En quelques mois, les robots humanoïdes sont devenus l’une des vitrines de l’accélération technologique et de la course mondiale en matière d’innovation, sur fond de poussée de l’intelligence artificielle d’un côté et de rivalités sino-états-uniennes de l’autre.
Plusieurs éléments concourent à relier le développement des humanoïdes avec les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, de la recherche à la production, de la transformation à la consommation, en passant par la logistique et la distribution. Tour d’horizon synthétique et prospectif d’un espace de réflexions appelé à s’élargir[1] et qui interrogera fortement l’interaction entre les machines et les humains dans les mondes de demain, notamment agricoles et alimentaires.
Tenir compte du contexte globalPour comprendre en quoi l’irruption des humanoïdes dans l’univers agricole et alimentaire n’est pas à sous-estimer, prenons le soin de rappeler certaines dynamiques actuellement à l’œuvre, en se limitant à cinq d’entre elles qui nous paraissent déterminantes :
D’abord, un constat. Nourrir la planète constitue le premier secteur d’emploi mondial. Près de 1,4 milliard de personnes travaillent dans les systèmes agricoles et alimentaires, soit environ quatre actifs sur dix. L’agriculture primaire en mobilise à elle seule près de 900 millions, auxquels s’ajoutent les métiers de la pêche et de l’aquaculture, de la transformation, de la logistique, de la distribution ou encore de la restauration. C’est massif en valeur absolue, même si la part de l’agriculture dans l’emploi mondial recule progressivement : supérieure à 40 % au début des années 1990, elle se situe désormais autour du quart. Imaginer l’arrivée de robots humanoïdes dans ces secteurs, c’est donc se pencher sur l’avenir du travail, des compétences et des revenus de centaines de millions d’êtres humains.
Ensuite, une tendance. La population mondiale vieillit et les secteurs agricoles et alimentaires, dans toutes leurs composantes, n’échappent pas à la tendance. Complétons par l’érosion de l’attractivité, depuis de nombreuses années, pour les métiers productifs agricoles et ceux de l’industrie. Nous avons encore beaucoup de monde dans l’agriculture et l’agroalimentaire, comme indiqué au point précédent, mais ces personnes prennent de l’âge, ne sont pas souvent valorisées sur le plan sociétal et des salaires alors qu’elles exercent des métiers indispensables et difficiles, et leurs compétences ou savoir-faire peinent de plus en plus à être transmis ou renouvelés. Parler des humanoïdes en agriculture et dans l’agro-industrie, c’est inévitablement évoquer le défi du rapport au travail, dans des secteurs exigeants et pour lesquels peu de jeunes gens se tournent désormais…
En outre, un rappel. La technologie, le numérique et l’intelligence artificielle sont depuis longtemps très présents dans les secteurs agricoles et alimentaires. Pour entrer en détail dans ce jeu relationnel et en saisir à la fois l’amplitude et l’intérêt, il suffit de se pencher sur quelques travaux globaux récents[2] ou même certaines publications pédagogiques à l’échelle de la France[3]. Se projeter avec les humanoïdes, c’est anticiper le passage d’une intelligence artificielle (IA) qui assiste l’agriculteur ou le salarié d’une usine à une IA qui potentiellement agira seule, de manière autonome et pourrait même décider des tâches à accomplir. C’est aussi une IA qui oriente et structure les comportements alimentaires, avec pourquoi pas des robots en cuisine qui combinent recommandations nutritionnelles et capacités à préparer la juste ration pour servir les personnes…
Par ailleurs, une demande. Les attentes envers l’agriculture et l’alimentation sont immenses à l’heure des grandes transitions écologiques à mener. Préservation et régénération des écosystèmes, optimisation et résilience des rendements, décarbonation des activités, économie circulaire, réduction des pertes et des gaspillages sont autant de cadres stratégiques avec lesquels les acteurs agricoles et alimentaires doivent composer. Introduire la perspective d’humanoïdes dans ce registre, c’est se demander s’ils seraient plus à même que les humains à conduire ces transitions, accepter les changements et savoir s’y adapter. Ils pourraient travailler lorsque les températures deviennent difficiles, modifier instantanément leurs pratiques, optimiser l’usage de l’eau et de l’énergie ou appliquer sans résistance des protocoles nouveaux. Dit autrement, faire parfois mieux, plus vite et plus systématiquement ce que les humains, attachés à leurs habitudes, leurs intérêts et leurs contraintes économiques ou sociales, peinent à accomplir.
Enfin, la compétition géopolitique constitue la cinquième dynamique qui conditionne notre réflexion générale sur le sujet. Derrière les humanoïdes se cachent des jeux de puissance entre la Chine et les États-Unis notamment, mais pas uniquement. Le Japon, confronté à des virages sociodémographiques et agricoles considérables, ou encore l’Arabie saoudite, soucieuse d’investir le futur avec de l’IA et d’avoir une armée de travailleurs à domicile, participent d’ores et déjà, et à leur manière, à cette grande aventure technologique en cours. Pékin semble augmenter la cadence pour industrialiser sa production d’humanoïdes[4]. Tesla effectue un mouvement important pour passer de l’automobile aux robots. L’IA physique, avec des humanoïdes déployés, sera à la fois un bouleversement dans le monde du travail mais également un terrain majeur de compétition entre puissances, États comme entreprises. D’ailleurs, Bill Gates vient de souligner combien l’essor fulgurant de l’IA bouleversera les sociétés en profondeur, au point de plaider pour que certains emplois demeurent réservés aux humains. Il liste néanmoins le potentiel incroyable de l’IA dans certains secteurs stratégiques, dont l’agriculture[5].
De la curiosité à l’anticipationDémographie, emploi, climat, technologie et rapports de force suffisent pour cadrer l’essentiel des enjeux qui gravitent autour de l’arrivée d’humanoïdes dans nos existences, à court et à moyen terme. Il serait conseillé de s’y préparer. Pour l’agriculture et l’alimentation, cinq domaines balisent potentiellement le champ des réflexions : la recherche, la production, la transformation, la distribution et la consommation.
L’IA dope les capacités scientifiques. Pour la recherche agronomique et végétale, pour la performance des biotechnologies, pour la santé du Vivant et le bien-être animal, pour la fertilisation raisonnée des sols, les progrès pourraient s’avérer significatifs. Réduire le temps de l’expérimentation, accélérer l’analyse des résultats, favoriser le développement de solutions plus rapidement applicables sur le terrain : autant d’avancées concrètes d’ores et déjà constatées. L’arrivée des humanoïdes pourrait ouvrir une étape supplémentaire. Capables de manipuler, tester, observer, mesurer et répéter des expérimentations, éventuellement en continu, ils pourraient contribuer à rapprocher davantage l’IA du travail physique de laboratoire ou de terrain. Que deviendront les stratégies de recherche et développement (R&D) lorsque l’IA ne se contentera plus d’analyser les résultats des expériences, mais pourra aussi participer physiquement à leur réalisation ? Entreprises, instituts techniques et organismes scientifiques seraient alors concernés. Après l’automatisation du calcul scientifique pourrait ainsi venir celle d’une partie du geste scientifique. Si les humanoïdes permettent aux laboratoires de fonctionner plus longtemps, de multiplier les expérimentations et de raccourcir les cycles de R&D, alors la compétition géopolitique sur la robotique devient aussi une compétition sur la vitesse de production de l’innovation. Celui qui possède les meilleurs modèles d’IA et les meilleures capacités physiques d’expérimentation pourrait apprendre plus vite que ses concurrents.
