçable, au Royaume-Uni où se sont exilés nombre de jeunes Français en quête d’emploi, ou à plusieurs reprises dans le monde arabe (Tunisie, Algérie, Liban, Jordanie).
Il se méfie d’un trop grand rapprochement avec Moscou (qui inquiéterait à la fois les Alliés de l’OTAN et certains partenaires européens de l’Europe orientale), et plus encore d’un choix manichéen entre l’État islamique et le régime de Damas en Syrie.
Marine Le Pen, elle, capitalise depuis longtemps (à la suite de son père) sur le sentiment anti-européen, au point de présenter implicitement les accusations dont elle fait l’objet à propos de son utilisation des fonds européens, en actes de défi vis-à-vis de Bruxelles. Elle dénonce l’OTAN, mais loue régulièrement le nouveau Président américain, et patiente au bas de sa Trump Tower dans l’espoir (non exaucé) d’une rencontre avec lui.
Marine Le Pen reçue par Vladimir Poutine, au Kremlin, le 24 mars 2017. Mikhaïl Klimentiev/SPUTNIK/AFP A Moscou, elle est reçue par Vladimir Poutine pour qui elle ne cache pas son admiration, persistant et signant dans sa volonté de se rapprocher de la Russie, en dépit des accusations de dépendance dont son parti fait l’objet (notamment après l’octroi d’un prêt de 9 millions d’euros par une banque russe). Ses déclarations sur l’Allemagne sont souvent inamicales. Elle a préféré, dans ses visites de campagne, le Tchad d’Idriss Deby au monde arabe, sauf au Liban, où elle a rencontré le nouveau Président Aoun, allié de Damas et du Hezbollah.
Difficile, donc, d’avoir deux candidats plus éloignés en la matière. Il n’y a pas là que des mots, ou des programmes élaborés à la hâte pour les besoins d’une campagne : chacun est bien en cohérence avec sa vision du monde, et, sans doute, avec son électorat.
Faux clichés Lire la suite dans TheConversation

La paix par la redéfinition des frontières ?

Fri, 31/03/2017 - 21:58













Entretien pour LeMonde.fr   Lors du premier débat présidentiel, Jean-Luc Mélanchon a évoqué l'idée d'une conférence sur la sécurité en Europe en évoquant la question des frontières, en prenant exemple sur l'annexion de la Crimée par la Russie. S'achemine-t-on vers une acceptation du fait accompli russe ?
Cette idée émise rapidement, sans beaucoup de détails et tard dans le débat, a de quoi surprendre. Elle rappelle une sensibilité très datée : il s’agissait de l’époque où l’ex-URSS, dans les années 1980, promouvait la thématique d’une « maison commune européenne », et cherchait à découpler l'Europe occidentale des Etats-Unis, en misant sur le relai de mouvements écologistes et pacifistes notamment. Ensuite, cette proposition, présentée en creux comme ce qui serait une sorte d’initiative française dont on devine qu’elle trouverait un écho favorable en Russie, vient après plusieurs réquisitoires du candidat contre l'Union européenne : or on imagine mal une telle initiative sans concertation préalable entre Européens. Ce serait maladroit diplomatiquement et grave pour l’esprit de l'Union, qui reste notre principal cercle d’appartenance. Enfin, on a constaté que cette proposition a été immédiatement soutenue par François Fillon. Si un tropisme pro-russe déjà largement commenté rassemble les deux hommes, la question de la concertation entre européens aurait dû être posée, au moins par le deuxième candidat.
2. La paix passe-t-elle par une redéfinition des frontières ?
Cela dépend où, et comment. En Europe, la remise en cause des frontières est toujours un sujet délicat. Ces frontières ont trop souvent été modifiées par la force dans le passé, à l’inverse les grandes initiatives de paix ou de détente, un peu plus tard, consacraient l'inviolabilité des frontières nées de la Seconde Guerre mondiale (c’était le cas des accord issus de la conférence d’Helsinki en 1975), enfin le retour au révisionnisme et à la remise en cause des frontières, depuis 2008 (Géorgie) et 2014 (crimée, Ukraine), marque le retour des tensions et du tragique sur le continent européen. Estimer que la paix passe par la redéfinition des frontières, dans ce contexte, est donc surprenant.
3. Quels sont les litiges territoriaux à l'ordre du jour des Européens ? Des litiges interétatiques ou infraétatiques ? Et sont-ils de nature à bouleverser la stabilité européenne ?
Dans les années 1994-95, un Pacte de stabilité, promu par le Conseil de l'Europe à l’initiative de la France, visait à consolider les relations de voisinage, les problèmes de frontières et de minorités, en Europe centrale et orientale. Cette initiative avait été considérée comme un succès. Elle avait permis de dresser une liste préventive des points de tensions, et de les déminer par des accords souvent bilatéraux. Mais justement, cela a déjà été fait. Y revenir aujourd’hui, dans un contexte de montée des nationalismes et de peur, et inclure la Russie dans ce processus, pourrait rouvrir des portes dangereuses, remettre en question ce qui a été acté il y a plus de vingt ans, et transformer des tensions encore gérables en crises et revendications incontrôlables. On sait que la Russie souhaite réviser un certain nombre de processus engagés au lendemain de la chute de l’URSS, qu’elle estime préjudiciables à ses intérêts, car imposés par l’Occident dans un moment de faiblesse russe. C’est compréhensible, mais ce n’est pas une raison pour que l’on aille à ce point au-devant de ce souhait.

4. Pourquoi est-il dangereux de redessiner les frontières alors que le droit à l'autodétermination est un droit international ?
La question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été évoquée par François Fillon dans le débat. Dire qu’il est difficile d’éviter ce débat, quand on est une démocratie libérale, est juste. Vouloir le relancer au moment le plus difficile pour l'Europe, et sans doute le plus propice pour son voisin russe, est néanmoins étonnant.
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Crise de leadership, crise de politique étrangère : les Alliés dans la tourmente

