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Carnets Internationaux / Blog de Frédéric Charillon

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Updated: 1 week 1 day ago

Idées reçues sur l'Allemagne, par Claire Demesmay

Tue, 26/11/2019 - 22:21




Claire Demesmay, Idées reçues sur l'Allemagne. Un modèle en question, Le Cavalier Bleu, Paris, 2018
Spécialiste reconnue de l'Allemagne, des relations franco-allemandes et des questions européennes, Claire Demesmay (directrice du programme franco-allemand de l’Institut allemand de politique étrangère à Berlin – DGAP) nous offre ici un panorama précieux de la République Fédérale au présent.
Comme le veut l’esprit de la collection, l'objectif consiste à revenir sur quelques perceptions fréquemment reprises, pour démêler ce qui tient du fantasme, de la réalité, ou d’une évolution plus subtile. On apprend beaucoup dans ce travail, qui explore les domaines politique, culturel, économiques et sociaux, ou relatifs à l’action extérieure.
Oui, l'ancienne RDA et sa disparition ont laissé des traces, le déclassement existe à l’est, la marginalisation guette et l’extrême droite en profite. Mais pas nécessairement de la façon dont on le dit vu de France ou d’ailleurs. Oui, la Chancelière a été fragilisée par la crise des réfugiés. Mais elle est toujours là, et sa stabilité au pouvoir ferait pâlir d’envie bien des présidents français. Oui, Berlin est central dans l’imaginaire allemand, mais les entités régionales sont fortes.
De la minorité turque à la Bundeswehr en passant par la place de la musique classique, du marché du travail à la question énergétique, cet ouvrage fait redécouvrir l'Allemagne, insuffisamment connue en France, où la crainte obscurcit encore le regard.
La relation franco-allemande connaît des difficultés, qui chaque fois inquiètent, mais devraient être abordées avec la sérénité d’une meilleure compréhension de la nouvelle République de Berlin, post-réunification. Ce travail y aide grandement.

Lire les mémoires de diplomates

Thu, 31/10/2019 - 01:44


   
   
 
Les mémoires ou travaux de diplomates français se multiplient récemment, et il faut s’en réjouir. On ne saurait trop conseiller aux étudiants de relations internationales de commencer leur exploration du monde par ces témoignages vivants, avant d’aborder la théorie.
Une vieille tradition existe, dont on retrouvera quelques morceaux choisis dans le Dictionnaire amoureux de la diplomatie, de Daniel Jouanneau, qui fut (entre autres fonctions) ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). Comment, à cet égard, ne pas citer les Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931 – 1938 d’André François-Poncet, qui représenta la France en Allemagne à cette époque, et dont les chroniques permettent de retracer, avec une vision inégalée, la montée du nazisme ? On peut en continuer la lecture par Au palais Farnèse : après Hitler à Berlin, c’est Mussolini, de 1938 à 1940, que le même diplomate français a tenté de comprendre, de décrypter à Rome. De grands diplomates étrangers, ministres des Affaires Etrangères, ambassadeurs ou autres, ont nourri abondamment le genre, de Henry Kissinger (White House Years) à Evgueni Primakov(Au cœur du Pouvoir), de Hans-Dietrich Genscher (Erinnerungen) à Chris Patten (First Confession: A Sort of Memoir), en passant par Dennis Ross (The Missing Peace) ou Richard Holbrooke (To End a War).
Commencer par les mémoires, c’est comprendre la réalité diplomatique de l’intérieur, parcourir des témoignages sur un pays ou une région (comme sur le Moyen-Orient sous la plume de Bernard Bajolet), saisir un éclairage sur un épisode (comme sur le dossier nucléaire iranien, raconté par Gérard Araud), parfois sur une période longue (voir le remarquable ouvrage de Claude Martin qui retrace un demi-siècle d’histoire chinoise). C’est découvrir les faits avant les résumés qui en sont fait, souvent sommairement, dans le débat public. C’est comprendre l’histoire avant d’en lire une interprétation théorique voire idéologique.
Certes, les mémoires d’un acteur sont rarement neutres. Ils peuvent mêmes se prêter « à l’égocentrisme et au potin », comme l’indique d’emblée Gérard Araud. Ils peuvent dégager un parfum désuet à force d’être subtil, au détour d’une écriture convenue. Il peut même leur arriver d’être inintéressants. Mais même ennuyeux, ils dévoilent un auteur, une machine administrative, un dysfonctionnement. Lire les mémoires de nos diplomates, c’est entendre ceux qui ont fait vivre ou rencontré l’histoire. C’est retrouver le vivant derrière la théorie. C’est préférer le terrain aux analyses de seconde main.

Mémoires de diplomates : Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l'Est

Sat, 31/08/2019 - 22:17


Cet article a été publié dans la revue Politique Etrangère de l'IFRI et est accessible sur le site de l'IFRIAmbassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.

Les États-Unis au Proche-Orient : un grand jeu risqué

Wed, 31/07/2019 - 21:56



Publié dans : TheConversation.fr
Si le Proche-Orient regorge hélas de drames et de tensions – du Yémen à l’Irak ou à la Syrie –, deux dossiers engagent aujourd’hui plus particulièrement la stratégie américaine et les équilibres internationaux. Le premier est, bien entendu, celui de la relation avec l’Iran, qui fait l’objet de toutes les spéculations, de toutes les escalades verbales, et pourrait servir de détonateur à tous les scénarios. Le second est celui de la Palestine, dont la dangerosité vient à l’inverse de l’absence d’engagement américain, dans un discours pétri d’arrières pensées bien plus que de coups d’éclat.Dans les deux cas, un jeu de dupes et de miroirs semble s’être engagé entre les différents acteurs du pouvoir américain eux-mêmes, entre différents protagonistes régionaux, et se répercute sur la stabilité régionale comme globale. Du traitement de ces deux dossiers, ni la politique étrangère, ni les politiques étrangères arabes, ni le jeu des autres puissances ne sortiront indemnes.La politique étrangère américaine : faire et défaireL’issue de la stratégie – ou de l’absence de stratégie – actuellement engagée par Washington en Iran et en Palestine déterminera, en grande partie, la crédibilité internationale des États-Unis, au-delà de la région, et au-delà de la période de l’administration Trump. D’abord parce que ce sont les États-Unis qui défont aujourd’hui ce qu’ils ont fait eux-mêmes : il sera donc important de voir si les dégâts seront réparables à l’avenir, ou pas.C’est l’Amérique – celle de George Bush senior puis de Bill Clinton – qui a rebondi sur le processus d’Oslo au début des années 1990, pour aboutir à la poignée de main Arafat-Rabin de 1993, et qui a ensuite fait pression sur les acteurs (certes en vain) pour poursuivre les négociations, en y engageant ses diplomates les plus chevronnés. C’est l’Amérique désormais qui fait disparaître toute référence à un État palestinien, en confiant le dossier au gendre du Président, qui ignore tout de la négociation internationale.Jared Kushner, le gendre du Président, lors d’un sommet sur la Palestine, le 25 juin 2019, à Barheïn. Shaun Tandon/AFPC’est encore l’Amérique – celle d’Obama – qui a ramené l’Iran à la table des négociations pour aboutir à un accord sur le contrôle du nucléaire, en juillet 2015, et faire souffler un vent d’apaisement sur une relation ô combien conflictuelle depuis 1979. C’est l’Amérique de Trump qui a déchiré cet accord, et renoue avec une rhétorique de confrontation. Quoi que l’on pense de l’accord de 2015, quoi que l’on pense des ratés et retards d’un processus israélo-palestinien considéré comme moribond, le dialogue continuait, l’Amérique revendiquait encore un rôle d’arbitre impartial, même si peu y croyaient. Elle n’y prétend même plus aujourd’hui.Guerre des camps au sein de l’administration américaineEn tombant le masque, l’administration Trump prend un risque multiple. Celui de renoncer à sa position surplombante, pour descendre dans l’arène et voir inévitablement émerger d’autres puissances s’opposant à sa vision : Moscou s’y est déjà engouffré.Celui également de mettre ses propres alliés en situation difficile : progresser par le non-dit vers un rapprochement entre l’État hébreu et les monarchies du Golfe (et leurs alliés comme l’Égypte) est une chose, leur demander de cautionner publiquement l’abandon de la cause palestinienne en est une autre.À lire aussi : Quel rapprochement possible entre Israël, l’Arabie saoudite et Abu Dhabi ?Celui enfin d’enflammer la région, si l’une de ces deux situations bascule dans le chaos : qu’une étincelle mette le feu aux poudres dans le Golfe, ou qu’éclate une nouvelle intifada, ou de nouvelles violences autour de la question palestinienne, et il sera difficile à l’Amérique de reprendre pied.Enfin, il est désormais visible que plusieurs camps s’affrontent dans le processus décisionnel américain, qui tablent sur l’amateurisme ou l’absence de réel intérêt du Président Trump sur ces dossiers pour avancer leurs pions. Une course s’est engagée entre ceux qui souhaitent limiter les tensions, et ceux qui comptent bien les précipiter.Stephen Walt✔@stephenWaltPeople who say "Kushner's 'peace plan' won't work" are missing the point. It wasn't supposed to work--if that means facilitating a just & lasting peace. Its purpose was to buy time, kick dust, shift blame, & thereby facilitate permanent Israeli control of W. Bank.8347:42 PM - Jun 25, 2019Twitter Ads info and privacy533 people are talking about thisSi le Président semble n’avoir aucun autre agenda précis que de se mettre en scène en « deal maker », soufflant le chaud et le froid à la recherche, comme en Corée du Nord, de quelques rebondissements spectaculaires, d’autres ont une vision. Elle peut consister à promouvoir le changement de régime en Iran, quel que soit le prix régional à payer – comme pour son conseiller John Bolton. Ou encore à gagner du temps sur la question palestinienne, et faire le jeu du premier ministre israélien actuel, comme le craignent certains analystes aux États-Unis mêmes. L’issue de cette confrontation sera cruciale pour l’avenir de la politique étrangère américaine.L’effacement des politiques étrangères arabes
Lire la suite dans : TheConversation.fr