En matière de production, le secteur agricole affiche déjà de fortes connexions avec les machines et les robots. Ne revenons pas sur la mécanisation (dont le tracteur est le symbole) qui sur le temps long aura été l’un des moteurs des révolutions agricoles passées, et qui reste encore attendue dans de nombreux pays, où la précarité technique prive de nombreux agriculteurs de meilleurs rendements et de solutions à même de réduire la pénibilité du travail. D’ailleurs, à ce sujet, soyons attentifs au développement des exosquelettes, qui permettent de soulager des douleurs, de faciliter des tâches et de prolonger l’effort dans l’agriculture. Il s’agit d’innovations regardées de près dans des sociétés où le vieillissement des producteurs s’accroît. Au Japon, leur moyenne d’âge frôle désormais les 70 ans ! Pas étonnant que le conglomérat Panasonic, via sa filiale Atoun, s’était activé sur ce registre dès la décennie 2010, comme le font désormais des universités et des start-ups nipponnes. Si le Japon semble vouloir habiller l’homme en robot avant d’envisager de mettre le robot à sa place, ce modèle questionne l’efficacité d’un tel dispositif et son coût. Car in fine, pour effectuer des activités difficiles, potentiellement dangereuses et surtout répétitives, le robot l’emportera. Au Japon, comme ailleurs. À noter aussi que si les grandes cultures (céréales, oléagineux, etc.) sont déjà très équipées en machines et robots, d’autres filières misent sur ces dynamiques pour aller de l’avant. Ainsi notamment du secteur des fruits et légumes, où beaucoup de choses restent à faire. La fragilité de ces productions, en plein champ ou sous serres, explique en partie cette situation. Mais la concentration des récoltes sur de courtes périodes, où des mois de culture se jouent, exige de pouvoir compter sur une main d’œuvre disponible, compétente et capable d’efforts fournis sur quelques jours. Nul doute que des innovations robotiques y seront déployées, surtout si le recours à des travailleurs étrangers s’estompe et qu’il faille maintenir des volumes sur les étals de consommateurs avides de végétal. Nul doute que l’entreprise Unitree Robotics sera aux aguets à ce sujet, à moins qu’elle ne le soit déjà.
Au niveau de la transformation, la robotisation progressera certainement plus nettement dans les dédales des usines agroalimentaires ou agro-industrielles. Reste à déterminer quelle place spécifique y prendront les humanoïdes. Leur avantage ne résidera probablement pas dans la répétition d’un geste standardisé, où le robot industriel classique excelle déjà, mais dans leur polyvalence et leur capacité à évoluer dans des espaces conçus pour les humains. Mais à la différence de ces derniers, ils auront sans doute l’avantage de ne jamais devoir s’arrêter, sauf pour changer de batteries ou les recharger…Vaste question donc quant à l’automatisation accrue demain dans ces usines, quand bien même les femmes et les hommes n’y disparaitront pas, mais seront davantage dans la supervision, le contrôle et la gestion. Nous aurons une coexistence, robots et humains, où chacun devra trouver sa place, son rôle et sa valeur ajoutée. C’est là aussi le défi : savoir identifier les moments, les lieux et les actions où la décision humaine restera primordiale, ou décisive, alors que l’IA physique et des humanoïdes seront à la manœuvre. Mais comme l’ont bien expliqué deux spécialistes de ces enjeux[6], l’essentiel du débat devrait surtout se polariser sur la faisabilité d’une part, et l’acceptabilité d’autre part. Dans le cas d’industries agroalimentaires, où les produits transformés proviennent du Vivant et dans lesquelles les problématiques de sécurité et traçabilité sanitaire sont immenses, serons-nous tous à l’aise si ce qui deviendra nourritures ne passe plus du tout dans les mains des êtres humains ? Certains y verront peut-être une rassurance, là où d’autres seront à l’inverse contrariés. Comme dans la santé et la médecine, les puissances de calcul, l’IA et les robots améliorent des diagnostics, des cadences et des rapidités d’exécution dans l’univers de l’agroalimentaire. Mais l’imbrication avec l’espèce humaine s’avère nécessaire, encore, sauf à concevoir que tout est remplaçable progressivement, y compris la responsabilité. Or dans le champ alimentaire, le consommateur est-il prêt à ne plus pouvoir connaître les origines, les processus et les interlocuteurs si les machines brouillent les cartes, rendent peu de comptes et ne répondent pas aux services après-ventes ?
Autant de défis que les acteurs de la logistique et de la distribution alimentaire auront aussi à préparer, vu la vitesse avec laquelle pour eux aussi les dynamiques d’IA embarquée se déploient. Forçons la fiction : des humanoïdes demain partout en magasin ? Après tout, les caisses sont devenues de plus en plus automatiques, scannant seules et efficacement les produits du client, tout heureux parfois de ne pas devoir échanger un mot avec l’interface machine qui froidement identifie les achats, présente l’addition et propose plusieurs modes de paiement. Nous avons encore néanmoins des personnes dans les rayons…même si en Chine ou ailleurs, des géants du numérique ont déjà mis en place des supermarchés sans présence humaine. Est-ce le souhait de tous les consommateurs ? Jusqu’où cette tendance peut-elle aller ? Allons-nous voir des humanoïdes s’installer en caisse, pour redonner un peu d’âme à ce passage obligé ? Ou allons-nous surtout les voir aller faire les courses, pour celles et ceux qui n’aiment pas cela, n’ont pas le temps et cherchent à diversifier leurs canaux d’approvisionnement à la maison ? Les livraisons à domicile explosent depuis quelques années, notamment pour les jeunes générations, mais aussi pour des personnes ou des couples qui veulent optimiser leur quotidien sans devoir cuisiner ou sans devoir aller acheter à manger. Osons même renverser le raisonnement : remplacer l’humain par la machine est-il toujours synonyme de déshumanisation ? Les conditions de travail parfois très précaires des livreurs des plateformes numériques invitent à nuancer cette évidence[7]. Un robot effectuant une tâche pénible, dangereuse ou socialement dévalorisée ne détruit pas nécessairement de l’humanité. Tout dépend de ce que la société fait des femmes et des hommes ainsi libérés de cette tâche. En tout cas, il sera assurément intéressant de voir comment les entreprises de la distribution comme celles de la restauration se comporteront avec la révolution humanoïde. Imaginons la plus grande enseigne mondiale de repas rapide, d’origine états-unienne, présente sur tous les continents, employant 2,5 millions de personnes actuellement, dont 75 000 en France, faire le choix de tout numérique, du tout robotique et d’un Ronald humanoïdisé à l’accueil du restaurant ou à la fenêtre du passage en drive…
Quant à la maison…faut-il encore des espaces pour cuisiner ou manger diront certains ? Si tout est livré et si plus personne ne partage de repas en même temps, dans une pièce dédiée, les architectes ont de belles conceptions inédites à envisager. Avant cela, constatons avec lucidité que les appareils électroménagers ont envahi nos cuisines bien avant l’invention du smartphone, mais que des robots sans cesse plus performants y prennent une place grandissante depuis quelques années ! Ne citons que le Thermomix pour ne pas y aller par quatre chemins, dont chaque nouvelle édition est augmentée de fonctions numériques. Qui sait, les prochaines versions proposeront peut-être un Thermomix à deux pattes, deux bras, à la fois capables de cuisiner, servir, ranger, nettoyer et commander en ligne tous les produits alimentaires qui commencent à manquer au domicile du propriétaire. À moins que cela soit cela le projet de Tesla avec Optimus, son humanoïde censé apporter une aide inédite à la maison. Que dira-t-il de nos sociétés, de nos relations sociales qui souvent s’animent autour d’un repas et qu’enregistra-t-il de nos vies les plus intimes, si tant est qu’il en existe encore. D’ailleurs, publier la photographie de son assiette constitue déjà l’une des images les plus abondantes sur Instagram. Alimentation, santé et assistance vont alors converger. Le robot connaîtrait nos goûts, nos allergies, nos objectifs nutritionnels et éventuellement certaines données médicales. Il pourrait adapter les portions, réduire le sel, surveiller le sucre, limiter le gaspillage ou ajuster un menu à l’activité physique de chacun. Nous passerions alors de l’alimentation personnalisée à l’alimentation personnellement administrée. Sinon des frais supplémentaires pour se soigner ou s’assurer, faute de comportements appropriés !