Fri, 31/03/2017 - 21:54
















Chronique pour The Conversation.fr

Quels sont les liens possibles entre un leadership politique fort et une action efficace de l’État à l’étranger dans une démocratie occidentale libérale ? La force de l’exécutif, dans ce type de régime, se manifeste entre autres par l’existence d’une légitimité reconnue, une stabilité de la situation politique interne, une popularité sondagière, une perspective d’action à long terme, y compris par un renouvellement de mandat… Lorsqu’une telle solidité est observable, elle peut contribuer de plusieurs manières au développement d’une politique étrangère efficace.
Le leadership politique national, une ressource de politique étrangèreD’abord, un exécutif fort et reconnu permet de bénéficier d’un consensus interne, véritable socle de légitimité pour agir à l’extérieur au nom d’un pays tout entier, et non d’une seule vision partisane. Thème cher à la rhétorique gaullo-mitterrandienne en France, ce consensus de politique étrangère est plus souvent qualifié de « front domestique » par la science politique anglo-saxonne, par exemple dans la célèbre étude de Robert Putnam et de ses collègues sur la « double-edged diplomacy » (« diplomatie à deux faces », qui met en lumière l’importance de la construction négociée d’un accord interne sur la politique étrangère avant son déploiement sur la scène internationale.
Ensuite, et bien au-delà des seules démocraties occidentales, des dirigeants dont la position est bien assise et qui inspirent la confiance sur leur vision stratégique, parviennent mieux à réduire les doutes en cas de crise internationale, et peuvent même se permettre quelques revers ou retards temporaires dans l’action, par exemple lors d’une opération extérieure longue ou risquée. Plusieurs leaders du Sud (le roi Hussein de Jordanie, le roi Hassan II du Maroc, par exemple), mais aussi du monde occidental (George H.W. Bush dans la guerre du Golfe de 1991, le général de Gaulle en France…) avaient obtenu cette confiance de la part de la population, soit parce qu’ils étaient réputés avoir sauvé le pays (de Gaulle), soit pour jouir d’une réputation internationale d’habile diplomate (Hassan II, Hussein), soit pour avoir une longue expérience reconnue en la matière (George H.W. Bush).
Le roi Hussein de Jordanie en 1956. On trouve, enfin, des cas où le chef de l’exécutif lui-même devient une icône internationale, célébrée à l’extérieur pour sa sagesse : Obama récemment, autrefois Gorbatchev à Moscou et la « gorbimania » par lui générée. Mais c’est le cas aussi, auprès d’autres segments de la population, pour une combinaison plus cynique d’habileté et de dureté : Thatcher en son temps au Royaume-Uni, Netanyahou ou avant lui Sharon en Israël, et naturellement, dans un autre cadre politique, Poutine aujourd’hui en Russie.
Dans l’absolu, le lien entre exécutif fort et politique étrangère réussie n’est pas automatique : on se souvient d’une Union soviétique aux dirigeants âgés et malades, accumulant pourtant les avancées stratégiques dans les années 1970 (au Vietnam, en Angola, au Mozambique…) ou, à l’inverse, de leaderships forts commettant des erreurs internationales tragiques. Mais en démocratie, un exécutif fort bénéficiant du soutien populaire domestique constitue, au moins initialement, une ressource de politique étrangère importante.
L’inconnue TrumpLire la suite sur The Conversation.fr

Hubert COUDURIER, Jean-Yves LE DRIAN. Le glaive du président

Fri, 31/03/2017 - 21:49



H. COUDURIER, Jean-Yves LE DRIAN. Le glaive du président, Plon, 2017

Déjà auteur de plusieurs ouvrages sur la politique étrangère de la France, le directeur de l’information du Télégramme (de Brest) et de télévision Bretagne Ouest nous offre à la fois une biographie de l’homme et un panorama de la plupart des dossiers récents qu’il a eu à traiter. L’exercice est utile : rares sont les publications sur un ministre de la défense encore en exercice à l’heure de la parution. Il n’est pas trop technique, et en cela différent d’autres travaux plus volumineux (mais tout aussi indispensables) sur les opérations militaires françaises.
Le Drian le Breton, Le Drian le socialiste, Le Drian le proche de François Hollande, Le Drian l’Africain, sont ainsi racontés tout à tour. Le Mali, le Tchad, la Centrafrique, les régimes africains, les rivalités avec le Quai, l’imbroglio libyen, les exportations d’armes et leurs méandres proche-orientaux et en particulier golfiques, constituent l’essentiel de la seconde partie de l’ouvrage, celle qui traite du quinquennat. Plus rapidement, sont évoqués les relations avec l’Amérique, la gestion de la crise ukrainienne, les relations avec Poutine sur la Syrie, le lien franco-algérien si particulier. On aurait sans doute aimé un mot de plus sur l’épisode syrien de 2013 (la France qui s’apprête à frapper, l’Amérique qui recule), sur la gestion du ministère lui-même en ces temps difficiles, ou sur les discours du ministre au Shangri La Dialogue de Singapour, dans lesquels il annonça par deux fois - sans doute de façon optimiste – le retour de la France comme puissance en Asie (2012), ou des initiatives européennes en Mer de Chine du Sud (2016). Mais au final, c’est une synthèse utile des cinq années du ministre à l’hôtel de Brienne que nous tenons ici.
Quelques petites erreurs étonnantes – de relecture sans doute - parsèment le livre. La célèbre phrase polémique de Manuel Valls sur le jihadisme « Expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser », devient « expliquer c’est déjà comprendre » (p.25 – ce qui eut été moins problématique!), le malheureux chef de bataillon Damien Boiteux n’a pas été « gravement blessé » mais hélas tué dans l’opération Serval (p.127), la formule de Lionel Jospin sur l'Afrique n’était naturellement pas « mi-ingérence mi-indifférence » (mais ni-ni – p.151), Michèle  Alliot-Marie ne fut pas ministre de la défense de Nicolas Sarkozy mais de Jacques Chirac (p.201), etc. Mais le contexte est néanmoins bien resitué. Le portrait de l’homme paraît honnête, à la fois admiratif et sans masquer quelques critiques (un Le Drian qui n’aime pas l’opposition, s’en prend aux journalistes du Monde ou de Canal Plus) ; le portrait de son équipe fait peut-être preuve de moins de distance, mettant en scène les différents conseillers d’une manière qu’ils ne désapprouveraient sans doute pas (on s’éloigne alors du portrait « sans concession » promis en quatrième de couverture).
L’ouvrage de Coudurier s’inscrit dans la lignée de ces livres de journalistes utiles sur la gestion en cours ou récente de l’action extérieure. Des travaux plus universitaires devraient leur emboîter le pas. 