L’Europe face à Trump: dégâts et opportunités

Sun, 30/06/2019 - 22:55

Article publié dans Global Brief  (Toronto)


Ou bien les européens décident d’améliorer leur efficacité stratégique, deviennent des acteurs engagés de leur propre destin, y compris sur le plan militaire, et nous verrions alors naître une «Europe plus» – une Europe qui cesserait d’agacer outre-Atlantique par sa pusillanimité et trouverait grâce davantage aux yeux des décideurs et des analystes états-uniens, sans Trump ou même avec lui. Ou bien les Européens sortiront de l’histoire.***Y a-t-il alors, derrière cette attitude trumpienne, une folie négatrice de la réalité du système international actuel? Ou plutôt un néo-reaganisme en plus iconoclaste, mais avec le même mot d’ordre subliminal: «America is back»? Doit-on lire dans la cacophonie diplomatique américaine actuelle un isolationnisme véritable, qui pourrait conduire à un retrait américain tant redouté depuis 1945 – à savoir une remise en cause de la Grande Stratégie américaine en vigueur depuis la Seconde Guerre mondiale, qui consiste à privilégier la capacité d’engagement militaire d’une part, le soutien à une gouvernance libérale du monde d’autre part, et la pratique du multilatéralisme enfin? Ou bien s’agit-il en réalité d’un néo-nationalisme ne mettant pas en cause le leadership américain, mais plus exigeant avec ses alliés comme pouvait l’être celui de Reagan, mâtiné d’un style volontiers grossier déjà présent sous Nixon, mais qui restait à l’époque méconnu car non relayé par les réseaux sociaux?La réponse à ces questions est d’importance car elle déterminera l’attitude que les européens devront opposer à leur allié américain. L’Europe doit naturellement éviter d’abord le chaos pour elle-même, en ces temps de Brexit, de populisme et de divisions multiples. Les récentes élections européennes ayant montré précisément que les partis nationalistes d’une part et les partis libéraux d’autre part (possiblement alliés aux écologistes), comptaient parmi les forces montantes, appelées à s’affronter dans les prochains mois. Si cette confusion persistait, nous aurions affaire à une Europe-chaos peu intéressante pour Washington, quelle que soit l’administration au pouvoir.Mais le temps n’est plus à décoder les intentions de la Maison-Blanche, mais à mesurer les résultats de ses choix. Le premier de ces résultats est indéniablement la double inquiétude des alliés des États-Unis vis-à-vis de la garantie de sécurité américaine d’une part, et du comportement de Donald Trump dans des régions à risque d’autre part. Néanmoins – et c’est le second point, paradoxal – cette diplomatie américaine brutale, au moins à court terme, génère parfois des évolutions positives, voire des opportunités ou des ouvertures pour l’Europe. Au final, les européens doivent retrouver les chemins de la réflexion stratégique afin de bien appréhender la nature de ce trumpisme dont rien ne dit qu’il s’arrêtera en 2020, et pour forger en retour, enfin, une vision stratégique pertinente.
Au final, les Européens doivent retrouver les chemins de la réflexion stratégique afin de bien appréhender la nature de cetrumpisme dont rien ne dit qu’il s’arrêtera en 2020, et pour forger en retour, enfin, une vision stratégique pertinente.Les dégâts: des alliés inquietsLa présidence de Donald Trump a déjà fait mal à l’Europe – d’abord en ravivant la flamme de l’antiaméricanisme dans les démocraties libérales, de la France jusqu’à l’Allemagne. Plus généralement, les enquêtes d’opinion, comme celles du Pew Research Center, montrent une forte érosion de la confiance en l’Amérique parmi les alliés de celles-ci. En quelques semaines, l’image des États-Unis dans les opinions, qui s’était nettement améliorée sous Barack Obama par rapport aux années néoconservatrices de George W. Bush, s’est à nouveau dégradée. Le président américain a donné l’impression qu’il pouvait devenir l’ennemi – ce qui, dans l’histoire européenne, est hautement ironique compte tenu de l’engagement américain auprès des Alliés dans les deux guerres mondiales, du rôle des États-Unis dans la reconstruction de cette même Europe après 1945, et de sa protection par l’OTAN dans la Guerre froide.Mais le style Trump a heurté, d’abord par l’image qu’il a donnée lors de la campagne électorale, et ensuite dans ses premières déclarations. Sa propension à l’insulte (vis-à-vis des femmes, des étrangers et, entre autres, d’un journaliste handicapé), si elle était faite pour conforter un certain électorat américain, a inquiété la vieille culture sociale-démocrate européenne. Et sa délectation à incarner la caricature d’une Amérique que certains aiment détester – à partir d’une image de milliardaire grossier, inculte et misogyne, soutenant la possession d’armes à feu et flirtant avec la suprématie blanche – a rendu la tâche difficile à tous ceux qui défendent la relation avec Washington.Ensuite, Trump a touché aux garanties de sécurité américaines. En refusant de souscrire explicitement à l’article 5 du traité de l’OTAN, il a provoqué un sentiment de panique. Au malaise initial sur l’article 5 se sont ajoutées des critiques adressées aux alliés, et même des immixtions dans leurs affaires (soutenant le Brexit au Royaume-Uni, ou estimant que Boris Johnson ferait «un très bon Premier ministre»). Sa vulgarité envers Angela Merkel (refusant publiquement de lui serrer la main en mars 2017) et ses passes d’armes avec Emmanuel Macron tranchent avec le fait qu’il paraît s’entendre, du moins personnellement, avec Vladimir Poutine.Ce dernier point tout particulièrement inquiète, aussi bien de par l’éventuel rapprochement qu’il implique avec la Russie (contre laquelle les États-Unis sont censés protéger) que pour la déstabilisation de l’exécutif à Washington. L’enquête et le rapport Mueller sur les possibles collusions russes de l’actuel président (dont les conclusions font l’objet d’interprétations variées), la nature exacte de sa relation économique, politique et personnelle avec Moscou, le nombre étonnant de décisions «trumpiennes» qui paraissent aller dans le sens des intérêts russes (surtout la fragilisation de l’OTAN, l’encouragement à un Brexit dur et le détricotage de l’Union européenne), constituent un ensemble de plus problématiques. Trump joue-t-il la carte de Moscou contre Pékin, comme Nixon avait fait l’inverse jadis? Est-il plus simplement fasciné par la personne de Poutine? Est-il tenu à une complaisance vis-à-vis du Kremlin du fait de quelques dossiers compromettants? Quelle que soit la réponse, la question elle-même est inédite à ce niveau du pouvoir américain.Le sentiment que le locataire de la Maison-Blanche a plus d’appétence pour quelques émules ou partenaires autocratiques que pour ses alliés de longue date, qu’il est plus prompt à défendre le prince héritier saoudien à la suite de l’affaire Khashoggi qu’à soutenir les démocrates européens, qu’il est davantage intéressé par Kim Jong-un que par une discussion de fond sur l’OTAN, sont autant d’éléments d’ambiance. En envisageant l’adhésion du Brésil à l’alliance atlantique (au printemps 2019), il confirme à la fois son amateurisme politique, son mépris des affaires européennes, et son goût pour l’autoritarisme – de quoi inquiéter le Vieux continent. En jugeant l’alliance «obsolète», il fait peser le spectre d’un retrait américain, qui serait fatal à l’organisation et à la sécurité de l’Europe.Plus encore, et même si le président n’est pas censé s’en occuper lui-même, le soutien apporté par son entourage ou ses ex-coéquipiers aux partis et mouvements nationalistes en Europe pose question. La visite européenne de son ancien conseiller Steve Bannon, à la veille des élections de mai 2019, montre que l’intention existe d’y fédérer les mouvements populistes à travers sa fondation «Le mouvement». Il y a, de toute évidence, une volonté trumpienne de susciter la progression et la victoire d’un courant «dur» dans une Europe jugée trop molle. Contre qui? C’est là toute la question. Au début de la Guerre froide, l’influence américaine en Europe était plus forte encore, mais agissait en faveur d’une démarche libérale contre le régime communiste soviétique. Désormais, le président américain favorise les acteurs illibéraux, ceux-là mêmes qui sont également choyés par Moscou. Dans les capitales qui n’ont pas succombé à la tentation populiste, on s’en inquiète forcément.D’autant que ces pratiques d’immixtion dans les affaires nationales se conjuguent également sur le plan international, dans la parfaite logique de l’illibéralisme, lorsqu’il s’agit de s’opposer au multilatéralisme, aux traités internationaux et à tout dialogue institutionnalisé. Cette offensive est inquiétante pour l’Union européenne parce que c’est précisément sur ce terrain multilatéral que celle-ci était parvenue, notamment dans les négociations commerciales, à trouver une vitesse de croisière, tandis qu’elle reste plus maladroite dans les domaines stratégiques du hard power. La remise en cause par Trump – au mépris de l’engagement de l’État américain – des accords de la COP 21 et d’un certain nombre d’accords commerciaux, vient ruiner l’un des piliers de la tranquillité des européens, qui se sentaient en phase avec l’Amérique (avec laquelle ils avaient beaucoup travaillé) sur ces sujets.Bref, en revenant sur des ententes forgées de concert avec leurs alliés, et en déclarant leur hostilité au principe du dialogue multilatéral dans des instances libérales, les États-Unis déstabilisent profondément l’Europe: «un monde s’effondre», pour reprendre le tweet prémonitoire de l’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud, au soir de la victoire électorale de Donald Trump.Les opportunités: vers la prise de conscience des européensLIRE LA SUITE DANS GLOBAL BRIEF