Ouvertures en conscienceJusqu’à présent, nous avons surtout adapté l’environnement aux machines : chaînes de production, entrepôts automatisés, robots de traite, tracteurs autonomes ou bras robotisés. Avec l’humanoïde, la logique peut s’inverser. Nous cherchons désormais à fabriquer une machine capable de s’adapter à un monde conçu pour le corps humain. Peu de secteurs permettent d’observer cette révolution aussi bien que l’agriculture et l’alimentation. Pour nous nourrir, il faut semer, observer, récolter, traire, soigner, pêcher, porter, trier, découper, transformer, transporter, stocker, cuisiner et servir. Bref, mobiliser presque toute la palette des gestes humains.
La robotisation agricole est déjà une réalité. C’est également vrai dans l’élevage. Ces technologies répondent à plusieurs défis simultanés : productivité, manque de main-d’œuvre, pénibilité, réduction des intrants ou adaptation au changement climatique. À ce titre, et si les robots s’adaptaient plus vite que nous ? Les systèmes agricoles et alimentaires doivent simultanément réduire leurs émissions, économiser l’eau, protéger les sols, limiter certains intrants, préserver la biodiversité et maintenir une production suffisante. Or le paradoxe des transitions est connu : nous savons souvent ce qu’il faudrait modifier, mais les choses changent… lentement. La machine, le robot et l’humanoïde ne craindront pas de modifier des habitudes. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils résoudront la crise climatique, d’autant que leur fabrication et leur utilisation seront énergivores… Mais ils pourraient devenir de puissants accélérateurs d’adaptation. La question écologique rejoindrait alors celle de la délégation : sommes-nous prêts à laisser les machines effectuer plus rapidement certaines transformations que nous n’arrivons pas collectivement à accomplir ?
Alors oui, le futur de l’agriculture robotisée ne sera pas nécessairement humanoïde. Pourquoi donner deux jambes à une machine lorsqu’un système roulant est plus stable ? Pourquoi reproduire une main humaine lorsqu’un outil spécialisé est plus efficace ? Dans une parcelle céréalière de plusieurs centaines d’hectares, le tracteur autonome conservera probablement longtemps l’avantage. Mais dans une serre, un élevage, une cave, un laboratoire, un atelier ou une exploitation horticole conçus autour des déplacements humains, la polyvalence de l’humanoïde pourrait faire sens, plus rapidement sans doute que ce que l’on pense. Et pourquoi s’arrêter à la terre ? Pêche et aquaculture connaissent elles aussi une automatisation croissante : surveillance des poissons, alimentation automatisée, inspection des cages, robots sous-marins, tri, manutention ou transformation. Dans une ferme aquacole ou un port, les environnements difficiles et parfois dangereux constituent un puissant moteur de robotisation. L’expérience en mer, sur un navire, peut s’avérer en revanche moins favorable, sauf si les humanoïdes font preuve d’un pied marin inattendu…
Après l’agriculture de précision pourrait ainsi venir l’agriculture de délégation. Dans l’industrie agroalimentaire, l’IA incarnée devrait également s’exprimer. Les robots servent déjà des plats et des boissons dans certains restaurants et l’humanoïde se prépare à entrer dans le domicile. Préparons tout cela, si nous voulons trouver le bon équilibre, car il ne s’agit pas de refuser l’évolution technique, mais bien d’anticiper au mieux ces ruptures potentielles et de définir les contours de la responsabilité future. C’est d’ailleurs le message principal de l’Encyclique du Pape Léon publiée cette année[8], à lire sans hésiter même si l’on n’est pas croyant. Le Pape y rappelle que les systèmes d’IA, aussi performants soient-ils, ne possèdent pas de conscience morale et ne peuvent « assumer le poids des conséquences » (paragraphe 99). Les humanoïdes ne vont pas envahir demain matin nos champs, nos usines, nos magasins et nos cuisines. Mais ils nous obligent dès aujourd’hui à poser une question essentielle : non pas seulement ce que nous accepterons de leur faire faire, mais ce que nous accepterons de leur laisser décider. Car produire, transformer, transporter ou préparer notre alimentation engage toujours une responsabilité. À mesure que les machines deviendront plus autonomes, il faudra donc déterminer où s’arrête la délégation et où doit demeurer la décision humaine.
Sur le terrain géopolitique, la course est lancée entre une Chine qui se veut championne mondiale de la robotique industrielle et entend distancer les États-Unis sur la gamme d’humanoïdes performants et peu coûteux. Quid de l’Europe, qui voudra assurément moraliser ces sujets tout en explorant les avantages de ces innovations technologiques pour les secteurs qu’elle jugera stratégiques. Sans doute sera-t-elle tentée de vouloir mettre en œuvre une robotique humaniste et tracer des frontières hermétiques pour limiter le champ d’action des humanoïdes. Une question de souveraineté se posera également. Qui maîtrisera les données captées par ces machines, les modèles d’IA qui les pilotent, leurs composants, leurs mises à jour et éventuellement leur contrôle à distance ? La souveraineté alimentaire pourrait donc demain intégrer la maîtrise des machines intelligentes qui concourent à nous nourrir. Quant à l’Afrique, allons-nous robotiser un continent jeune, où l’agriculture reste le premier employeur et où des millions d’emplois seront à créer dans les prochaines années au regard de la dynamique socio-démographique ? Les robots et les humanoïdes n’y seront pas une réponse à la raréfaction de la main-d’œuvre. S’ils se déploient là-bas, préparons-nous en Europe à devenir plus humanistes.
[1] L’édition 2028 du Déméter, ouvrage annuel de prospective sur les questions agricoles et alimentaires, réalisé et édité conjointement par le Club DEMETER et IRIS Éditions, portera précisément sur la dialectique humanités / humanoïdes. Cet ouvrage paraîtra en février 2028.