La France face au risque d'une étrange défaite

Mon, 27/02/2017 - 17:32

 
Entretien dans L'Opinion, avec Jean-Dominique Merchet, le 16 février 2017  Depuis 1952, une grande conférence sur la sécurité internationale se tient chaque année à Munich. Jadis baptisée « Wehrkunde », elle est devenue la Munich Security Conference (MSC) dont la 53e édition se tient de ce vendredi à dimanche. Cette conférence sera l’occasion d’un premier contact direct entre les Européens et l’administration Trump, le vice-président Mike Pence devant y participer. Angela Merkel y prononcera samedi un discours, alors que beaucoup de doutes et d’incertitudes s’expriment sur la diplomatie américaine et notamment son engagement dans l’Otan. Avant la conférence, l’Opinion fait le point avec Frédéric Charillon, spécialiste des relations internationales.
Cette année, le thème de la conférence de Munich sur la Sécurité est « Post-Truth, Post-West, Post-Order ». Entrons-nous vraiment dans ce monde post-vérité, – occidental – ordre international ?
On entre très certainement dans un post quelque chose, mais post-quoi ? Nous sommes dans un « entre-deux stratégique » : nous sortons d’une période post-guerre froide elle-même turbulente, et qui a eu plusieurs phases - la supposée unipolarité américaine en 1990-1992, les difficultés américaines en Afghanistan et Irak… - à quelque chose d’encore plus incertain. Est-elle « post-West » ? C’est probable. Ou plutôt, elle ne sera plus « West Only ». La paix des vainqueurs de 1945, qui voyait la France et la Grande-Bretagne membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies sans l’Inde, le Japon, l’Allemagne ou le Brésil, est arrivée à ses limites. Les grandes structures internationales (Banque mondiale, FMI…) qui accordent plus de poids aux minuscules pays européens qu’aux géants démographiques du Sud, c’est terminé également. L’absence d’« hégémon » autoproclamé laisse penser que le désordre est plus grand. Mais en réalité, la maturation de ce changement était à l’œuvre depuis longtemps
N’y a-t-il pas une illusion – ou un biais idéologique – à considérer que la vérité, l’Occident et l’ordre international allaient ainsi de pair ?
Tout à fait. Ce n’est pas parce que la Russie, l’Iran et la Turquie prennent une initiative en Syrie, que nous sommes dans la post-vérité ou le post-ordre. Ce n’est pas non plus parce que Donald Trump tweete la nuit que nous sommes entrés dans un monde de vérité alternative. La confusion des réseaux sociaux, les propagandes d’Etat, les prises de position d’acteurs privés, religieux, voire mafieux, brouillent certes les pistes, et il semble y avoir autant de vérités que de discours. L’absence d’« hégémon » autoproclamé laisse en effet penser que le désordre est plus grand. Mais en réalité, la maturation de ce changement était à l’œuvre depuis longtemps. Où étaient la vérité et l’ordre au Vietnam, en Afghanistan, au Biafra, en Palestine, au Salvador, à Prague ou Budapest, sous Pol Pot ou Pinochet ? Avec la fin de la guerre froide en 1991, nous avons connu la fin d’un langage commun des relations internationales entre deux puissances du nord (États-Unis et Union soviétique), qui prétendaient régir le monde en duopole. Désormais, après quelques années de latence, nous assistons à une immense ouverture du jeu.
Dans ce contexte, si vous deviez donner un seul conseil au prochain président français, quel serait-il ?Sans doute de ne pas chercher de guide d’action dans des formules du passé. Le gaullisme était une posture d’équilibre dans les années 1960, mais les blocs de la bipolarité n’existent plus. Le néoconservatisme et son obsession du régime change ont fait des ravages dramatiques dans les années 2000, et aujourd’hui ils provoqueraient un cataclysme supérieur encore, avec le grand retour de la Russie ou de la Chine. Le nouveau Sud est éclaté, diversifié, introuvable : un tiers-mondisme à la fois paternaliste et culpabilisant serait désuet. Plus près de nous, il n’y a plus d’« Europe de l’Est », il y a des Europes orientales, parfois européistes, parfois populistes et antilibérales : le discours convenu sur la sécurité européenne globale incluant forcément la Russie, ne tient plus. La « Méditerranée » est plus que jamais une chimère : de Barcelone à l’Union Pour la Méditerranée, tout a échoué, victime des drames régionaux (de l’Intifada à Gaza en passant par les Printemps arabes) qui ont éclipsé les agendas européens. Il faut oser réinventer les relations internationales et les politiques régionales sur de nouvelles bases. Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais il faut chercher des schémas nouveaux.
Quels sont, aujourd’hui, les grands défis sécuritaires qui pourraient affecter directement les Français ?
On peut proposer deux réponses à cette question. La réponse convenue, nous la connaissons : le terrorisme est évidemment un défi, les nouvelles menaces aussi, comme celles liées à la cyber-sécurité, la montée en puissance de stratégies autoritaires en Europe orientale (Russie) ou en Asie (Chine), la multiplication des États effondrés dans le sud-méditerranéen ou en Afrique, sans oublier les menaces globales qui pèsent sur l’environnement, notamment avec le réchauffement climatique, constituent un panorama d’ensemble qui fournit une réponse aisée. Il existe une réponse moins convenue, qui réside dans le risque d’une étrange défaite, dans laquelle on est en réalité déjà en partie entré, par refus de sortir des schémas établis. Il y a là un déficit de pensée stratégique qui menace directement notre sécurité, par aveuglement. Ne pas voir le monde qui vient, les puissances qui montent, les aspirations des peuples, conduit à des erreurs importantes. Les printemps arabes nous ont surpris parce qu’au lieu d’écouter les populations, les classes moyennes, les éléments actifs (jeunes, femmes, intellectuels, blogueurs…) du sud-méditerranéen, on s’est enfermé dans quelques face-à-face avec des leaders qui se présentaient comme des garants de stabilité, en réalité d’immobilisme. La poursuite et même l’amplification du terrorisme, avec ses mutations multiples, sont dues en partie à la mauvaise compréhension du phénomène, que l’on continue à réifier comme un adversaire militaire, alors qu’il a des origines éminemment sociales. Au lieu de comprendre l’Amérique ou la Russie, on disserte à l’infini sur Trump et Poutine, etc. Il faut sortir de ces sentiers battus, même si c’est inconfortable. Là réside sans doute le grand défi sécuritaire.
Pensez-vous qu’avec Trump, le monde est devenu plus dangereux ?
Trump est dangereux. Nous en avons la démonstration chaque jour. Il provoque, insulte, déstabilise, remet en cause l’existant sans proposer d’horizon, c’est un destructeur. Il inquiète ses alliés, divise son pays, fait augmenter l’antiaméricanisme dans le monde, vire ses principaux équipiers au bout de quelques jours… Trump est dangereux parce qu’il divise et déstabilise l’Amérique, et qu’une Amérique affaiblie, aigrie, caricaturale d’elle-même, n’est une bonne chose pour personne. Ensuite, ce désordre américain donne un feu vert dangereux à tous ceux qui seraient tentés de profiter du vide ainsi créé. Il peut s’agir de puissances expérimentées (Russie, Chine, Iran), qui savent ne pas aller trop loin et abattre leurs cartes. Il peut s’agir aussi d’alliés paniqués par le désengagement américain, qui pourraient commettre des erreurs par crispation. Ou de petits États turbulents qui pensent pouvoir désormais pousser leurs pions par des actions irresponsables. C’est tout cela qui risque d’être la conséquence directe du « trumpisme ».
Le Brexit pose-t-il un problème de sécurité ?
Le Brexit donne le signal dangereux d’une Europe en voie de détricotage. Si l’UE ne se reprend pas très vite avec des initiatives importantes et pertinentes, d’autres départs suivront. Ensuite, il appartiendra aux Britanniques de démontrer leur capacité à réinventer un projet de politique étrangère qui leur permette de demeurer une puissance de premier plan, justifiant sa place au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Si l’Europe échoue à se relancer, et le Royaume-Uni, à se réinventer, alors le couple franco-allemand sera bien seul pour affronter les défis internationaux.
La conférence sur la Sécurité se déroule en Allemagne et Angela Merkel doit prononcer un discours. Quel rôle voyez-vous pour l’Allemagne demain dans les politiques de sécurité ?
Nous devons faire le choix de l’Allemagne. D’ailleurs, nous n’avons plus le choix. L’Allemagne est plus que jamais avec la France le pilier de l’entité européenne, ou de ce qu’il en reste, sur la scène internationale. Les deux pays ont une approche très différente de l’international, qu’il faut mettre en complémentarité. Là où Paris aime les chaînes de commandement rapides, efficaces, notamment pour les interventions extérieures, Berlin préfère construire des consensus mûris, collectifs. Les deux sont compatibles, et nous sommes condamnés à nous entendre, sinon nous disparaîtrons ensemble, au moins comme puissances significatives. L’Allemagne est une puissance démocratique libérale, certes touchée elle aussi, comme nous, par la démagogie populiste, mais dont les fondements sont solides. Elle ne sera pas de sitôt une puissance militaire interventionniste, car cela va à l’encontre de beaucoup de ses valeurs. Mais elle a déjà tous les attributs pour être une puissance de proposition, de concertation, de rassemblement. Ne pas l’associer davantage à la gestion de certains dossiers, au Proche-Orient, en Méditerranée (Libye) ou ailleurs, a sans doute été une erreur, qu’il ne faudra pas renouveler.

Le président américain peut-il être l’ennemi ?