Elections européennes: une tendance, trois Europe et des questions de politique étrangère

Thu, 30/05/2019 - 23:52
L’air du large«Elections européennes: une tendance, trois Europe et des questions de politique étrangère». La chronique de Frédéric CharillonFrédéric Charillon 28 mai 2019 à 12h45« La nouvelle donne européenne pose la question des relations extérieures : avec quels partenaires, avec quel projet et sur quels thèmes l’Europe, à la fois comme entité unique et comme addition de politiques étrangères nationales, souhaite-t-elle jouer un rôle dans le monde ? » Le rayonnement européen de certains leaders nationalistes (Orban, Salvini…), les adresses publiées par Emmanuel Macron dans les journaux des différents pays membres, la préoccupation environnementale commune, de nouveaux médias ou des traitements plus internationaux de la part de médias traditionnels, ont fini par inscrire l’élection de mai 2019 dans une véritable vie politique européenne commune, avec une participation honorable (50,5 %). Il ressort de ce scrutin l’installation d’un clivage qui s’observe à l’échelle d’une société européenne à deux vitesses, entre une Europe de l’ouverture et une Europe de la fermeture. Cette confrontation aboutit à des rapports de force variables d’un Etat à l’autre et donne lieu à trois catégories de situations : celle où l’ouverture reste de mise, celle où elle a cédé devant le souverainisme, celle où les deux sont au coude-à-coude. Au-delà des compétitions partisanes nationales, cette donne pose la question des relations extérieures : avec quels partenaires, avec quel projet et sur quels thèmes l’Europe, à la fois comme entité unique et comme addition de politiques étrangères nationales, souhaite-t-elle jouer un rôle dans le monde ?Vers un clivage binaire transeuropéenLes scores des partis écologistes (20,7 % en Allemagne, 16 % en Finlande, 15 % en Irlande, 13,5 % en France) et des partis libéraux font de ces deux forces (qui deviendront les groupes Verts/ALE et ADLE au Parlement européen) les nouvelles puissances montantes du continent. Mais elles partagent cet honneur avec les partis d’extrême droite ou nationalistes : Orban (56 %) et Salvini (33,8 %) triomphent, le PiS polonais (42,2 %) demeure, l’AfD (10,8 %) s’installe en Allemagne, et le RN arrive en tête en France. Avec des résultats différents selon les pays, le clivage droite-gauche fait place à une confrontation entre deux visions programmatiques différentes, l’une qui voit le salut dans la coopération multilatérale, démocratique et libérale, et l’autre dans une réappropriation nationale et protectionniste de la gestion des affaires publiques.
Lire la suite dans L'Opinion

Géopolitique des séries

Tue, 30/04/2019 - 18:32



Dans son ouvrage éponyme daté de 2016, Dominique Moïsi s’attaquait à la Géopolitique des séries avec le regard de l’internationaliste. Il voyait, dans ce type de production désormais dominant, le reflet de nos peurs contemporaines, établissant d’ailleurs un parallèle entre le succès croissant de ces séries, et l’après 11 septembre 2001 (sans y voir pour autant un rapport de cause à effet, bien entendu). Les titres retenus par lui, dans cette étude qui en réalité prolongeait son ouvrage antérieur, Géopolitique des émotions(2008), étaient alors Downton Abbey, Occupied, Game of Thrones, Homeland, House of Cards.
Les analyses des séries sont nombreuses, mais celle de Dominique Moïsi, en français, innove à bien des égards et mérite d’être prolongée ou mise à jour par quelques réflexions, et étendue à d’autres titres, qui ont fleuri depuis (ou dont le succès s’est confirmé).
En premier lieu, les séries ne datent naturellement pas des années 2000, mais Moïsi a raison de voir dans ce moment un tournant dans la globalisation de leur succès, même si antérieurement, le Prisonnier, Les Envahisseurs, Au-delà du réel, et autres X-Files(diffusé pour la première fois en 1993), mériteraient bien des commentaires sur le plan de la peur, du rapport à l’Etat, et même du rapport à l’autre.
Ensuite, il faudrait naturellement poursuivre ce travail sur des succès ultérieurs, desquels on tirerait plusieurs observations, en particulier sur la plus grande variété des pays producteurs, sur la fin du monopole anglo-saxon, et surtout, sur le statut de ces séries comme reflet d’une société ou comme instrument d’influence. Le bureau des légendes (France), Fauda (Israël), Bürü ou Diriliş Ertuğrul (Turquie), Adaptatsia(ou Adaptation, Russie), en témoignent. Ces productions pourraient par ailleurs faire l’objet d’une analyse comparée, et être mises en parallèle avec les romans d’espionnage ou thriller, parmi ceux qui, chaque année en différents endroits atteignent des niveaux de vente importants, avec des auteurs récurrents (Daniel Silva et son agent israélien Gabriel Allon, ou d’autres fictions d’excellente facture venues notamment d’Asie).
Dans les régimes autoritaires, on note le rattrapage croissant des fictions politiques par l’Etat : celles-ci mettent en scène l’invulnérabilité d’une culture donnée, sa résurgence, à travers elle l’action bénéfique menée par ses autorités actuelles, le tout destiné à un public ciblé, non seulement domestique mais choisi à l’extérieur, comme les sociétés arabes pour les fictions turques. Les fictions produites dans les démocraties libérales opèrent différemment, qui développent en apparence une critique sans concession du système bureaucratique de leur propre pays, tout en avalisant la réalité de la menace à laquelle les services font face. Ainsi, si Homeland brosse un sombre tableau des méandres américains, la menace terroriste est bien réelle. Idem dans la série israélienne Fauda, où les dysfonctionnements de l’Etat hébreu sont – en partie – exposés, mais pour mieux confirmer la menace du Hamas, entre autres.
Les séries touchent désormais un large public, et cela intéresse donc les Etats. Comme du temps de la guerre froide, le vecteur populaire le plus répandu est susceptible d’être instrumentalisé. Il doit donc être aussi étudié à la lumière de cette probabilité.