[2] FAO, The State of Food and Agriculture, Leveraging automation in agriculture for transforming agrifood systems, SOFA Report, 2022 ; Drew Ashton, AI-Powered Agriculture : the next green revolution, eBookklt, 2024 ; Alka Arora, Rajender Parsad, Rajni Jain, Sudeep Marwaha, Harvesting Intelligence: The AI Revolution in Agriculture. From Fields to Algorithms, Cultivating Future Harvests, Springer, 2026.
[3] Manon Longvixay, François Brun, Christian Germain, Nouha Jeema, Guy Waksman, Intelligence Artificielle Générative en agriculture Enjeux, principes et applications, Rapport conjoint de l’Académie d’Agriculture de France, ACTA et Chaire AgroTic, 2026 ; Karine Cailleaux-Breton, David Joulin et Hervé Pillaud, L’IA des champs. Les graines d’un futur possible, La France Agricole Editions, 2026.
[4] The Economist, « China is training up thousands of humanoid robots », 23 August 2026.
[5] Bill Gates, « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical », Blog, Gates Notes, 26 August 2026.
[6] Eric Hazan et Olivier Sibony, Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, Flammarion, 2026.
[7] Marwân-Al-Qays Bousmah, Kevin Poperl, Anne Gosselin, Katy Fenech, Ana Rivadeneyra, et al., Santé et conditions de vie et de travail des livreurs des plateformes numériques en France : rapport de l’enquête Santé-Course, Ined, CoopCycle-Association, Maison des Coursiers, Maison des Livreurs, Médecins du Monde, Ville de Paris, 2026.
[8] Pape Léon XIV, Magnifica Humanitas, Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Édition française, Artège, 2026).
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Le 7 septembre, Donald Trump a publié sur son compte Truth Social une carte des États-Unis redessinée y intégrant le Canada, le Groenland, le Mexique, l’Islande, mais aussi les Antilles françaises et Saint-Pierre-et-Miquelon. Quelques semaines plus tôt, le président américain avait également signé un décret renommant le lac Ontario en « Lac d’Amérique », tout comme en janvier 2025 où le « Golfe du Mexique » était devenu le « Golfe d’Amérique » sur l’ensemble des cartes et documents fédéraux américains.
Au-delà de cet exemple de modification stratégique et arbitraire de cartes, la politique étrangère de l’administration Trump participe plus largement à un bouleversement des relations internationales. Une politique étrangère unilatérale qui contribue aujourd’hui à une remise en question l’ordre mondial et la domination occidentale.
Alors que Donald Trump tente de les redessiner, quel rôle peuvent jouer les cartes en géopolitique ? Quel bilan peut-on tirer des conflits menés par Donald Trump ? Y-a-t-il un contre-poids à la domination américaine sur la scène internationale ? Que reste-t-il du bloc Occidental ? Au sein de ce bloc, que peut-on dire de la perte d’influence d’Israël aux États-Unis ? Face à la rivalité sino-américaine, quel positionnement adoptent la France et l’Europe ?
À l’occasion de la sortie de la 6e édition de notre Atlas géopolitique du monde global avec Hubert Védrine, ancien Secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, revient sur les grands enjeux géopolitiques contemporains.
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Après la venue d’Emmanuel Macron en avril 2026 à Séoul et la participation du président sud-coréen au G7 à Evian en juin dernier, Lee Jae-myung, président de la Corée du Sud, est en France pour une visite d’État de quatre jours (6-9 septembre 2026) afin de marquer le 140e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Avec Emmanuel Macron, il a co-présidé le 6 septembre, le premier sommet international sur le cinéma et l’image animée à Saint-Paul de Vence. Ouverte sous le signe de la coopération culturelle, cette visite de haut niveau peut-elle permettre de faire décoller une relation bilatérale jusqu’à présent languissante ? À ce stade, la relation entre Paris et Séoul, élevée au rang de « Partenariat Stratégique Global » en début d’année repose davantage sur une convergence d’intérêts et de possibles dans les domaines de la défense, de l’énergie, du quantique et des semi-conducteurs que sur des échanges formalisés et structurés. C’est dire que les opportunités sont grandes entre les deux pays mais que sans exécution matérielle durable, les fragilités de la relation bilatérale apparaissent également grandes. Le point avec Marianne Péron-Doise, directrice de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique.
France-Corée du Sud : un partenariat prometteur mais soumis à l’épreuve du réel et des crises internationalesLa visite d’État du président Lee Jae-myung en France et la célébration des 140 ans des relations diplomatiques franco-coréennes illustrent une évolution qualitative indéniable de la relation bilatérale. Les convergences sont nombreuses : volonté de sécuriser les chaînes de valeur, recherche d’une plus grande autonomie stratégique, ambitions technologiques, préoccupations communes face aux tensions géopolitiques et attachement à un ordre international multilatéral. Dans un contexte de rivalité sino-américaine croissante, la France et la Corée du Sud se doivent d’afficher leur statut de « puissances moyennes développées » et de démocraties industrielles partageant un même besoin de diversification de leurs partenariats.
Cependant, il serait excessif de parler aujourd’hui d’un véritable « couple stratégique franco-coréen ». Malgré le discours politique sur les « partenariats de confiance » et la « sécurité économique », la relation reste caractérisée par une certaine ambiguïté. Les deux pays coopèrent dans les mêmes domaines où ils se concurrencent le plus fortement : nucléaire civil, défense, semi-conducteurs, automobile, aéronautique ou encore intelligence artificielle. Cette compétition structurelle limite la portée de certains rapprochements. Chaque État cherche à sécuriser ses intérêts nationaux, à préserver ses champions industriels et à renforcer sa souveraineté technologique.
Par ailleurs, les contraintes géopolitiques des deux partenaires ne sont pas les mêmes. La France dispose d’une autonomie diplomatique relativement importante grâce à sa dissuasion nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité et sa capacité de projection militaire jusque dans l’ Indo-Pacifique où elle pèse également en raison de ses territoires et de ses forces armées déployées en permanence. La Corée du Sud, en revanche, demeure confrontée à une menace existentielle immédiate représentée par la Corée du Nord et reste fortement dépendante de l’alliance américaine pour sa sécurité. Une asymétrie qui réduit la possibilité d’une convergence stratégique complète. Séoul peut souhaiter diversifier ses partenariats, mais il lui est difficile de prendre des positions susceptibles de fragiliser sa relation avec Washington. Une dépendance illustrée par la décision unilatérale de Donald Trump en août dernier de réduire l’exercice d’entrainement annuel majeur américano-sud-coréen Ulchi Freedom Shield en riposte à l’absence de soutien de Séoul à la guerre des États-Unis contre l’Iran.
La question de la mise en œuvre constitue également un défi majeur. Les déclarations d’intention sont nombreuses, mais les réalisations concrètes limitées. Le succès du partenariat dépendra moins de la multiplication des sommets et des rencontres présidentielles que de la capacité des entreprises, des universités, des centres de recherche et des administrations des deux pays à construire des coopérations durables et mutuellement profitables.
En outre, le contexte international pourrait aussi fragiliser ce rapprochement. Les tensions commerciales américaines, les restrictions technologiques, l’incertitude énergétique liée au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ou le rapprochement entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord et son impact sur la situation régionale en Europe et en Asie du Nord-Est peuvent influer sur les priorités des deux pays. Face à ces chocs extérieurs, chacun pourrait être tenté de privilégier ses alliances traditionnelles plutôt que des partenariats émergents.