Tue, 31/01/2017 - 17:52


Article paru dans The Conversation FR


Il est encore trop tôt pour savoir ce que sera la politique étrangère de la prochaine administration Trump. Trop tôt, également, pour juger de sa capacité à réagir avec compétence à une crise internationale majeure. Il est, en revanche, possible d’estimer que les bases d’une tension durable avec nombre de partenaires sont d’ores et déjà jetées.
Plusieurs facteurs hypothèquent désormais les relations de plusieurs capitales avec Washington : les provocations de Donald Trump sur plusieurs dossiers avant même son entrée en fonction, son incapacité à contrôler et à professionnaliser sa communication, le climat d’instabilité qu’il semble prompt à encourager, là où les relations internationales ont besoin d’apaisement.
Au final, le nouveau président pourrait prolonger, en l’aggravant, la perte de confiance déjà amorcée sous Barack Obama (mais pour des raisons opposées, puisqu’il s’agissait des hésitations du président sortant) entre les États-Unis et plusieurs de leurs alliés majeurs, avec en supplément une forte impopularité personnelle. Il importera, dans cette période difficile, de maintenir un contact étroit avec l’autre Amérique, responsable et compétente.
Des provocations aux effets durablesLes propos sur la construction d’un mur à la frontière mexicaine, sur les « violeurs » mexicains ou sur l’interdiction d’entrée des musulmans aux États-Unis, les jugements à l’emporte-pièce sur ses homologues ou collègues internationaux ont aliéné pour longtemps les opinions publiques des pays ou régions concernés, quand bien même leurs gouvernements respectifs s’efforceraient de garder leur calme. Ainsi, récemment, sur l’« erreur grave » d’Angela Merkel, dans son entretien avec Michael Gove et Kai Diekmann, dans le Times et Bild.
On a parfois voulu croire à des dérapages calculés, susceptibles de provoquer un choc salutaire dans des dossiers bloqués : c’est sans doute d’une grande naïveté. La promesse du candidat Trump de déménager à Jérusalem l’ambassade américaine auprès de l’État hébreu, si elle était mise à exécution, provoquerait une déflagration importante, une perte de confiance profonde, et donc une déstabilisation internationale majeure. En aucun cas une nouvelle chance pour la paix.
La remise en cause maladroite de la politique d’une Chine unique, qui a déjà porté un coup inutile à la relation avec Pékin, et inquiété les autres pays asiatiques par les remous qu’elle pourrait générer, conduirait à une escalade dangereuse si elle était poursuivie. Autrement dit, avant même l’installation physique de Donald Trump à la Maison-Blanche, le mal est fait : des coups ont été portés à la sérénité de plusieurs relations bilatérales, qui seront longues à réparer.
Le risque de décrédibilisation
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La gauche à l'épreuve de la politique étrangère

Tue, 31/01/2017 - 17:50

 Sommet de Minsk (Bélarus) en février 2015. Kremlin:Wikimedia, CC BY

Article paru dans The Conversation FR
En ces heures préélectorales où devrait s’imposer un débat sur la politique étrangère de la France, quels sont les référentiels, les visions éventuelles des principales forces politiques en la matière ? Après avoir examiné récemment le cas de la droite républicaine, et au moment où se déroule la primaire de ce côté-ci de l’échiquier politique, voyons celui de la gauche de gouvernement.
La Ve République a connu deux présidents issus du Parti socialiste (PS) : François Mitterrand (1981-95), puis François Hollande (depuis 2012). Elle a connu deux autres périodes pendant lesquelles la gestion des Affaires étrangères est revenue à la gauche : la cohabitation de 1997-2002 avec Hubert Védrine comme ministre de Lionel Jospin sous la présidence de Jacques Chirac, et la présence de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay de 2007 à 2010 (ainsi que de Jean-Pierre Jouyet au Secrétariat d’État aux Affaires européennes de mai 2007 à décembre 2008), dans le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
Au-delà du consensus gaullo-mitterrandienQuelques remarques préalables s’imposent. Il est difficile, en France, d’étiqueter une politique étrangère comme étant de gauche ou de droite. Si la volonté – réelle ou affichée – de maintenir un consensus sur les politiques régaliennes est forte, de nombreux clivages sont transpartisans : sur la relation franco-américaine ou franco-russe, sur le conflit israélo-palestinien… Enfin, gauche comme droite ont eu recours à la mobilisation du référentiel gaulliste en matière d’action extérieure, au point que l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (par ailleurs auteur du principal ouvrage bilan sur la politique étrangère de François Mitterrand) avait proposé le vocable d’approche « gaullo-mitterrandienne ».
La relation de la gauche de gouvernement à la politique étrangère, sous la Ve République, peut naturellement faire l’objet de nombreux clichés, qui aboutiront généralement à la conclusion qu’une fois aux affaires, la gauche a trahi ses promesses. Elle peut s’aborder plutôt à la lumière de bilans historiques concrets, pour tenter de déceler, à partir des pratiques et non des idéaux, quelques grandes caractéristiques de ce que fut la politique étrangère telle que mise en œuvre par la gauche.
Il est possible, enfin d’essayer, d’imaginer ce que pourrait être, à l’avenir, une politique étrangère française qui s’assumerait comme de gauche, à la fois réaliste et portant la marque d’ambitions spécifiques.
Les clichésOn pourrait dresser une longue liste d’impératifs dits de gauche en matière de politique étrangère. On imagine ainsi une diplomatie nécessairement universaliste, prônant une solidarité étroite avec les pays les plus pauvres, critique à l’égard des plus riches, à commencer par les États-Unis, sceptique à l’égard de l’OTAN comme des grandes instances économiques internationales (comme Jeremy Corbyn au Royaume-Uni). On l’imagine encore nouant des contacts plus étroits avec des pays dont l’histoire fut révolutionnaire ou anticoloniale, avec des régimes laïcs ou républicains plutôt que monarchiques. « La gauche c’est l’Algérie, la droite c’est le Maroc », entend-on souvent en France.
On la suppose encore, cette politique étrangère de gauche, anti-interventionniste sur le plan militaire, sinon antimilitariste, en tout cas plus pacifiste que la droite, au nom – entre autres – d’un Jaurès dont on oublie trop souvent les écrits sur « l’armée nouvelle ». Anticapitaliste forcément, peut-être (même si ce n’est pas l’apanage de la gauche) écologiste – comme Joschka Fischer en Allemagne – et/ou féministe – comme Margot Wallström en Suède –, augmentant l’aide au développement tout en en critiquant les mécanismes aliénateurs, éprise de sécurité humaine plutôt que nationale. Les attentes ne manquent pas.

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Christopher Hill, foreign policy in The XXIst Century

Tue, 20/12/2016 - 16:10




Christopher Hill, foreign policy in The Twentieth Century, Palgrave Macmillan, 2016 (2d édition)
(Observatoire de la politique étrangère - UCA)
L’ouvrage de Christopher Hill, Professeur à Cambridge – et l’un des maîtres incontestés de l’analyse de la politique étrangère – vient à point nommé pour relancer l’étude de cette politique publique dangereusement délaissée en France, et même en Europe.
Dans cette seconde édition de son Changing Politics of foreign policy (2003), l’auteur donne d’ailleurs le ton dès l’introduction (et reprend l’argument à la fin de l’ouvrage), incriminant l’absence cours de politique étrangère en Europe comme une démission dangereuse de la communauté académique. Démission souvent volontaire dans la mesure où le jargon abscons mis au point par les professionnels de la recherche interdit aux acteurs véritables (diplomates, politiques…) de s’intéresser à leur travail et donc de l’évaluer.