Pacte démocratique

Thu, 28/02/2019 - 15:56
«Au-delà du populisme: la fin du pacte démocratique?». La chronique de Frédéric CharillonFrédéric Charillon 26 février 2019 à 12h45
Publié dans L'OpinionDans des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans les années 1990, l’expérience démocratique a reculé. Et cette prolifération de démocraties sans démocrates touche même les rivages de l’Europe
Si la démocratie repose sur de nombreux principes (suffrage universel, citoyens éduqués…), les principaux penseurs politiques s’accordent à considérer que son moment de vérité réside dans le respect d’un pacte entre protagonistes, dit « pacte démocratique ». De quoi s’agit-il ? D’un double engagement de la part des acteurs de la future majorité et de la future opposition. Le vaincu d’une élection doit accepter sa défaite et, plutôt que de prendre les armes pour contester le résultat, attendre la prochaine échéance pour repartir pacifiquement à la conquête du pouvoir, et éventuellement prendre sa revanche. Le vainqueur doit, quant à lui, s’engager à remettre son mandat en jeu à l’échéance prévue sans chercher à confisquer définitivement le pouvoir. C’est là qu’aujourd’hui, de plus en plus, le bât blesse. Et cela a des conséquences politiques internationales fâcheuses. Des Etats où la démocratie a pu un temps s’installer, continuent de tenir des élections, mais leur pluralisme n’est plus qu’une chimère. Dans l’environnement politique européen, y compris au sein de l’UE, cette mode gagne du terrain. Faut-il alors imposer des mesures pour contrer cette tendance, et constituer un front démocratique exigeant sur ce point ?Elections sans retourDans des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans les années 1990, l’expérience démocratique a reculé pour donner lieu à ce qu’il est convenu d’appeler des populismes. On oublie trop souvent que l’une des caractéristiques de ce populisme est de ne pas rendre le pouvoir. Après les espoirs post-soviétiques d’une libéralisation du jeu politique russe, Vladimir Poutine (à la tête du pays depuis maintenant presque vingt ans) a rapidement fait comprendre qu’il était là pour rester, et a innové pour maintenir les formes institutionnelles : son « alternance » avec Dmitri Medvedev, de 2008 à 2012, qui le vit rester quatre ans Premier ministre avant de reprendre la présidence, n’a pas suscité beaucoup de réactions au sein d’une communauté internationale qui a même fait mine de croire à l’autonomie de l’intérimaire. Depuis sa nomination comme Premier ministre en 2003 puis comme président en 2014, Recep Tayyip Erdoğan n’a jamais perdu une élection. Ou plutôt, il a perdu celle de juin 2015 qu’il a fait rejouer en novembre pour retrouver la majorité absolue. Le régime « bolivarien » instauré par Hugo Chavez au Venezuela en 1999 et prolongé par Nicolas Maduro n’a pas non plus l’intention de respecter un résultat électoral qui aurait pu/dû être défavorable. Pas plus que les militaires au pouvoir en Thaïlande, qui viennent d’obtenir le retrait d’une candidate gênante au poste de Premier ministre à pourvoir le 24 mars prochain, en la personne de la princesse Ubolratana Rajakanya, sœur du roi. Combien, d’autres élections, demain, sans suspense et avec résultat obligatoire ? Le Parti Démocrate Progressiste (DPP) favorable à une entité nationale taïwanaise plus forte, par exemple, peut-il encore gagner à Taipei avec la pression de Pékin pour empêcher cette issue ?Fragilité de l’environnement européenCette prolifération de Démocraties sans démocrates, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Ghassan Salamé (1994) à propos du monde arabe (un Ghassan Salamé devenu depuis émissaire des Nations Unies pour la Libye, c’est dire s’il doit être optimiste), a touché les rivages de l’Europe. Dans l’environnement stratégique immédiat, on a vu à quel point il était difficile d’instaurer une démocratie durable en Ukraine, comme on craint aujourd’hui une dérive de la Moldavie vers un pouvoir pro-russe qui ne se laissera pas déloger ensuite. Au sein de l’UE elle-même, l’offensive contre la séparation des pouvoirs ou contre les corps intermédiaires, de gouvernements comme celui des ultra-conservateurs polonais ou de Viktor Orban en Hongrie, est plus qu’inquiétante. En Bulgarie, Slovaquie ou ailleurs, l’influence russe, combinée à un terrain composé d’acteurs riches, douteux et populistes, fait craindre également des consultations électorales biaisées, des mainmises définitives ou l’avènement d’une longue nuit politique programmée. Cela pose plusieurs problèmes. 

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Mémoires de diplomates - Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala

Mon, 03/12/2018 - 22:45




Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin, Editions de l’Aube, Paris, 2018, 964 pages
Le récit de Claude Martin est exceptionnel à plus d’un titre et la formule de Pierre Haski est fort juste (comme souvent), qui en fait une lecture « recommandée sinon obligatoire ». Si l’ouvrage est, de l’avis général, supérieur à la moyenne des mémoires d’ambassadeurs, c’est d’abord parce qu’il n’est pas tout à fait cela. Carnet de voyage, chronique politique de cinquante années de diplomatie sous la Ve République, déclaration d’amour à la Chine d’un homme qui ne fait que suivre les soubresauts d’Orient même lorsqu’il est en charge des affaires européennes… Il faut saluer aussi l’éditeur, qui en accepta les 964 pages en faisant le pari réussi qu’elles seraient un coup de maître.
L’aventure s’ouvre sur la fine équipe de la toute nouvelle relation diplomatique franco-chinoise après la reconnaissance de 1964, et s’achève sur la disparition de Paul-Jean Ortiz en 2014. De Malraux cherchant, à Pékin et malgré la gêne des Chinois, à « revoir les copains » qu’en réalité il n’a jamais rencontrés, jusqu’aux ministres plus récents, parfois gaffeurs, souvent grossiers, rarement inspirés, la fresque est croustillante. Tant pis pour Alain Peyrefitte, moins connaisseur que ne le fit croire son « Quand la Chine s’éveillera » ; pour Jean Sauvagnargues, peu sobre et élégant à table, aux côtés de l’épouse de son homologue ; pour Claude Cheysson, moins téméraire qu’on ne le dit un temps ; pour Louis Mermaz, Dominique Strauss-Kahn et bien d’autres, que n’atteignirent pas les subtilités de l’Orient. Car il y a dans ce panorama les initiés, et les autres, imperméables au voyage, ou qui ne viennent en Chine que parce qu’il faut s’y faire photographier. BHL, Bernard Kouchner, Nicolas Sarkozy, entre autres, y apparaissent conformes à la réputation que leur ont faite leurs détracteurs. Le gaulliste Claude Martin leur préfère nettement Jacques Chirac (qui aime l’Orient, il est vrai), ou Hubert Védrine, qui une fois de plus (c’est devenu fréquent dans les témoignages de diplomates) s’en tire le mieux, aussi bien pour son professionnalisme que pour ses qualités humaines. Le tout émaillé d’innombrables dirigeants, artistes, intellectuels chinois, entre lesquels se glissent quelques touches d’actualité française, de « l’insupportable Léon Zitrone » aux chroniques des cohabitations successives en passant par les visites pékinoises d’artistes français.
Cette Lettre à la Chine, riche en détails, en couleurs, en paysages et impressions, en hommages répétés à la beauté des femmes chinoises, nous fait rencontrer Mao, Zhou Enlai, Deng Xiaoping et les autres, nous fait revivre la Révolution Culturelle de 1966 et la place Tian’anmen en 1989 (où l’auteur se trouvait lorsque le drame se jouait), nous guide dans les dédales des intrigues de palais ou des reprises en main. Et c’est bien difficilement que l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, l'élargissement de l'Europe ou même l'Allemagne réunifiée (dans laquelle l’auteur resta tout de même presque neuf ans comme ambassadeur, de 1999 à 2007), trouvent une place dans cette histoire. Comment, à côté de ces péripéties chinoises, ne pas paraître fade ? Dans ces mille facettes de la relation que la France tente de maintenir en Asie, quelques épisodes récurrents prennent une place particulière. Celui de la médiation française, jusqu’aux accords de Paris de 1991, pour trouver une issue à la situation cambodgienne et une place au Prince Sihanouk ; celui de la double affaire des frégates et des mirages pour Taïwan, qui opposa visions courtes et longues de la Realpolitik. Au fil de ces imbroglios et de quelques autres, Claude Martin ne cache pas les options qu’il défendit alors. Il souhaitait que l’on crût en Sihanouk, que beaucoup à Paris (notamment VGE) dépeignaient en loser. Il s’opposait à la vente de quelques armes à Taipei, jugées désastreuse au regard de la mission historique entamée par le général de Gaulle en 1964. C’est pourtant avec élégance qu’il relate les volte-face de Roland Dumas, et les éclaire par non-dit en fin d’ouvrage.
Cela pose bien entendu une question classique. Un diplomate, lorsqu’il passe trop de temps au contact d’un pays, ne devient-il pas le défenseur de ce pays plutôt que le représentant du sien propre ? Et ce, à partir du meilleur sentiment du monde, à savoir la quête de la compréhension de l’Autre ? Ne vaut-il mieux pas, finalement, jouer la carte de l’agent banal, insensible aux charmes de si puissantes machines, de si redoutables interlocuteurs ? Claude Martin plaide pour l’immersion, l’osmose, la découverte. Il fustige sans relâche – et de manière convaincante – la médiocrité de ceux qui veulent gérer le monde tout en s’en préservant. C’est un flâneur au sens baudelairien du terme. Ne laissant passer ni un village, ni une rue, ni un regard, il regarde les ombres derrière les projecteurs de la géopolitique. On lit les déceptions, les affres, les tortures d’un homme qui après les folies maoïstes, puis les massacres de Tian’anmen (une « tâche » dans l’œuvre de Deng), veut rester fidèle à son rêve de Chine, tout en vivant si mal, chaque fois, les terribles retours en arrière. On voit avec lui, sur cinquante ans, passer la Chine de l’état artisanal à la modernité actuelle, où la brutalité perdure sans plus être la même. « Etait-ce mieux avant ? », lui demandent, pour finir, de jeunes interlocuteurs chinois...