La France et la Corée du Sud : renforcer l’autonomie stratégique face aux États-Unis et à la Chine ?La visite d’État de Lee Jae-myung intervient dans un contexte où les deux pays partagent un même dilemme stratégique : comment préserver leur souveraineté de décision alors que la compétition entre Washington et Pékin structure de plus en plus les relations internationales ?
Pour la Corée du Sud, l’enjeu est particulièrement sensible. Son alliance avec les États-Unis demeure indispensable face à la menace nord-coréenne, mais les pressions américaines sur les questions commerciales, technologiques et sécuritaires limitent sa marge de manœuvre. Dans le même temps, la Chine reste un partenaire économique majeur, ce qui rend difficile toute politique de confrontation directe. La France se trouve dans une situation différente. Membre de l’Union européenne (UE) et alliée des États-Unis, elle défend depuis plusieurs années le concept d’« autonomie stratégique » afin de réduire les dépendances dans les domaines critiques comme l’énergie, la défense, les technologies ou les matières premières.
Dans ce contexte, Paris et Séoul apparaissent comme des partenaires naturels. Ils ne cherchent pas à s’opposer frontalement aux grandes puissances mais à créer un espace de coopération entre pays partageant des valeurs démocratiques, une économie ouverte et une volonté d’indépendance stratégique. Des perspectives renforcées de coopération apparaissent ainsi possibles avec la création de mécanismes de coordination diplomatique sur les grandes crises internationales, comme la participation de la Corée du Sud à la « Coalition des volontaires » pour la sécurisation du détroit d’Ormuz pourrait en fournir l’exemple. On peut aussi s’attendre à davantage de coordination dans les enceintes multilatérales (G20, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Organisation des Nations unies (ONU)) et un arrimage plus fort de la Corée du Sud au G7. Plus spécifiquement, le développement d’une diplomatie commune autour de la sécurité économique avec la construction de partenariats technologiques réduisant les dépendances aux fournisseurs américains ou chinois serait un indicateur intéressant quant à l’évolution de la relation bilatérale. L’objectif est moins la création d’un bloc géopolitique que la constitution d’un réseau de partenaires capables de défendre leurs intérêts sans subir les choix des grandes puissances.
Quels secteurs technologiques offrent le plus fort potentiel de coopération stratégique ?Le domaine technologique est généralement présenté comme l’un des piliers le plus prometteur de la relation franco-coréenne dans lequel les deux pays investissent massivement. Leurs deux économies disposent d’atouts très complémentaires. La France excelle dans la recherche fondamentale, les mathématiques appliquées, le spatial, le nucléaire civil, l’intelligence artificielle ou les biotechnologies. La Corée du Sud dispose quant à elle d’une capacité d’industrialisation à grande échelle, d’exportation mondiale et de transformation rapide des innovations en produits industriels.
Cette complémentarité est particulièrement visible dans les semi-conducteurs. La Corée est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux grâce à Samsung Electronics et SK Hynix, tandis que les groupes français tels qu’Air Liquide ou Schneider Electric occupent des positions stratégiques dans les équipements, les matériaux et les procédés industriels. L’intelligence artificielle représente également un champ de coopération majeur. Les deux pays cherchent à éviter une dépendance excessive vis-à-vis des grandes plateformes américaines et des technologies chinoises. Une coopération ciblée pourrait permettre de développer des solutions souveraines applicables à l’industrie, à la santé, à la défense ou à l’énergie.
On peut également citer des domaines comme le spatial et l’aéronautique (avec des coopérationsentre le CNES, Airbus, Thales Alenia Space et les acteurs coréens). Le nucléaire civil, qu’il s’agisse de l’approvisionnement en combustible nucléaire ou de la gestion du cycle complet du combustible, a débouché sur un certain nombre de contrats, notamment entre l’opérateur sud-coréen Korea Hydro and Nuclear Power (KHNP) et Orano, acteur français majeur du secteur.
Cette coopération technologique pourrait devenir le cœur d’un véritable partenariat de sécurité économique entre les deux pays. Mais dans plusieurs des secteurs cités, les entreprises françaises et sud-coréennes sont directement concurrentes et chaque État s’emploie assez naturellement à protéger ses technologies critiques. Les entreprises coréennes sont profondément intégrées aux écosystèmes technologiques américains. De plus, les règlementations américaines sur les exportations de technologies avancées peuvent limiter certaines coopérations, dont celle évoquée un temps d’une participation française à la construction du système de propulsion du futur sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) sud-coréen.
De véritables partenaires en matière de défense malgré leur concurrence ?À première vue et pour beaucoup d’observateurs, la défense semble être un domaine de rivalité entre les deux pays. Les deux pays se disputent des contrats dans le nucléaire, l’aéronautique et l’armement. Le pays est devenu le quatrième exportateur mondial d’armement. Les industriels coréens connaissent une expansion spectaculaire sur les marchés internationaux, notamment le segment des ventes d’armes en Europe orientale où ils concurrencent directement les groupes français. On peut toutefois espérer que l’accroissement du soutien nord-coréen en hommes et en équipements militaires à la Russie peut amener la Corée du Sud à soutenir davantage l’effort de défense européen en aide à l’Ukraine et plus largement l’effort de réarmement de l’Europe.
La concurrence ne constitue pas nécessairement un obstacle à la coopération. La Corée du Sud possède aujourd’hui des champions industriels mondiaux tels que Hanwha Aerospace, Hyundai Rotem ou Korea Aerospace Industries (KAI). La France dispose pour sa part d’une longue expérience opérationnelle, d’un savoir-faire reconnu dans les systèmes complexes et d’une forte présence diplomatique et militaire à l’échelle mondiale. Toutefois, si la France assume un engagement militaire direct sur plusieurs théâtres extérieurs, la Corée reste généralement plus prudente et privilégie une implication indirecte.
Au-delà des questions industrielles, les deux pays partagent également une même préoccupation concernant l’évolution de l’environnement sécuritaire mondial : guerre en Ukraine, tensions en Indo-Pacifique, instabilité au Moyen-Orient et multiplication des menaces hybrides. Toutefois, sur la question de la relation à l’Ukraine, on peut observer queSéoul s’efforce de ménager ses relations avec Moscou tout en soutenant indirectement l’effort occidental par ses ventes d’armements et d’équipements lourds vers la Pologne (avions de chasse FA-50, chars K2, obusiers) et les États-Unis. Séoul est ainsi le deuxième exportateur d’armement sur le marché européen derrière les États-Unis.
Un dialogue stratégique régulier entre les responsables diplomatiques et militaires des deux pays permet d’entretenir une diplomatie de défense active et de nombreuses coopérations militaires, notamment en matière de formation militaire et échanges d’expérience opérationnelle. La cybersécurité et protection des infrastructures critiques constituent un autre domaine d’échange fructueux.
Jusqu’où la crise énergétique et les tensions au Moyen-Orient rapprochent-elles Paris et Séoul ?La crise au Moyen-Orient a rappelé la vulnérabilité énergétique de nombreux pays industrialisés. La Corée du Sud est particulièrement exposée car elle dépend massivement des importations de pétrole et de gaz transportés par voie maritime. Le détroit d’Ormuz constitue l’un des points névralgiques de cette dépendance. Une perturbation durable du trafic maritime entraînerait des conséquences immédiates sur l’économie coréenne, notamment sur son industrie manufacturière fortement énergivore. Dans ce contexte, la coopération nucléaire entre les deux pays prend une importance nouvelle. Face aux incertitudes géopolitiques, le nucléaire apparaît comme un outil de souveraineté énergétique permettant de réduire la dépendance aux hydrocarbures importés.