Moins systématique que le foreign policy : Theories, Actors, Cases de Smith, Hadfield et Dunne (auquel il a néanmoins contribué), ce travail est plus riche de réflexions personnelles. Il pose la question de la définition de la politique étrangère dans le monde qui vient, autour de quelques axes : l’intentionnalité de l’acteur, la contrainte du système, la responsabilité et la légitimité dans un monde aux enjeux et aux acteurs multiples. Si Hill ne croit pas à une approche unique, il croit en revanche à nécessité d’un retour aux définitions cohérentes (la politique étrangère, l'Etat, la puissance…), à l’histoire, et aux études de cas. Ses pages fourmillent d’exemples, récents ou anciens. Une question le taraude : la politique étrangère est faite par qui, pour qui, et avec quel résultat ? C’est, là encore, l’interrogation sur la responsabilité, fil rouge de plusieurs de ses livres récents. Christopher Hill croit surtout à la comparaison, et donc à la politique étrangère comparée, qui a connu pourtant bien des aventures infructueuses dans le passé. Mais, avec d’autres (comme Juliet Kaarbo), il plaide à nouveau, à raison, pour cet exercice irremplaçable.
Si les entrées principales de la foreign policy analysissont présentes (l’acteur, sa rationalité limitée, son entourage, la bureaucratie, l'opinion publique, la société, le transnational… des originalités nombreuses parsèment le livre, notamment sur le phénomène de linkage, qui peut être à la fois réactif (une société réagit, par exemple par affect, à ce qui se passe ailleurs : ainsi des manifestations de soutien à la Palestine), émulatif (une vague qui se propage par imitation d’un phénomène extérieur – comme les révolutions arabes en 2011) ou pénétrant (une intention extérieure délibérée de déclencher un phénomène dans une société donnée). La préoccupation pédagogique est toujours forte (comme dans le graphique de la page 147 qui recense les ressources, capacités et instruments de la politique étrangère, ou surtout dans l’excellente bibliographie, sélective en fin de chaque chapitre, exhaustive à la fin de l’ouvrage). L’ensemble en fait naturellement un livre de chevet pour les étudiants de relations internationales.

Laure Mandeville, Qui est vraiment Donald Trump ?

Tue, 22/11/2016 - 20:45



Laure Mandeville, Qui est vraiment Donald Trump ?, Equateurs, Paris, 2016
Quelques jours après l’élection présidentielle américaine, il importe de relire le petite ouvrage de Laure Mandeville, journaliste au Figaroet pendant huit années correspondante à Washington, qui nous a offert l’une des meilleures synthèses sur la personnalité complexe du candidat républicain et désormais prochain président américain. Retour sur ses origines familiales, parcours médiatique de ce magnat devenu familier des foyers américains à force de coups de publicité et de télé-réalité, options internationales parfois improvisées mais révélant des tendances profondes ou des opportunités personnelles : c’est un panorama à peu près complet que nous livre ce livre clair et équilibré. De cet effort d’objectivation, qu’il faut saluer tant il est difficile de rester objectif sur Trump, il ressort plusieurs choses. En premier lieu, Trump est le candidat d’une certaine Amérique que l’on peut qualifier de frileuse ou fermée, mais surtout déclassée et inquiète : ce sont les « bastions populaires blancs paupérisés » bien analysés dans le chapitre 4. « Insécurité culturelle », dirait le politiste Laurent Bouvetà propos de la France. Ensuite, « Trump n’est pas Hitler » (chapitre 5). Il est trop opportuniste pour cela, versatile, insuffisamment structuré. Son ego lui importe bien davantage que son programme ou qu’une quelconque révolution. C’est ce qui fit d’abord son succès : aisance décomplexée dans le contact avec le public, sens du (one man) show, de la répartie ou de la formule. C’est ce qui fait également sa limite : après tant d’années à avoir retourné des situations financières, rattrapé des clients, des associés ou des contrats, d’une pirouette, d’un mot juste ou d’un pouvoir de conviction bien réel, « Le Donald » n’a peut-être pas encore entrevu qu’un leadership national et mondial nécessitait davantage, à savoir une stratégie pensée et collective. Le portrait dressé par Laure Mandeville n’est pas rassurant : liens troublants avec des personnages peu recommandables, méthodes douteuses, ego surdimensionné, paranoïa complotiste (ce que la dernière ligne droite de la campagne américaine a permis de vérifier), goût sans limite du coup d’éclat, tentation autoritaire… Enfin, Trump est une figure américaine connue pour ses écarts, et appréciée comme tel dans certains segments de l’Amérique en crise, du fait d’une profonde demande de changement, de renouvellement des têtes. A ce titre, il faut rapprocher son succès de celui de bernie Sanders aux primaires démocrates, mais aussi des percées populistes européennes. Une demande de repères identitaires, de purge du système politique et de politiques non conventionnelles, ont imposé Trump comme candidat au Parti républicain, puis comme président, au mépris des pronostiques. Contrôler la page Trump sera la tâche de l’Amérique toute entière.

La France en Afrique du Nord Moyen-Orient : l’heure des choix ?

Mon, 14/11/2016 - 16:31
Article publié dans Diplomatie, n°83



Pendant les deux derniers mandats présidentiels français (Nicolas Sarkozy 2007-2012, et François Hollande 2012-2017), la région afrique du Nord Moyen-Orient (ANMO) a définitivement changé de physionomie. Pris de court, comme les autres puissances, par les événements qui s’y sont déroulés, Paris a tenté d’adapter sa posture dans cette zone. Les défis à venir et bombes politiques à retardement autour de la Méditerranée sont aujourd’hui plus nombreux que jamais, tandis qu’aucun des problèmes en suspens depuis plusieurs décennies (comme la question israélo-palestinienne) n’a été réglé. Au contact direct de cette région du monde dont elle avait cultivé une bonne connaissance, la France ne peut faire l’économie d’une réflexion courageuse sur ce qui constitue son environnement stratégique immédiat.
Un nouvel environnement stratégique : événements politiques et tendances de fond
Déjà déstabilisé par les deux guerres américaines en Afghanistan et en Irak qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, le sud et est méditerranéen a continué par la suite d’encaisser plusieurs chocs violents. Les années 2006 ont vu des mouvements religieux armés concurrencer des autorités politiques arabes affaiblies et délégitimées : la victoire du Hamas aux élections palestiniennes de 2006, l’affrontement entre l’armée israélienne et le Hezbollah au Liban la même année, ont fait entrer la région dans une nouvelle ère de surenchère, où il devenait difficile pour un discours politique arabe modéré de trouver encore sa place. Dans le même temps, l’intransigeance d’un Etat hébreu dirigé par des coalitions de plus en plus à droite (Ehud Olmert de 2006 à 2009, Benyamin Netanyahu depuis) a contribué à alimenter la tension, avec notamment plusieurs crises meurtrières à Gaza (opération Plomb Durci en 2008-2009, été 2014…), en plus des affrontements libanais de 2006 (plus de 1.000 morts, 4.000 blessés, un million de déplacés libanais). Le raidissement turc au fil de la consolidation du pouvoir de l’islamo-conservateur Recep Tayyip Erdoğan, le retour de l’Iran dans le jeu international après l’accord sur le nucléaire de juillet 2015, rendu ambigu par la rhétorique toujours anti-occidentale du guide suprême Ali Khamenei, ont également brouillé les lignes des partenariats ou rivalités antérieurs.
Ce sont naturellement les soulèvements arabes de 2011, et la profonde déstabilisation qu’ils ont engendrée, qui constituent la rupture stratégique la plus commentée de la période. La chute des régimes Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte après des soulèvements populaires, celle de Mouammar Kadhafi en Libye après l'intervention militaire occidentale, le rétablissement brutal de l’ordre à Bahreïn par l'intervention militaire de l’Arabie Saoudite et de ses alliés du Golfe, enfin la guerre civile syrienne désormais internationalisée, ont transformé une région autrefois synonyme d’immobilisme, en chaos que quelques initiatives récentes, comme la constitution d’un axe militaire sunnite égypto-saoudien, ne parviennent pas à canaliser. Initialement salués comme éclairés, démocratiques et libéraux, les « Printemps » arabes ont relancé la question de l’islamisme politique (avec la victoire électorale éphémère du Frère Musulman Mohamed Morsi en Egypte en 2012, le retour d’En Nahda en Tunisie), celle du terrorisme avec des Etats effondrés devenus sanctuaires de mouvements violents (Al Qaida puis Daech) de la Mésopotamie au Sahel, et celle de l’affrontement entre sunnisme et chi’isme, alimenté par une rivalité Téhéran – Riyad active sur les terrains libanais, irakien, syrien, bahreïni ou yéménite. Les hésitations de l'administration Obama face à ces différents événements ainsi que le refroidissement de sa relation avec ses alliés régionaux traditionnels (Ankara, Riyad, tel Aviv), l’inexistence politique d’une Europe aujourd’hui en crise, le retour en force de la Russie avec son intervention militaire en Syrie en 2015, achèvent de renverser l’ordre qui prévalait depuis la fin de la guerre froide : celui d’une zone aux pouvoirs politiques immuables composant avec la Pax Americana.
Ces séismes politiques forts et immédiatement visibles ne doivent pas faire oublier les transitions plus subtiles, sociologiques, économiques ou culturelles, qui travaillent la région ANMO. Si l’on a eu tort de voir dans la place tahrir du Caire, en 2011, l’expression de la société égyptienne toute entière, il faut admettre que les soulèvements arabes ont montré la vitalité et les aspirations d’une nouvelle dynamique sociétale, autrefois réduite avec dédain à une « rue arabe » que l’on croyait incapable de revendication structurée. Le rôle des femmes dans la prise de parole et le débat d’idée (accéléré par les nouveaux médias et les réseaux sociaux, en plus des vecteurs politiques, littéraires, artistiques, etc.), l’émergence d’une jeunesse à la fois entrée pleinement dans la globalisation et soucieuse de ne pas y disparaître identitairement,[1] l’affirmation d’une classe moyenne à la fois énergique et frustrée par les impasses économiques et politiques croissantes, sont autant de nouveaux paramètres à intégrer dans l’analyse régionale, arabe comme non arabe.