Mémoires de diplomates - Evgueni Primakov

Tue, 20/11/2018 - 14:20


Evgueni Primakov, Au cœur du pouvoir : Mémoires politiques, Editions de Syrtes, 2002 (version en anglais 2001)


Evgueni Primakov fut l’un des acteurs soviétiques puis russes les plus influents de la fin de la guerre froide et de la période qui suivit. Orientaliste distingué à la tête de l'Institut d'économie mondiale et des relations internationales de l'Académie des sciences, journaliste, c’est sous Gorbatchev qu’il devient en 1989 Président du Soviet de l'Union, puis membre du Conseil présidentiel (1990-91), où il suit la guerre du Golfe. Nommé ensuite sous Boris Eltsine Directeur du Service des renseignements extérieurs de Russie (SVR, 1991-96), ministre des Affaires Etrangères (1996-98), et enfin Premier ministre – ou « président du gouvernement » (1998-99), il sera, après son éviction candidat aux législatives puis Président de la Chambre de commerce et d'industrie (2001-2011). Il disparut en 2015.
L’homme n’est pas un repenti. Il défend son système, réfute les accusations nombreuses portées à l’encontre de l’URSS (par exemple celle d’avoir incité l’Egypte à attaquer Israël à plusieurs reprises), et a même témoigné en faveur de Slobodan Milosevic à La Haye. Ses mémoires retracent, de son point de vue précieux, des épisodes clefs : les soubresauts de la fin de l’URSS et des débuts de la Russie (jusqu’au départ d’Eltsine et à l’arrivée de Poutine, auquel il se rallie finalement), la guerre du Golfe (1990-91), les paradoxes de la perestroïka de Gorbatchev et ses erreurs, son action à la tête des renseignements extérieurs, puis à la tête de la diplomatie russe, notamment sur les dossiers du Kosovo, du processus de paix au Proche-Orient. On y croise les leaders russes bien sûr mais aussi les présidents et secrétaires d'Etat américains, Saddam Hussein, Arafat, Hafez al-Assad, Milosevic, Castro, des dirigeants européens, surtout Chirac et Védrine, qu’il apprécie tous deux visiblement. Il plaide naturellement pour la sincérité russe, et contre les erreurs occidentales, notamment dans les guerres du Golfe de 1991 et du Kosovo en 1999, sans parler bien sûr de l'élargissement de l’OTAN, dont les américains avaient promis sous Bush senior qu’il n’aurait pas lieu. Opposé à l'intervention militaire russe en Tchétchénie, il n’épargne pas pour autant les boïeviki (combattants) tchétchènes « sanguinaires ».
Avec humour et élégance, il trace le panorama de près d’un demi-siècle russe et international, souvent à partir de sa spécialité : le Moyen-Orient. En guerre avec « la famille », ou l’entourage de Eltsine qui finit par l’écarter, il dénonce la corruption qui s’est emparée de la russie dans la décennie 1990, sans glorifier pour autant Gorbatchev. Peu tendre avec la politique américaine, il reste objectif et brosse le tableau de relations de confiance, et même amicales, avec de nombreux américains. Plus qu’un militant, c’est en membre éminent de l’élite diplomatique internationale qu’il témoigne dans son ouvrage, avec humanité souvent, mais sans regrets.

Mémoires de diplomates - Jean-Marc Simon, Secrets d'Afrique

Tue, 20/11/2018 - 13:52



Jean-Marc Simon, Secrets d’Afrique. Le témoignage d’un ambassadeur, Cherche Midi, 2016Jean-Marc Simon fut ambassadeur en République centrafricaine, au Nigéria, au Gabon et en Côte d’Ivoire, et dans plusieurs cabinets ministériels. Elevé à la dignité d’ambassadeur de France par François Fillon en 2011, proche de Michel Roussin (l’un des hommes des dossiers africains de la chiraquie), toujours actif dans le conseil en Afrique (à la tête de Eurafrique Stratégies), il revient, dans un style diplomatique classique mais efficace, sur plusieurs de ses postes ou missions, au Tchad, dans l’afrique du Sud de l’apartheid, sur le Rwanda, longuement sur la Centrafrique, au Nigéria (où il fut maître de stage ENA d’un certain Emmanuel Macron), au Gabon, en Côte d’Ivoire. Rien hélas sur sur les Philippines, le Pérou et le Liban, certes hors d’Afrique, où il fut pourtant en poste. Des portraits saisissants – souvent aimables – parsèment ces mémoires : Hissein Habré, Pik Botha, Ange-Félix Patassé, Omar Bongo surtout, ou encore les protagonistes du drame ivoirien, Gbagbo, Ouattara et Bédié. Pas de révélation fracassante sur la « françafrique », quelques passages peut-être même trop courts (sur le rôle de l’armée française en Côte d’Ivoire dans l’extrême tension de 2004, ou la chute de Gbagbo en 2011). Le fil de nombreux épisodes est retracé de l’intérieur, avec quelques scènes saisissantes. La politique française est défendue dans un exposé assez clair, et revendiqué à droite, tandis que la méthode jospin (1997-2002) est égratignée pour son « ni ingérence, ni indifférence », auquel l’auteur ne croit pas : « En l’occurrence, c’est souvent l’indifférence qui prévaut ». Les ambiguïtés ou complexités de plusieurs chefs d'Etat apparaissent, sous une plume pourtant diplomatique. Hissein Habré n’en est pas l’un des moindres. L’opération Manta de 1984 et l’affrontement de François Mitterrand avec Kadhafi, la cohabitation de 1986-88, bien d’autres épisodes sont retracés. Ni regrets ni remords, ni sur le système Foccart ni sur le Rwanda. Peu de secrets en réalité, mais un témoignage qui permet de mieux comprendre ce que fut l’approche française et celle de ses acteurs, dans une Afrique qui aujourd’hui n’est plus la même.

Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde

Mon, 29/10/2018 - 18:50




Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, La Découverte, Paris, 2018
Dans son nouvel ouvrage, Bertrand Badie reprend les thèmes qui lui sont chers : le coût international de l’humiliation, l’échec de l’Etat importé et de la décolonisation, les conséquences d’une diplomatie de club trop longtemps confisquée par l’Occident, dans une tentative du vieux monde pour résister à la réinvention pourtant nécessaire du système international.
Le chapitre I, qui revient sur l’occasion ratée d’une décolonisation dont l’ancien maître colonial a tout fait pour limiter les effets, est l’un des plus convaincants. Incapables de tourner réellement la page de la violence physique et symbolique qui avait marqué la colonisation, les institutions post-coloniales ont détourné le sens d’ouverture du jeu mondial qu’aurait dû prendre la création de nouveaux Etats. Il en a découlé un certain nombre de réactions, ou plutôt de « contre-socialisations », dont l’islamisme politique fut l’une des manifestations. Au Sud, les nouveaux pouvoir n’ont pas réussi à dépasser le stade d’un nationalisme de combat pour imaginer un nouveau nationalisme de projet. Ils ne furent, à travers leurs expressions (de Bandoeng au mouvement des non alignes ou MNA), que réactifs.
Par la suite, Bertrand Badie nous montre comment le multilatéralisme qui aurait dû être inclusif fut contourné par les clubs (du G7 au G20) et autres formats diplomatiques ad hoc. Comment, surtout, la faiblesse des uns s’est imposée à la force des autres, au point que cette sociologie de la faiblesse est devenue un impensé majeur de l’étude des relations internationales. On retrouve là l’idée de la force du faible, ou de la nuisance plus forte que la puissance. Les conséquences de cette situation sur les sociétés en guerres (la guerre devenant cadre socialisateur pour de nombreux acteurs en quête de contre-socialisation), et sur l'intervention militaire de « seconde génération » après la fin de la guerre froide, n’en sont que plus forts.
Plusieurs hypothèses fortes émanent de ce livre. L’idée, par exemple, qu’un néo-souverainisme compatible avec la mondialisation, porté par les émergents avec un goût de revanche sur les humiliations passées, ouvre la voie à un renouvellement en profondeur du système international. Celle encore, selon laquelle l’acteur local a une marge de manœuvre supérieure à celle de l’acteur régional, qui lui-même est plus fort que l’acteur global. Une « re-régionalisation » du monde pourrait alors constituer une sortie de l’impasse.
En prenant le point de vue de l’exclu, ou du Sud, après être parti du point de vue du Nord dans son « Nous ne sommes plus seuls au monde » (2016), Bertrand Badie tente d’expliquer les dynamiques actuelles dans ce Sud porté vers l’autoritarisme (le Brésil en est le dernier exemple, consacrant encore un peu plus les BRICS comme club national-autoritaire). Comme toujours, le débat est ouvert, l’agitateur d’idées a donc accompli sa mission.