La France partage une préoccupation similaire concernant la sécurité énergétique mondiale et dispose d’une présence navale importante dans l’océan Indien et le Golfe. Toutefois, si pour la Corée, le Moyen-Orient est principalement une question énergétique, pour la France, il s’agit également d’un enjeu diplomatique et sécuritaire régional non négligeable.
C’est pourquoi les discussions actuelles entre Emmanuel Macron et Lee Jae-myung sur la situation maritime régionale et le détroit d’Ormuz dépassent le simple cadre diplomatique. Elles portent assez concrètement sur la sécurisation des flux commerciaux mondiaux via les routes maritimes majeures (Sea Lanes of Communication (SLOC)) et la stabilité des approvisionnements stratégiques avec une possible participation coréenne à la « Coalition des volontaires » qu’Emmanuel Macron s’efforce de rassembler pour aider à la sécurisation du trafic marchand international dans la région. Une situation délicate pour le président Lee Jae-myung qui est fortement sollicité par Donald Trump. Sans prendre encore d’engagement formel, Lee Jae-myung a indiqué qu’il pourrait éventuellement envisager l’envoi de bâtiments et de troupes dans la région, quand les combats auront cessé, rejoignant ainsi un effort initié par la France et le Royaume-Uni. Séoul n’est cependant pas prêt à prendre part à un déploiement opérationnel et à d’éventuels combats. Sa contribution devrait se situer hors du champ des opérations combattantes (déminage, recueil de renseignements). Pour concrétiser sa participation éventuelle, Séoul devra organiser une consultation formelle et obtenir le consentement de l’Assemblée nationale sud-coréenne.
ConclusionLa relation entre la France et la Corée du Sud se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Elle dispose d’un potentiel considérable, nourri par la complémentarité de leurs économies et la convergence de certaines préoccupations géopolitiques. Mais son avenir dépendra de la capacité des deux pays à transformer une relation de circonstance en un partenariat stratégique durable, capable de résister aux pressions des grandes puissances comme aux rivalités économiques qui les opposent. Malgré sa volonté d’autonomie, Séoul reste militairement et technologiquement très liée à Washington, ce qui limite sa liberté de manœuvre. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si la France et la Corée peuvent coopérer davantage, mais si elles sauront construire une relation suffisamment solide pour gérer simultanément la coopération, le risque de concurrence industrielle et les incertitudes d’un monde devenu plus fragmenté et plus conflictuel.
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Il y a quelques années, j’enseignais un cours de politique étrangère américaine à Sciences Po. Nous étions arrivés à la séance consacrée à l’expérience américaine en Afghanistan, et j’expliquais comment l’événement de sécurité nationale le plus marquant de mes trente années de carrière diplomatique nous avait conduits sur ce lointain champ de bataille. Pour une génération précédente, l’assassinat de Kennedy avait été un événement dont chacun se souvenait précisément. Pour ma génération, c’était le 11 septembre : chacun pouvait se souvenir de l’endroit où il se trouvait lorsqu’il avait vu ces images terrifiantes d’avions s’écrasant contre les tours du World Trade Center. Je me tournai vers un étudiant et lui demandai : « Où étiez-vous lors des attentats du 11 septembre ? » Un moment de confusion suivit. Une autre étudiante leva la main. « Professeur, expliqua-t-elle, aucun d’entre nous n’était né à l’époque. »
J’ai alors été frappé de constater qu’autant de temps et de distance nous séparaient de l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire. Le traumatisme avait été si profond pour la plupart des Américains, les répercussions sur notre politique avaient été si considérables, que le 11 septembre m’avait toujours semblé appartenir à l’actualité la plus immédiate. Et pourtant, pour mes étudiants, c’était de l’histoire ancienne, un événement qui appartenait désormais à une autre époque.
C’est vrai, dans une certaine mesure, pour les décideurs politiques à Washington aujourd’hui également. Je serais bien incapable de vous dire si nous avons gagné ce que nous appelions autrefois la « guerre mondiale contre le terrorisme » — ou même si elle s’est réellement terminée un jour. Mais elle n’est plus la grande campagne nationale — ou, diraient peut-être nos ennemis d’al-Qaïda, la « croisade » — qui a dominé la politique étrangère américaine pendant deux décennies. Et c’est peut-être mieux ainsi.
Ma propre carrière au sein du gouvernement a couvert cette « guerre » dans sa quasi-totalité. Jeune diplomate américain fraîchement entré dans le métier au milieu des années 1990, j’ai connu quelques années de cette époque heureuse où l’Amérique avait gagné la guerre froide et affichait une assurance quelque peu suffisante, confortée par une puissance mondiale pratiquement incontestée. Le terrorisme, y compris celui d’inspiration djihadiste incarné par al-Qaïda, était déjà une réalité pour nous. L’organisation terroriste d’Oussama ben Laden avait déjà perpétré plusieurs attaques particulièrement meurtrières contre des ambassades américaines en Afrique ainsi que contre un navire américain ancré au large du Yémen. Mais à l’époque, le terrorisme était surtout une préoccupation pour les services de renseignement et les forces de l’ordre. Nous, diplomates, étions occupés à bâtir un nouvel ordre mondial.
Le 11 septembre a tout changé. La lutte contre le terrorisme, jusque-là considérée comme un dossier important mais secondaire, est devenue la priorité de notre politique étrangère. Toutes les composantes de l’appareil de politique étrangère — armée, renseignement, diplomatie, aide extérieure — ont été mobilisées, à des degrés divers, dans une lutte à l’échelle mondiale. Comme l’énonçait la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Bush en 2002 : « La lutte contre le terrorisme mondial est différente de toute autre guerre de notre histoire. Elle sera menée sur de nombreux fronts contre un ennemi particulièrement insaisissable et sur une longue période. Les progrès viendront de l’accumulation persévérante de succès — certains visibles, d’autres invisibles. »
Certains aspects de cette lutte ont été ouvertement militaires — la guerre en Afghanistan et en Irak, bien sûr — mais aussi des opérations plus discrètes au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique. La communauté du renseignement a évidemment consacré d’énormes ressources à la traque et à la neutralisation des réseaux terroristes. Nous, diplomates, étions nous aussi pleinement engagés dans le combat. Au cours des années 2000, peut-être 20 % de l’ensemble des agents du Foreign Service américain, moi compris, ont servi en Afghanistan ou en Irak, et la proportion a été encore plus élevée parmi les agents de l’USAID. Presque toutes les relations diplomatiques américaines comportaient un volet de coopération ou de pression en matière de lutte contre le terrorisme. Obtenir le soutien de nos alliés à nos guerres, favoriser la coopération dans le domaine du renseignement, tarir les sources de financement du terrorisme, soutenir les luttes locales contre les groupes islamistes, fournir une aide au développement destinée à « lutter contre l’extrémisme violent » : nous étions constamment engagés sur tous ces fronts. On peut soutenir que, pendant un temps, l’attention portée à la lutte contre le terrorisme a été tout aussi intense que celle que nous avions consacrée à la lutte contre le communisme pendant la guerre froide.