Les réponses françaises sur la période 2007-2017Lire la suite dans Diplomatie
[1] L. Bonnefoy, M. Catusse (dirs.), Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, Paris, 2013.

How the U.S. presidential results are being seen around the globe

Thu, 10/11/2016 - 09:49

Article paru dans The Conversation

Learning to work with Trump, despite everythingFrédéric Charillon, Université Clermont Auvergne, France
Unless the new president makes substantial changes to the positions he’s already taken, three developments are very likely:
  • We are at the dawn of a new wave of anti-Americanism around the world, from which the United States will not be able to recover quickly. The image of the America portrayed in the speeches that Trump has given will not be easy to repair.
  • More than ever, U.S. foreign policy will be a series of extreme shifts and oppositions – other political forces or bureaucracies in the U.S. will no doubt oppose certain positions Trump may take. A measure of paralysis is to be feared.
  • European allies, whatever they may say, will have to learn to work with Trump. He will seek to be charming, and – over time – could attract some to his anti-interventionist rhetoric. However, a number of countries will be constrained by segments of their populations completely opposed to any display of cordiality with Trump, who for them embodies absolute evil. It will still be necessary to deal with him, but one good aspect is that he probably has no ideology, making him more pragmatic.
The real question, however, is what leeway Trump will have in an America beset by doubt, divisions and political paralysis. Does he even want to reconcile with the world the part of the United States that didn’t flinch when he suggested building a wall on the Mexican border or banning all Muslims from entering U.S. territory? If he doesn’t, the relationship between the United States and the international community could enter a particularly difficult phase.

Supporters of Donald Trump react as a state is called in his favor, as students watch the live results of the U.S. presidential election, at the University of Sydney in Australia. Jason Reed/Reuters

Et maintenant, quelle Amérique dans le monde ?

Wed, 09/11/2016 - 22:02
Article paru dans The Conversation
 


Ce que beaucoup redoutaient n’a donc pas été évité. Comme les Britanniques avant le Brexit, et même, dans une moindre mesure, les Français avant le référendum de 2005, le « pays profond », comme on dit et qui ne doit pas être péjoratif, n’a pas apprécié les commandements des grands médias sur la conduite à tenir. Au-delà des réflexions à tenir sur le fonctionnement des démocraties occidentales à l’heure des réseaux sociaux et des médias globaux, interrogeons-nous sur les conséquences américaines et internationales de ce qui vient de se produire.
À la mi-juin 2016, nous écrivions :
« Imaginons un instant cet enchaînement, qui n’est plus à exclure : le 23 juin, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne ; Donald Trump est élu président des États-Unis en novembre ; en mai suivant, un président français est choisi avec une marge trop étroite face à Marine Le Pen, dans un pays de facto immédiatement clivé et paralysé ; quelques mois plus tard en Allemagne, Angela Merkel paie les séquelles de la crise des réfugiés, ou se retrouve avec une extrême droite puissante. Les trois grands pays de l’Union européenne, quatre des piliers de l’Alliance atlantique, se retrouveraient alors, en même temps et pour plusieurs années, en crise interne et sans boussole. Ailleurs en Europe, le populisme – c’est-à-dire la mobilisation du peuple pour des raisons électoralistes sur la base d’un discours volontairement simplificateur – aura déjà frappé. Après une telle séquence, il est probable qu’il s’étendra encore. Notre rapport au monde ne peut en sortir indemne ».
Plusieurs constats, aujourd’hui, ne laissent pas d’inquiéter.
Les États-Unis : un pays déchiréLa campagne qui s’achève a globalement été jugée navrante, elle a opposé deux candidats considérés par leurs adversaires respectifs comme éminemment repoussoirs. La division et la résignation dominent. Il était à prévoir, depuis longtemps, que celui des deux candidats qui l’emporterait aurait bien du mal, au moins dans un premier temps, à se faire accepter par l’autre Amérique. Aujourd’hui, une Amérique a gagné contre l’autre. Ç’eut été la même chose dans l’autre sens, mais l’Amérique qui a perdu aujourd’hui est la plus productive, jeune et multiculturelle.
Déjà lassés par la professionnalisation à la fois extrême de la politique et de ses pratiques washingtoniennes, les Américains ont polarisé leur vote. Beaucoup d’entre eux ont rejeté le politiquement correct martelé par les grands médias. En soutenant, à plus de 70 % dans certains États, un candidat qui s’en est pris à ce point à plusieurs nationalités ou cultures (pour ne parler que d’affaires internationales), l’Amérique a brisé quelques tabous, dont plusieurs régions du globe se souviendront.
Avec des franges importantes de leur société tentées par l’intransigeance de gauche d’un Bernie Sanders et celle de droite du Tea Party (ou des idées qui lui sont proches), les États-Unis voient progresser la tentation du retrait du monde. Après la war fatigue qui avait saisi le pays à l’issue de la période néoconservatrice de George W. Bush (2001-2009), le risque d’une world fatigue est grand, après l’ouverture au monde de Barack Obama (2009-2017).
L’héritage ObamaLire la suite dans The Conversation


Trump et conséquences

Wed, 09/11/2016 - 21:59

Article paru dans L'Opinion 
 
Le 15 juin 2016, dans les colonnes de l’Opinion, nous écrivions :

« Imaginons un instant cet enchaînement, qui n’est plus à exclure : le 23 juin, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne ; Donald Trump est élu président des Etats-Unis en novembre ; en mai suivant, un président français est choisi avec une marge trop étroite face à Marine Le Pen, dans un pays de facto immédiatement clivé et paralysé ; quelques mois plus tard en Allemagne, Angela Merkel paie les séquelles de la crise des réfugiés […] Les trois grands pays de l’Union européenne […] se retrouveraient alors […] en crise interne et sans boussole. […] Notre rapport au monde ne peut en sortir indemne ».