Le Quai croqué par la fiction

Fri, 31/08/2018 - 19:32

L’air du large

Les auteurs français de fiction (espionnage, romans policiers…) mettent rarement en scène l’action internationale de la France elle-même, sauf sur un mode comique (la reprise au cinéma dans les années 2000 de l’OSS 117 de Jean Bruce, qui transforme le héros initial en caricature franchouillarde, la bande dessinée Quai d’Orsay également portée à l’écran…). Il n’est donc pas anodin d’assister depuis peu à un réinvestissement du sujet « diplomatie française » par la littérature noire, à l’heure des luttes d’influence et du storytelling. En 2018, trois livres parmi d’autres ont fait parler d’eux : que nous disent-ils de l’outil diplomatique français dans son contexte international ? En comparaison avec des littératures étrangères, le thriller français se veut réaliste au risque du pessimisme, informé et universaliste, surtout hanté par la dictature au Sud.Le diplomate français, nouveau personnage de romanDans ses 200 aventures de « SAS » très prisées du monde diplomatique français, Gérard de Villiers évitait le sujet. Son héros, le Prince Malko, était autrichien, travaillait sous contrat pour la CIA et sa mission principale consistait à faire voyager le lecteur francophone sous d’autres tropiques, dans un exotisme à fantasmes qui éloignait de la routine parisienne. Les services français n’étaient pas dans le jeu. Les quelques romans à succès des dernières années (comme les Pukhtu de DOA), s’attachaient également à d’autres acteurs, sociétés militaires privées américaines ou autres. Cette absence dans la littérature n’était pas compensée par les séries télévisées. Jusqu’au Bureau des légendes, succès français mais aussi succès commercial international, qui met en scène la DGSE dans des scénarios dont le talent tient au réalisme. Là où les Etats-Unis, le Royaume-Uni, plus récemment quelques émergents, glorifiaient leurs services dans la fiction, la France commençait seulement à rattraper son retard, sans James Bond, à sa manière, avec pour principale qualité de se critiquer elle-même.Pour la seule année 2018, trois romans situent leur intrigue au cœur du milieu diplomatique français. Dans Kisanga, l’écrivain Emmanuel Grand montre un ministère des Affaires étrangères (dirigé par un ministre flamboyant, « François-Xavier de Meyrieux », à la crinière argentée…), et des agents de la défense, entre intérêts industriels et partenariats chinois, empêtrés dans les doubles-fonds d’une Afrique (en l’occurrence d’une RDC) en proie à tous les maux, et pillée par les grandes puissances. Dans Les saisons inversées, Renaud S. Lyautey (pseudonyme de l’actuel ambassadeur de France à Mascate, donc diplomate de carrière en pleine activité), met en scène l’assassinat en 2003, peu après la crise irakienne, du directeur général des Affaires politiques et de sécurité du Quai, qui eut quelques jardins secrets dans ses postes passés, en Iran ou en Amérique latine. Dans Le suspendu de ConakryJean-Christophe Rufin, écrivain qui fut ambassadeur, dépeint un consul de France qui s’ennuie, qui boit et joue du piano, réveillé et révélé par l’assassinat spectaculaire d’un français sur place. Rien de tout cela n’est fortuit, et les deux derniers auteurs annoncent même une suite, avec les mêmes héros.« Le grand bâtiment retrouva dans l’instant sa vocation première, celle d’un tombeau servi par des prêtres mutiques, industrieux et bronzés. Chacun s’affaira à ce qu’il savait le mieux faire : la limitation des dégâts »Le quai sans concessionLes héros, justement. Ces sans-grade qui mènent l’enquête à la place des enquêteurs, dans des romans policiers sans policiers. Ils ont une profondeur, une intelligence, que rien n’a facilitées, ni que personne n’a reconnues, au quai d’Orsay. Chez Rufin, le raté Aurel Timescu, diplomate d’origine roumaine qui finit consul de France en Guinée mais dont personne ne veut, devient pourtant une sorte d’inspecteur Columbo dans un décor de SAS, tout en subissant ce qui s’apparente à un harcèlement moral de la part de sa hiérarchie. Le René Turpin de Lyautey est choisi pour aider l’enquête en raison précisément de ce que l’on croit être sa médiocrité : lui non plus, n’est pas aidé par la machine. L’anti-héro de Grand est un journaliste assisté d’un ingénieur idéaliste, considéré comme fini parce que le système l’a fait taire autrefois, et qui a maintenant le Quai et Balard à ses trousses pour le supprimer en Afrique. Sur le plan de la gestion des ressources humaines, le quai n’en sort pas grandi.Il n’est pas épargné non plus sur le plan de la morale, décrit comme complice de faits graves, à différents degrés d’implication suivant les ouvrages. 
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Donald Trump et Vladimir Poutine

Mon, 30/07/2018 - 12:05

LE MONDE | 18.07.2018 à 07h30 • Mis à jour le 18.07.2018 à 09h43 |Par Frédéric Charillon (Professeur des universités en science politique à l'Université d'Auvergne)
« Donald Trump et Vladimir Poutine sont des alliés objectifs mais pas égaux »
Après la rencontre des deux chefs d’Etat à Helsinki, une dangereuse recomposition des alliances risque de marquer le rapport de force américano-russe, estime le politologue Frédéric Charillon dans une tribune au « Monde ».
Tribune. Donald et Vladimir vont à Helsinki 
Tout prédestinait, à Helsinki, cette première rencontre bilatérale entre Donald Trump et Vladimir Poutine à être avant tout un spectacle. Les deux hommes sont prisés des médias, leurs faits et surtout leurs gestes sont abondamment commentés. Ils s’apprécient dans une relation sulfureuse faite d’amitié virile entre mâles dominants et de formules fortes. Ils pourraient, ensemble, être les héros d’une série américaine. Pas de « notetakers » pour cette entrevue, mais une conférence de presse commune qui fera date.Au-delà du show, que retenir ? D’abord, que le jeu entretenu des perceptions a largement précédé, pour la parasiter, cette rencontre, qui aurait dû être importante. Ensuite, qu’elle a confirmé les craintes occidentales d’un différentiel de vision stratégique entre Washington et Moscou. Enfin, et de ce fait, c’est une dangereuse recomposition des alliances qui pourrait marquer désormais le rapport de force américano-russe.Le parasitage des perceptionsLes personnages de Trump et de Poutine sont bien campés dans les esprits et dans les opinions internationales. Depuis longtemps (2000) pour le président russe, plus récemment mais de façon spectaculaire pour son homologue américain. Ils représentent chacun ce qu’une bonne partie du monde adore détester dans leurs pays respectifs. Le businessman truculent et volontiers vulgaire, qui s’assoit sur le politiquement correct sans s’embarrasser d’une grande culture et en affichant son goût pour le McDonald’s, a pour homologue l’ancien homme du KGB, impassible et brutal, qui aime jouer sur la double corde sensible de la mémoire soviétique ou impériale.Ils cultivent leur propre légende et des clichés qui, en réalité, les servent, d’abord sur l’échiquier politique intérieur (avec des règles du jeu différentes) auprès de segments d’opinion à la fois conservateurs et en déclin social, mais aussi à l’extérieur, où ils espèrent faire figure d’énigmes suffisamment...
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La Tunisie, exception et laboratoire du monde arabe