La lutte s’est révélée étonnamment durable et a survécu à l’administration Bush. Le président Obama était sceptique à l’égard du concept même de « guerre mondiale contre le terrorisme » – qu’on appelait à l’époque par l’acronyme « GWOT » – et il voyait certainement l’intérêt de se retirer de certains conflits dont le lien avec cette guerre était plus ténu. Après l’élimination d’Oussama ben Laden en 2011 et avec la montée en puissance de l’État islamique, les priorités de cette lutte ont également évolué. Et pourtant, même sous Obama, la guerre s’est étendue géographiquement : au Yémen, en Somalie, en Libye, en Syrie, au Sahel. D’autres priorités ont occupé le devant de la scène durant les années Obama, mais le terrorisme est demeuré une préoccupation majeure des États-Unis.
Puis ce n’a plus été le cas.
Au début du premier mandat de Trump, la lutte contre l’extrémisme islamiste demeurait encore une priorité. La première Stratégie de sécurité nationale de Trump, publiée en 2017, parlait encore des « terroristes djihadistes » comme de l’une des principales menaces transnationales pesant sur le territoire américain. En 2025, cependant, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale de Trump ne mentionnait même plus le mot « terrorisme ».
Un tournant majeur a été notre retrait d’Afghanistan en 2020-2021. Dix ans auparavant, Obama avait établi un lien direct entre un échec en Afghanistan et les menaces pesant sur la sécurité américaine. « …Si le gouvernement afghan tombe aux mains des talibans — ou permet à al-Qaïda d’agir en toute impunité — ce pays redeviendra une base pour des terroristes qui veulent tuer autant de nos concitoyens qu’ils le pourront », déclarait-il dans un discours en 2009. Durant son premier mandat, Trump a réévalué le conflit et conclu qu’une prise de pouvoir par les talibans ne semblait finalement pas constituer une menace majeure. L’accord qu’il a négocié avec le mouvement islamiste en 2020 — un accord qui garantissait de fait la reprise du pouvoir par les talibans en Afghanistan — prévoyait, en termes généraux, que ceux-ci ne permettraient pas à des groupes ou à des individus de « menacer la sécurité des États-Unis », sans toutefois offrir de garantie ferme quant au respect de cet engagement par les talibans. Étonnamment, son successeur, Joe Biden, a semblé partager cette analyse et a achevé le retrait.
Deux ans après le début du second mandat de Trump, le concept de « guerre mondiale contre le terrorisme » semble pratiquement avoir disparu. Les États-Unis continuent de mener des opérations contre des groupes terroristes, comme Boko Haram au Nigeria ou al-Shabaab en Somalie. Les groupes islamistes qui ont un impact sur les objectifs plus larges de l’administration — notamment les supplétifs de l’Iran tels que le Hamas et le Hezbollah, ainsi que les Houthis — sont tous désignés comme organisations terroristes. Ils sont parfois pris pour cibles par l’armée américaine, même si l’administration Trump adopte à leur égard des approches différentes en fonction de la nature de leur implication dans les conflits régionaux concernés.
Pour le reste, toutefois, Trump ne semble guère s’intéresser à une lutte globale contre le « terrorisme », et son administration n’est pas mobilisée de cette manière. Un exemple particulièrement frappant est notre relation désormais amicale avec le président syrien Ahmed al-Sharaa — que le président Trump a qualifié d’« homme fort… respecté de tous » — alors même que celui-ci avait, à une époque, été associé à la branche syrienne d’al-Qaïda.
Abandonner le concept de GWOT est probablement une bonne chose. Je comprends parfaitement la nécessité désespérée de réagir dans la période qui a immédiatement suivi le 11 septembre. Une attaque d’une telle ampleur appelait une réponse décisive et mondiale. Mais le terrorisme, qu’il soit islamiste ou autre, n’est guère un phénomène monolithique et indifférencié, et notre mobilisation contre celui-ci a entraîné de nombreux excès, dans des lieux comme Guantanamo, à Cuba, ou à Abu Ghraib, en Irak.
Mieux vaut donc traiter chaque menace individuellement, dans son contexte propre et avec une juste appréciation de sa nature et de son ampleur.
Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.
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Moins de deux semaines après l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC), ce sont les membres des BRICS élargies qui se réunissent à New Delhi les 12 et 13 septembre pour le 18e sommet du groupement de pays émergents créé en 2006. Après 2012, 2016 et 2021, c’est le quatrième que préside l’Inde et vraisemblablement le dernier avant au moins une dizaine d’années, compte tenu de l’élargissement du groupe décidé en 2023 qui compte désormais onze membres à part entière et dix membres associés.
Comme c’est généralement le cas dans les sommets internationaux, il y a l’ordre du jour officiel et ce qui se passe réellement dans les réunions plénières ainsi que lors des rencontres bilatérales en marge du sommet proprement dit. La présidence indienne a concocté un agenda qui se veut à la fois pratique et inclusif, comme cela avait été le cas pour le sommet du G20 en 2023 ou celui sur l’intelligence artificielle en février dernier.
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Après plusieurs mois de relative mise en retrait du dossier ukrainien par Washington, les rencontres de Jared Kushner et Steve Witkoff avec Vladimir Poutine puis Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre marquent une reprise des efforts diplomatiques américains. Mais alors que les divergences territoriales restent profondes et que les deux camps semblent toujours déterminés à poursuivre leurs objectifs de guerre, la perspective d’un règlement demeure lointaine. Que peut-on attendre de cette nouvelle séquence de négociations ? Quel bilan diplomatique, économique et militaire tirer du conflit ? Et dans quelle mesure les difficultés intérieures rencontrées par la Russie et l’Ukraine peuvent-elles influer sur sa poursuite ? Le point avec Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France en Russie.
Les émissaires américains Jared Kushner et Steve Witkoff ont successivement rencontré Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre derniers. Alors que Washington avait annoncé un plan visant à « mettre fin à la guerre », que peut-on retenir de ces échanges ? Les États-Unis apparaissent-ils toujours comme un médiateur crédible aux yeux des deux parties ?
On se souvient que Donald Trump avait dit qu’il reprendrait la négociation en Ukraine après la guerre dans le golfe qu’il avait déclenchée et qu’il pensait terminer très vite. Bien que rien ne soit réglé avec l’Iran, on assiste à une relance de la négociation avec : la venue du chef de la CIA, John Ratcliffe, fin août ; les contacts entre les ministres des finances en marge du G20 à Asheville (États-Unis) le 2 septembre, et la visite des envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kouchner reçus par Vladimir Poutine le 5 septembre, avant de partir pour la première fois pour Kiev où ils ont été reçus le lendemain par le président Zelensky. Les deux belligérants se sont dits satisfaits des entretiens, qualifiés aussi de « francs » du côté russe. Les envoyés de Donald Trump étaient supposés apporter des idées nouvelles mais rien n’a filtré. Le cœur du problème reste le sort des quatre provinces annexées par les Russes, mais occupées en partie seulement, et auxquelles Poutine ne veut, ni sans doute politiquement ne peut renoncer. Le président russe a annoncé que les verrous de Kramatorsk et de Sloviansk dans le Donetsk seraient pris avant la fin de l’année, ce qui laisse supposer qu’il ne mise pas sur un accord rapide. La Russie, les États-Unis et l’Ukraine ont dit qu’il ne fallait pas s’attendre à une paix avant l’hiver. Mais Washington reste actuellement le seul médiateur capable de parler et de faire des propositions aux deux parties. Les Européens, qui ont été associés aux travaux du 6 septembre à Kiev par Volodymyr Zelensky, se sont positionnés comme les soutiens inconditionnels des Ukrainiens. Sauf proposition nouvelle et acceptable par les deux parties, ce qui est peu probable actuellement, c’est donc le sort des armes (résistance victorieuse des Ukrainiens ou chute de l’ensemble du Donbass, voire des oblasts de Zaporijjia et de Kherson actuellement à la suite de la négociation). Mais le dialogue a repris avec la perspective d’une prochaine réunion à trois (Ukraine, Russie, États-Unis) ou même entre Ukrainiens, Américains et Européens.