Nous sommes désormais à la moitié de cette série, et le prochain épisode nous concerne directement : il s’agit de l’élection présidentielle française. Tâchons de tirer au moins quelques leçons de ce qui vient de se produire.

Crise de la démocratie libérale 2.0. Comme les Britanniques au printemps, mais aussi, dans une moindre mesure, les Français en 2005 au moment du référendum sur la Constitution européenne, les électeurs ont voté dans le sens qui leur avait été indiqué par les grands médias comme dangereux, voire interdit. Sans adhésion véritable, mais avec le message clair qu’on ne leur dicterait pas leur vote. Il ne s’agit pas d’une crise de la démocratie tout court (sauf à qualifier de crise de la démocratie tout résultat électoral qui ne nous plaît pas), puisqu’il y a réappropriation de la parole par une majorité jusqu’alors silencieuse. Il s’agit en revanche d’une crise de la démocratie libérale d’une part, accentuée par un biais de représentation introduit par les nouveaux médias, d’autre part.
Le libéralisme dans sa pratique actuelle, dominé par des préoccupations économiques, l’ouverture au monde et l’exigence de pluralisme orientée notamment vers le droit d’expression des minorités, ont fini par exaspérer une majorité, dont les propres préoccupations économiques renvoient à une peur du déclin social, et au sentiment qu’ils sont les premières victimes des recettes ainsi proposées, lesquelles sont perçues comme faites délibérément pour d’autres qu’eux.

Or ce phénomène est en grande partie masqué par des médias modernes (chaînes d’information, grands titres papier, réseaux sociaux…) qui ont tendance à surreprésenter la capitale ou le centre politique du pays, et des franges de la population qui pratiquent intensément ces médias, mais dont la représentativité sociale est toute relative. On découvre ensuite un peu tard que The Economist n’est pas le Royaume-Uni, que le New York Times n’est pas l’Amérique, ce qui n’a rien à voir avec leur extrême qualité, reconnue mondialement. Facebook ou Twitter peuvent bien railler et disqualifier : ailleurs, on se contente de voter. Mieux encore : plus les uns raillent ici, plus les autres voteront là.

Lire la suite dans L'Opinion

Paris – Moscou : reflets d’une fixation

Sun, 06/11/2016 - 22:44



 Pour le site Global Brief (Toronto)


La Russie, et principalement son leader actuel Vladimir poutine, sont au centre du débat public depuis plusieurs années. La résurgence des ambitions extérieures russes, les guerres poutiniennes en Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, Syrie, ont remis Moscou au centre d’un jeu politique international brutal que l’on crut un temps voué à un face à face américano-chinois. En France particulièrement, la question de la relation à entretenir avec l’immense Russie, divise les politiques, les universitaires, les observateurs en général. Il y a là une toile de fond particulièrement française, qui a fait l’objet de plusieurs analyses récentes, mais qui en réalité renvoie à des dilemmes partagés par l'Europe toute entière.
La question russe n’a jamais été simple dans l’hexagone, qui possède plusieurs spécificités à cet égard : l’image d’une cour impériale de Russie que l’on percevait particulièrement cultivée parce que francophone ; un passé d’alliances, d’engouements et de déceptions (comme les fameux « emprunts russes » qui ont suscité la ferveur de la France avant d’être répudiés par la Russie bolchevique en 1918 ; le point commun d’une histoire marquée à jamais par la Révolution (celles de 1789 et de 1917) ; un christianisme orthodoxe souvent loué des milieux français conservateurs ; un scepticisme français à l’égard du monde anglo-saxon et des Etats-Unis, qui a souvent abouti à ménager Moscou comme contrepoids à un monde unipolaire (pour la gauche dure), ou par refus d’une stricte bipolarité (pour les gaullistes) ; un parti communiste français très puissant de la Libération (de par son rôle dans la Résistance) jusqu’aux années 1980 (jusqu’à plus de 25% des votes aux élections d’après-guerre), relayé par un syndicat non moins puissant (la CGT), et des intellectuels longtemps aveuglés par le stalinisme ; sans oublier le goût français pour l’Etat central fort, et les « grands pays » de « grande culture » (la Serbie, la Syrie, respectivement en comparaison de la Bosnie ou du Liban, ont parfois bénéficié de la même indulgence)
Plusieurs ouvrages récents, de journalistes (Nicolas Hénin, La France Russe), ou d’universitaires (Cécile Vaissié, Les réseaux du Kremlin en France ; Olivier Schmitt, Pourquoi Poutine est notre allié ?) ont entrepris de disséquer – et en l’occurrence de rejeter – les raisons de cette influence russe dans le pays. Qu’en ressort-il ? 
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Ignace Dalle, La Ve République et le monde arabe. Le désenchantement

Mon, 24/10/2016 - 17:27



Ignace Dalle, La Ve République et le monde arabe. Le désenchantement, Fayard, Paris, 2014



En plus de 500 pages, cet ouvrage nous livre un panorama presque complet des relations de la France avec le monde arabe depuis le général de Gaulle. Fantasmée par l’orientalisme, souvent réduite au vocable réducteur de « politique arabe de la France » (ce qui constitue un critère de cohérence pour les uns, une infamie presque équivalente à celle de la « Françafrique » pour d’autres, cette relation est en réalité fractionnée dans le temps et l’espace. D’abord parce qu’il n’y a pas « un » monde arabe, ensuite parce que les dirigeants, les enjeux, les options de politique étrangère changent de part et d’autre de la Méditerranée.
beaucoup de continuité, tout de même, selon l’auteur, au fil des présidents successifs : De Gaulle « l’architecte », Pompidou « le continuateur », Giscard et Mitterrand rattrapés surtout par la question palestinienne, Chirac le « gaulliste wilsonien », et Sarkozy « l’amateur impatient ». La première partie de l’ouvrage suit le fil des perceptions, des styles et des choix de ces hommes-là, dans leur approche globale de la région ANMO (afrique du Nord Moyen-Orient), sur fond d’impuissance européenne. Sans surprise, plusieurs phases émergent : la reconstruction de la relation après la guerre d’Algérie, des années 1970-80 marquées par la question palestinienne et le pétrole, et peu à peu, l’éclatement du monde arabe au fil des guerres américaines (1991, 2003), qui s’achève sur les soulèvements de 2011. Tous les présidents français n’ont pas eu initialement de politique, ni de vision, ni même d’intérêt personnel pour cette zone. Tous ont été rattrapés par elle.
La seconde partie de l’ouvrage revient sur quelques relations bilatérales choisies : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Liban, la Palestine. L’Egypte et le Golfe y auraient eu leur place (l'Irak est abondamment traité en première partie, et la Syrie, au prisme du Liban). On redécouvre des épisodes parfois perdus de vue sinon oubliés (Bizerte 1961, le prisme pro-israélien des premiers mois de la présidence mitterrand, les recommandations chiraquiennes aux Libanais en 1996, d’attendre un règlement régional global pour se libérer de l’occupation syrienne…). Et l’ouvrage se termine sur une réflexion à propos de « la France et ses arabes », écrite avant les traumatismes de 2015-2016 (la rédaction de l’ouvrage s’est achevée à l’été 2014, en pleine opération israélienne sur Gaza), ce qui ne permet pas d’inclure les affres du rapport à l’islam dans cette nouvelle période qui s’ouvre.
Principalement narratif, ce travail n’est pas exempt d’analyse (ce qu’on ne saurait lui reprocher), ni de jugements (par définition, parfois discutables). Les retours historiques sont bienvenus, mais des thèmes manquent (la relation avec la Libye et les opérations de 2011, l’Egypte et bien d’autres, mériteraient des développements plus longs). Les coups de projecteurs sur l’actualité récente ne sont pas tendres pour les deux derniers présidents, Sarkozy et Hollande. Nicolas Sarkozy, surtout, dont l’action est qualifiée d’amateurisme est moins critiqué pour les revirements néoconservateurs dont il fut parfois accusé (accusation moins poussée ici) que pour son manque de vision.
Cette fresque récente expose les turpitudes, souligne les continuités, mais surtout rappelle le caractère essentiel qu’il y a à comprendre cette relation, au-delà du seul Moyen-Orient (le Maghreb est tout aussi central pour la France).