Mon, 30/07/2018 - 12:03
Article publié dans L'Opinion

A ce jour seule expérience issue des « printemps » de 2011 à susciter encore un espoir démocratique réel, la Tunisie n’est pas pour autant épargnée par les maux qui touchent beaucoup de sociétés arabes. Après un attentat (le 8 juillet) qui a tué six membres des forces de sécurité au nord-ouest du pays (revendiqué par Al Qaida au Maghreb Islamique), après des élections municipales (en mai) aux résultats contradictoires, ce pays de 11,3 millions d’habitants reste au cœur de toutes les attentions. D’abord parce qu’il est un acteur clef de l’histoire politique récente en Méditerranée. Ensuite parce qu’il illustre le combat qui se joue pour l’avenir des sociétés arabes. Ce faisant, il montre également l’importance stratégique du Maghreb, qui demeure un impensé français et européen.La Tunisie au centre des recompositions méditerranéennes.C’est à Tunis que la Ligue Arabe installa son siège en 1979 (jusqu’en 1990), après que Le Caire eut signé une paix séparée avec Israël. C’est à Tunis encore que l’OLP de Yasser Arafat trouva refuge après s’être éloignée de l’épicentre palestinien du conflit, chassée de Jordanie en 1970 puis du Liban en 1982. C’est à Tunis toujours que l’immolation de Mohammed Bouazizi en décembre 2010 (puis sa mort en janvier suivant), déclencha les « soulèvements arabes », après la « révolution du jasmin » et la chute de Ben Ali. Centre politique de substitution les deux premières fois, précurseur lors de la troisième, la Tunisie reste une vitrine des rapports de force en Méditerranée. Après la cause palestinienne, l’organisation (et les déboires) de l’unité arabe, puis l’explosion sociale issue des frustrations économiques et politiques régionales, le pays du jasmin devient le laboratoire de trois autres enjeux clefs du moment : l’intégration des partis religieux dans un jeu démocratique arabe normalisé, la lutte anti-terroriste en société arabe moderne, la sortie de la malédiction économique (et, partant, migratoire) au sud de la Méditerranée.Importance stratégique. L’intérêt porté à la Tunisie par d’autres puissances internationales semble confirmer cette importance stratégique. La Qatar est massivement présent avec un fond souverain qui s’installe à Tunis, et plus de 100 millions investis dans le pays entre 2011 et 2017. La Turquie a signé des accords d’investissements et de coopération militaire en décembre 2017. Du côté européen, l’Allemagne a promis le financement de projets, et ses fondations gagnent en influence. La Chine finance le nouveau bâtiment de l’Institut Diplomatique pour la Formation et les Etudes, créé en juin 1997 et qui compte désormais des promotions de 50 élèves, dont la moitié de femmes. On voit poindre ici la rivalité plus globale entre les nouveaux géants du Sud, les puissances musulmanes du moment (il y en a d’autres), et des acteurs européens, au sud de la Méditerranée. Cette rivalité entraîne à Tunis un débat de politique étrangère qui reprend des lignes de clivage internes, notamment entre laïcs progressistes pro-européens et conservateurs plus attirés par le tandem Doha-Ankara.Partenaire privilégié de la France et témoin des contradictions arabes
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Trump vs Ocasio-Cortez ou l’avènement de l’idéologie identitaire

Mon, 30/07/2018 - 11:59
Article publié dans L'Opinion

La victoire d’une jeune femme de 28 ans aux primaires démocrates dans le 14e district de New York (contre un cacique du parti) confirme-t-elle une demande mondiale de renouvellement politique ? On enregistre là, une fois de plus, un désir de charisme, d’authenticité et d’engagement, propice aussi à des discours forts, identitaires et idéologiques. Cette tendance, qui trouve ses origines dans des situations très locales ou dans des situations sociales très précises, ne sera pas sans conséquences sur la politique internationale. Comment, alors, la prendre en considération à l’échelle diplomatique ?Pourquoi c’est important: triomphe de la politique « par le bas »Le succès new-yorkais de la jeune barmaid portoricaine sera peut-être sans lendemain, dans un pays où il suffit de crier trop fort dans un meeting pour briser sa carrière (ce qui arriva au démocrate Howard Dean en 2004). On peut aussi, comme Nancy Pelosi, leader sortante du Parti Démocrate à la Chambre des représentants, juger peu significative la victoire d’Ocasio-Cortez, puisqu’elle survient dans une circonscription très particulière, marquée par les difficultés sociales et la forte présence de minorités. Il n’empêche : cette victoire surprise ressemble trop à d’autres, ailleurs, pour ne pas appeler quelques questions.Elle marque un nouveau triomphe de la politique par le bas, non au sens péjoratif d’un débat de bas niveau, mais d’une réappropriation de l’agenda politique par les aspirations populaires, comme revanche des sociétés sur les élites consacrées. « Les femmes comme moi ne sont pas censées se présenter aux élections », « nous avons les gens, ils ont l’argent », dit Alexandria Ocasio-Cortez. « Dignité économique, sociale, et raciale », système de santé universel, accès à l’éducation supérieure pour tous, abolition de l’Immigration and Customs Enforcement (Ice – mécanisme de contrôle des frontières), font partie de ses revendications, qui mobilisent les registres de la race, du genre et de la classe sociale. Il y a là une forme d’idéologie, identitaire, qui n’est pas celle des grands auteurs mais oppose des catégories de personnes aux intérêts jugés incompatibles, pour raviver des grands clivages. De l’autre côté de l’échiquier politique américain, Trump ne fait pas autre chose, en s’adressant d’abord à « sa » catégorie d’électeurs (plus blancs, plus âgés). Ailleurs en Europe ou en Asie (Philippines), des candidats triomphent aussi en se présentant comme les instruments de revanche d’une catégorie de population contre le politiquement correct.Analyse : du « grassroot level » à l’international
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Donald Trump au G7 face à ses alliés occidentaux : je t’aime, moi non plus

Mon, 11/06/2018 - 23:49

Publié dans TheConversation
Au risque d’être rébarbatif, nous avancerons que ce qui vient de se passer au Canada s’annonce fort instructif du point de vue théorique pour l’analyse des relations internationales.
Donald Trump, par son attitude, n’a fait que pousser une fois plus à l’extrême une posture déjà existante aux États-Unis depuis longtemps, assimilable à la tradition jacksonnienne, et rétive à toute contrainte liée à des engagements extérieurs qui pourraient nuire à la sécurité, à l’identité, aux intérêts des « vrais » Américains. Simplement, il le fait au XXIe siècle (Andrew Jackson était président de 1829 à 1837), dans un monde de globalisation et d’interdépendance complexe, où chacun est lié à tous les autres par les échanges ou l’information en temps réel.
Trois questions intéressantes se posent aujourd’hui.
- Jusqu’à quand l’Alliance avec les Européens va-t-elle tenir ?- Jusqu’où le système politique américain va-t-il permettre à son président de se comporter de la sorte?- Trump peut-il faire triompher sa logique et garder une majorité pour mettre fin à soixante-dix ans de Grand Strategy américaine ?
Le sens des alliances
Y a-t-il encore une alliance entre les États-Unis et leurs partenaires de l’OTAN, ou leurs interlocuteurs privilégiés comme le Japon ? Les camouflets s’accumulent, les insultes pleuvent, et la bataille commerciale qui s’annonce montre qu’il s’agit de divergences d’intérêts réels, non d’une simple incompatibilité d’humeur.
Le fait d’être alliés sur le plan militaire mais concurrents sur le plan économique est classique entre l’Amérique, l’Europe et le Japon. Mais l’atmosphère à la Maison Blanche laisse penser que, cette fois, son locataire considère globalement ses partenaires comme des handicaps, non plus comme des atouts.
Cette remise en cause du concept même d’alliance trouve aujourd’hui d’autres expressions ailleurs, qui cette fois ne doivent rien à Trump. L’évolution interne de la Turquie, son attitude en Syrie, et même à certains égards la gestion de sa diaspora en Europe, deviennent difficilement compatible avec son adhésion à l’OTAN, et sa candidature (certes de plus en plus rhétorique) à l’UE.

Photo de famille du G7 au Canada, le 9 juin 2018. Leon Neal/AFPPlus loin encore (on serait tenté de dire « en face »), dans l’organisation de coopération de Shanghai, l’arrivée probable de l’Iran comme membre à part entière, l’entrée de l’Inde et du Pakistan en 2017, empêchent de faire de ce groupe une entité homogène, sorte de « contre-OTAN ».
Trump exacerbe certes la tendance par son style, mais c’est plus généralement la question de la viabilité même d’alliances stables et pérennes qui est posée désormais dans le monde des années 2018 et suivantes.
Que va faire l’État profond ?
Si l’on retient les leçons de Robert Putnam et de ses collègues (Peter B. Evans, Harold Karan Jacobson), dans leur ouvrage célèbre de 1993 (Double-Edged Diplomacy), on se souvient que la politique étrangère, peut-être plus encore aux États-Unis, est façonnée au moins autant par des rapports de force internes que par les événements internationaux auxquels il s’agit de répondre.
La question est donc : que pense le système américain, avec ses animateurs, ses contre-pouvoirs, ses décideurs, son « État profond », ses analystes, ses groupes d’intérêt, d’un Président qui affaiblit chaque jour la parole des États-Unis ? Un président qui effraie ses alliés les plus importants, insulte ses voisins, remet en cause les traités signés, y compris ceux qui étaient jugés favorables aux intérêts américains. Qui s’exprime essentiellement par tweets. Qui, en plein bras de fer intérieur sur ses liens supposés avec une Russie considérée comme extrêmement agressive sur le plan du renseignement et de la déstabilisation, se permet le luxe de proposer la réintégration de Moscou dans le G7-G8, essuyant par-là même sur ce point une rebuffade des Européens ?
Sans compter que le découplage entre l’Europe et l’Amérique, auquel Trump travaille régulièrement, fait de la Russie le premier bénéficiaire de ces rodomontades. Même si, en réalité, Trump et Poutine sont en train de devenir à eux deux les meilleurs impresarios d’une vision stratégique ouest-européenne commune, soudain ressuscitée, et à laquelle s’adjoint le Canada.
Cela est-il encore acceptable par les gardiens du dogme ? S’ils sont divisés, quel est le rapport de force entre les camps en présence ? Si leur patience a des limites, où se situe le point de rupture, quelles sont les lignes rouges ? Et qu’envisagent-ils de faire si celles-ci sont franchies ? Il y a là, du point de vue de l’analyse du système politique américain, des défis passionnants à venir.
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Singularités franco-russes

Wed, 30/05/2018 - 23:32



La visite d’Emmanuel Macron à Saint-Petersbourg (24 au 25 avril) a confirmé que la Russie était un interlocuteur important et difficile. Des terrains d’entente existent, mais les principaux intérêts stratégiques divergent. Depuis presque trente ans, les malentendus se sont accumulés entre le monde occidental et la nouvelle Fédération de Russie, laquelle est loin d’être une entité unique et immuable. Si Paris souhaite être l’artisan d’une relation plus sereine avec Moscou, une triple prise de conscience s’impose. Il convient de prendre acte des perceptions russes, même si on ne les partage pas. Ensuite, la France entretient elle-même avec la Russie un lien biaisé par des facteurs qui ont peu à voir avec la rationalité des relations internationales: le reconnaître serait utile. Enfin, il est temps d’admettre que les recettes de la Realpolitik, avec la Russie, sont un bon moyen de faire progresser le dialogue.

La Russie, incontournable et problématique

La fin de la guerre froide et de l’Union soviétique, les pertes territoriales des années 1990, les difficultés économiques et l’hémorragie démographique n’ont fait disparaître l’importance géopolitique de la Russie. Géant militaire et énergétique aux portes de l’Europe, puissance diplomatique, élément central des mondes russophone et orthodoxe, le pays a eu raison des analyses prospectives qui annonçaient son effacement dans une nouvelle bipolarité sino-américaine. Sur les questions de sécurité européenne, sur le jeu proche-oriental de la Syrie à l’Iran, ou ailleurs, le monde doit compter avec Moscou. Avec à sa tête depuis bientôt vingt ans, un homme habitué aux initiatives brutales (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, Syrie…) et qui s’offre le luxe d’être la coqueluche des analystes stratégiques anglo-saxons. 

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Syrie : la couleur de la ligne rouge

Thu, 19/04/2018 - 17:14
Paru dans The Conversation

Les frappes militaires occidentales en Syrie, dans la nuit du 12 ou 13 avril 2008, ont été justifiées par leurs auteurs au nom du franchissement par le régime de Damas d’une ligne rouge intolérable. En l’occurrence, l’usage réitéré d’armes chimiques sur des populations civiles. Cette initiative, qui a conduit à la destruction de plusieurs sites militaires syriens liés aux armements chimiques près de Damas et dans la région de Homs, ouvre plusieurs questions.Quelles en sont les conséquences sur la situation au Proche-Orient, sur les équilibres globaux, et enfin quel sera l’avenir du concept de ligne rouge dans les usages stratégiques internationaux ?Les frappes occidentales : quel impact ?Selon toute vraisemblance, les frappes opérées n’avaient pas pour objectif d’ouvrir la voie à un affrontement plus global, ni de préparer un changement de régime en Syrie. Les trois chancelleries concernées – États-Unis, France, Royaume-Uni – ont pris soin de modérer leur propos au lendemain des opérations, de souhaiter la reprise du dialogue diplomatique, et même de proposer (comme la France) de nouvelles résolutions aux Nations unies. Elles ont pris soin, surtout, de ne pas frapper de cibles russes.Sur le front militaire syrien proprement dit, ces frappes ne devraient donc pas bouleverser les équilibres. Leurs conséquences politiques pourraient néanmoins être importantes. En premier lieu, elles ont pour vocation de corriger l’épisode de 2013, lorsque les États-Unis de Barack Obama refusèrent de suivre la France dans sa volonté de frapper le régime de Damas après, déjà, l’utilisation très probable par ce dernier d’armes chimiques contre des populations civiles.Cette séquence avait symbolisé les hésitations et sans doute la faiblesse de l’Occident face à un régime sans scrupule. L’entrée spectaculaire sur la scène syrienne de la Russie quelques mois plus tard, puis le processus d’Astana co-piloté par Moscou, Ankara et Téhéran, avaient illustré avec force le recul des trois Alliés qui s’étaient jusqu’alors situés au premier plan des drames du « Grand Moyen-Orient », de l’Irak à l’Afghanistan, en passant par la Libye.Par la suite, la lutte contre l’État islamique avait pris le pas sur l’objectif de punir Bachar Al-Assad, la Turquie s’était rapprochée de Moscou, et le gouvernement syrien avait repris le contrôle de l’essentiel du territoire. Il apparaissait donc en quelque sorte vainqueur, même s’il se trouvait affaibli et dépendant de ses sauveurs, l’Iran et le Hezbollah d’une part, la Russie de l’autre. Vainqueur, même, au point de se permettre de persévérer dans l’utilisation des armes chimiques, après avoir annoncé un accord russe sur leur démantèlement.Les Alliés à nouveau réunisL’un des points importants de ces frappes réside peut-être dans l’affichage d’un front (ré)uni des trois Alliés. L’Amérique, en dépit de son Président fantasque, a agi de concert avec son homologue français qui avait pourtant annoncé « la fin d’une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans », et une première ministre britannique affaiblie par le Brexit et par les élections générales de juin 2017.Le trio habituel de l’intervention extérieure s’est donc reconstitué, de surcroît sur un dossier où on le disait définitivement relégué au second plan. Cela change naturellement la donne, même si cela ne réglera pas tous les désaccords annoncés entre les partenaires. On pense, notamment, à l’accord sur le nucléaire iranien, auquel l’Élysée tient tandis que la Maison Blanche veut le remettre en cause.
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Les premiers jours de Pompeo

Fri, 23/03/2018 - 15:12
«A l’ère Trump-Pompeo, l’Europe doit-elle apprendre à se passer de l’Amérique?», par Frédéric CharillonFrédéric Charillon 22 mars 2018 à 13h08
Article rédigé pour : Toujours la même méthode brutale pour humilier ses collaborateurs, toujours la même impression de désordre déguisée en reprise en main, et au final un repli sur une garde rapprochée après avoir échoué pendant un an à rassurer et à rassembler : la nomination de Mike Pompeo au secrétariat d’Etat (et son corollaire, le limogeage de Rex Tillerson) souligne une fois de plus le choix d’une ligne dure par le président Donald Trump. Cela ne sera pas naturellement sans incidence sur la France et l’Europe.Le secrétaire d’Etat sortant constituait un point de repère et un interlocuteur pour les Alliés, dans un climat de désorganisation peu rassurant par ailleurs, marqué par une grande instabilité dans les équipes. Surtout, contrairement à la Maison Blanche, il était sur la même ligne que Paris au regard de plusieurs dossiers importants : Tillerson était favorable au maintien des Etats-Unis dans l’accord de Paris sur le climat, souhaitait préserver l’accord sur le nucléaire iranien et aurait préféré une ligne moins imprudente que celle de Trump sur la brouille entre le Qatar et l’Arabie saoudite. Son départ n’est pas une surprise totale tant son isolement devenait visible, mais son remplacement par Pompeo, et la nomination de Gina Haspel à la tête de la CIA, ouvrent une période difficile pour la relation transatlantique.En premier lieu parce qu’il est toujours difficile pour les Alliés de gérer une équipe américaine impopulaire, et celle-là le sera probablement : l’implication de Gina Haspel dans des programmes de prisons secrètes après 2001, la ligne dure de Mike Pompeo ont tout pour ramener la relation aux tensions des années 2000. Or l’allié américain est déjà assez difficile à gérer comme cela, de l’Otan à l’ONU, de l’Iran à la Syrie, du climat au commerce, de Jérusalem à Pyongyang, pour ajouter encore à ces contraintes extérieures les réactions allergiques, en interne, d’opinions publiques européennes encouragées dans l’anti-américanisme. Pompeo existera-t-il par lui-même au-delà de sa fidélité à Trump, avec des bonnes surprises possibles, comme certains aux Etats-Unis semblent l’espérer, à l’image de Henry Kissinger ? Ou sera-t-il, comme son chef, le visage de l’Amérique que le monde aime détester ?Grande Stratégie. Surtout, la vision du monde selon Trump, esquissée dans la campagne de 2016 et qui triomphe aujourd’hui, est la négation d’une Grande Stratégie américaine en place depuis 1945, dans laquelle l’Europe jouait un rôle fondamental, et qui se serait parfaitement articulée avec les premiers discours de politique étrangère d’Emmanuel Macron. Cette Grande Stratégie américaine, quelle était-elle ? Une Grande Stratégie – terme qui fait l’objet de nombreuses études actuellement aux Etats-Unis mais nullement en Europe – peut se résumer à la formulation des principaux intérêts d’un pays dans le monde, à la définition des actions à mener pour les défendre, et au rassemblement des moyens nécessaires pour ce faire.
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