Obama et Hollande aux Nations unies, la confirmation d’un front renversé

Fri, 21/10/2016 - 10:03

Article pour TheConversation.fr



Pour la dernière fois de la présidence de Barack Obama et du mandat de François Hollande, les deux hommes intervenaient devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Après cinq années de relations politiques et de coopération, c’était le temps des bilans : bilan des politiques étrangères, des visions, de la relation. Les discours ont été conformes à ce que les dernières années avaient laissé pressentir. Le président américain développe une vision, mais il lui est reproché d’intellectualiser les problèmes sur le temps long, plutôt que de répondre aux situations présentes. La France s’inquiète parfois, à l’inverse, de ne plus avoir de vision stratégique et de dériver vers une posture sécuritaire de court terme. Mais comment ne pas prendre acte des impasses actuelles, bien réelles ?
Un monde de vents contrairesOn connaît le contexte international difficile qui préside à ces fins de mandats. Les relations internationales ont vu la réaffirmation politique de deux puissances en mesure de concurrencer les États-Unis (ou « peer competitors »). La Chine, tout d’abord, prend ses marques en Asie – de revendications territoriales (en Mer de Chine du Sud) en construction de bases militaires sur des îles artificielles. La Russie, ensuite, inquiète l’Europe occidentale avec son action en Crimée et dans l’est ukrainien depuis 2014.
Les Alliés sont ainsi confrontés à une double résurgence : celle des sphères d’influence et celle des puissances révisionnistes. En insistant sur leur primauté historique dans une région donnée, Pékin et Moscou contestent l’idée d’un village global régi par des règles universelles. En imposant le changement des frontières (Crimée), en refusant les arbitrages juridiques internationaux sur celles-ci (comme la Chine à propos de son litige territorial avec les Philippines), les deux capitales sortent du consensus international. Cela complique la gestion collective des conflits en cours, à commencer par le drame syrien, où l’irruption russe semble souligner l’impuissance occidentale, et consacrer la politique de la force.
L’autre trait marquant des dernières années est le maintien de la menace terroriste. Daech a pris le relais d’Al-Qaida, a conquis des territoires ou y a installé des combattants, tout en fomentant des attentats dans le monde et notamment en France, comme on le sait. Quelques années après les États-Unis, la France est devenue la cible privilégiée des terroristes. Dans le débat public, l’intervention néoconservatrice de 2003 en Irak, mais également les frappes alliées sur la Libye en 2011, sont parfois considérées comme déclencheurs du chaos proche-oriental et sahélien. En d’autres termes, les mouvements radicaux violents sont loin d’avoir disparu, et cela sonne comme un échec franco-américain.
Enfin, les défis globaux ont été pris à bras le corps, mais leur gestion demeure entravée par les rapports de force politique. Le climat est devenu un enjeu fort à Washington (revenu dans la négociation environnementale après des années Bush à bien des égards irresponsables) comme à Paris, converti à la diplomatie sectorielle pour une COP21 devenue moment de gloire de la diplomatie française. Les inégalités sont désormais reconnues comme des facteurs de conflit potentiels.
Objectifs communs, agendas divergentsLire la suite sur TheConversation.fr

Quelle politique étrangère pour la droite républicaine ?

Fri, 21/10/2016 - 09:57






En quelques années, l’environnement stratégique de la France et de l'Europe s’est assombri. Les suites des soulèvements arabes au sud, les menées de Vladimir poutine à l’est, une crise européenne financière, politique (illustrée par le Brexit), morale (crise des réfugiés) et sécuritaire (retour du terrorisme), ont mis fin à l’illusion d’une Europe « post-tragique ». Dans le même temps, des alliés s’interrogent sur la garantie de sécurité américaine. Comment imaginer que cet ensemble ne constitue pas un défi majeur pour les prochains dirigeants français, de gauche ou de droite, après l’échéance électorale de 2017 ? Commençons, en l’occurrence, par la droite.


Une boîte à outil doctrinale nécessairement pragmatique
Il est difficile d'identifier en France une politique étrangère de droite ou de gauche : les débats sont trans-partisans (alliance atlantique, Proche-Orient, Russie…), l’attachement au devoir de consensus reste fort, et les partis de gouvernement ont travaillé plusieurs fois ensemble (en période de cohabitation ou pas : Bernard Kouchner fut ministre de François Fillon). Il n’en reste pas moins que dans les vingt dernières années, deux présidences de droite (Chirac 1995-2007, Sarkozy 2007-2012) peuvent offrir à leurs héritiers un corpus de doctrine, des leçons à tirer, ou un devoir d’inventaire. Ces présidences n’ont pas été monolithiques. La période Chirac a connu une phase de volontarisme politique en 1995-97 (reprise des essais nucléaires, posture ferme dans les Balkans ou au Proche-Orient) ; une convergence réaliste entre le président et son ministre de cohabitation Hubert Védrine (2002-2007) ; le rejet assumé et mis en scène de la guerre américaine en Irak (2002-2004) ; enfin un rapprochement avec Washington. Sous Nicolas Sarkozy, l’annonce d’une rupture teintée de droits-de-l’hommisme fut rattrapée par les réalités internationales, et Alain Juppé revint au Quai en 2011. Initiatives multilatérales (au G20) et interventions militaires (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye), grands desseins collectifs (l’Union pour la Méditerranée) et influence d’acteurs hors-système (Bernard-Henry Lévy sur l’affaire libyenne), furent combinés.Au moins, certaines discussions n’ont plus lieu d’être. La question de l’OTAN est réglée : envisagé par Jacques Chirac en 1996-97, concrétisé par Nicolas Sarkozy en 2009, le retour français dans les instances intégrées est acté. Par ailleurs, l’opposition entre « gaullo-mitterrandisme » et néo-conservatisme comme grille de lecture des postures diplomatiques a montré ses limites. Vouloir se contenter de reproduire la geste gaullienne dans le monde actuel sans l’actualiser n’a aucun sens. L’essence très américaine du néo-conservatisme, courant intellectuel né à gauche et marqué par une diplomatie transformationnelle, s’applique mal à la France (même s’il a ses partisans). C’est en réalité une nouvelle discussion qui s’ouvre, dans laquelle la droite modérée a des points de repères possibles.
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