Quel bilan peut-on dresser de la guerre en Ukraine, sur les plans diplomatique, économique et militaire ?
En dehors des pertes humaines colossales des deux côtés, la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie a été une catastrophe : pour l’Ukraine dévastée ; pour la Russie accablée de sanctions et dont l’économie civile patine depuis plus d’un an ; et pour l’Europe qui paye son énergie plus chère que ses principaux concurrents, perd des parts de marché dans le monde, se voit évincée durablement sur le marché russe et souffre de taux de croissance anémiques. Après la paix, il faudra des années pour reconstruire l’Ukraine, pour reconvertir l’économie de guerre russe et pour relancer l’économie européenne face au raz de marée chinois et aux diktats américains. L’Union européenne ne s’est pas donné les moyens de jouer un autre rôle diplomatique que le soutien à l’Ukraine comme en témoigne son incapacité à nommer un négociateur. Elle est marginalisée dans le processus de règlement même si le prochain tour, c’est-à-dire la définition d’une architecture de paix en Europe, verra nécessairement son rôle revenir au centre. Mais on en est loin. Actuellement seuls les États-Unis parlent à tout le monde et peuvent négocier la paix. Il faut noter la multiplicité des plans de paix proposés ces dernières années par la Chine, le Brésil, l’Afrique, le Vatican qui se penchent tous avec sollicitude sur la crise d’un continent malade. Ce conflit enfin a modifié la façon de faire la guerre en introduisant l’utilisation à vaste échelle des drones et des missiles non nucléaires permettant de neutraliser de vastes étendues terrestres (zones grises) ou maritimes (mer Noire), interdisant les concentrations de forces offensives et mettant le plus faible en mesure de frapper en profondeur les infrastructures de l’adversaire. La guerre a suscité aussi un vaste mouvement de réarmement des pays européens, dernier soutien de la croissance, mais qui a joué aussi et surtout en faveur des exportations d’armes américaines.
À quelques jours des élections parlementaires russes, et alors que l’armée russe peine à enregistrer des avancées significatives sur le front, quelle place la guerre en Ukraine occupe-t-elle dans les débats de politique intérieure ?
La guerre occupe une place minime dans la campagne des législatives russes, ne serait-ce que parce que le seul parti opposé à la guerre, Iabloko n’a pas été autorisé à présenter des candidats. De plus, l’intensification des bombardements ukrainiens en Russie, les destructions des raffineries et des infrastructures de distribution et les queues devant les stations d’essence, ont suscité comme il est habituel (exemples de Londres en 1940 ou de l’Iran en 2026), un resserrement de la solidarité autour du pouvoir. Selon Centre Levada :
Mais la population est lasse de la guerre, les entreprises sont exténuées, l’économie patine et les économistes s’inquiètent : les mises en garde de l’économiste en chef de la deuxième banque russe (VEB) Klepach ont suscité son renvoi et l’ancien représentant des PME et des ETI , Boris Titov, a dit que l’économie russe risquait de « devenir folle ». À terme ce mouvement et les difficultés de l’industrie hors la défense, pourraient être une incitation à négocier vraiment voire à compromettre…. Du côté ukrainien, le cercle des scandales de corruption mis au jour par le Bureau anticorruption NABU ( « Midas » pour l’énergie, « Forrest Gump » pour les énormes cautions versées par la présidence afin de libérer les inculpés pour corruption, « Carthage » pour le blanchiment d’argent via de pseudo-centres d’appels) se resserre autour du président Zelensky qui a dû se séparer de la cheffe adjointe de l’administration présidentielle, alors même que le renvoi de son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, populaire et dynamique, a suscité un cycle durable de manifestations. Un nouvel opposant politique (après l’ancien chef d’état-major Valeri Zaloujny) qui demande des élections et va demander un adoubement à Washington. Le Fonds monétaire international (FMI) a retardé le versement de sa prochaine tranche de plus de 5 milliards de dollars faute de mise en œuvre de 44 conditions en matière d’assainissement de la gestion des finances, bloquant du même coup une partie de l’aide européenne, alors même que le financement du budget 2027 n’est pas financé pour plus de la moitié. Mais malgré toutes ces difficultés, des deux côtés la volonté de se battre pour les buts de guerre initiaux (notamment le retour de tous les territoires occupés pour Kiev, et la reconnaissance de l’annexion des 5 oblasts pour Poutine) reste intacte et n’est pas ouvertement contestée par l’opinion.
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Les envoyés spéciaux du président des États-Unis Donald Trump, Jared Kushner et Steve Witkoff ont annoncé que des progrès significatifs avaient été réalisés au cours de leur déplacement en Europe, qui les a d’abord menés à Moscou, puis à Kiev. S’ils sont déjà venus plus de huit fois dans la capitale russe, c’était la première fois qu’ils se rendaient en Ukraine.
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a profité de leur visite pour leur montrer les dégâts des frappes russes sur son pays et plaider pour recevoir de nouveaux missiles de défense Patriot, afin de limiter les morts civils et les pertes sur les infrastructures.
Le problème est que les États-Unis ont utilisé une grande partie de leurs propres réserves de munitions dans le cadre de la guerre contre l’Iran. Ils ont certes promis d’octroyer à l’Ukraine une licence qui permettrait au pays de construire lui-même les missiles intercepteurs, mais cela ne pourra pas produire d’effets concrets avant plusieurs années.
L’Ukraine se retrouve donc dans une position de grande fragilité face à la multiplication des attaques russes qui endommage fortement son potentiel industriel et son système énergétique. Cette situation laisse les Ukrainiens démunis face au froid de l’hiver qui rend le quotidien presque invivable.
La situation est également grave sur le plan démographique : il n’y a déjà plus que 23 millions de personnes qui résident en Ukraine aujourd’hui contre 50 millions lors de l’indépendance du pays en 1991.
De son côté, le président russe Vladimir Poutine, malgré sa courtoisie envers les États-Unis, n’a absolument rien cédé. Il estime que le rapport de force est tel que s’il n’obtient pas ce qu’il souhaite par la négociation, il fera usage de la force militaire, quel qu’en soit le prix.
Il maintient ainsi ses exigences, en particulier que l’armée ukrainienne se retire de la partie du Donbass où elle est encore présente (soit un quart de ce territoire). Cela est jugé tout à fait inadmissible par l’Ukraine, tant au regard du droit international, que des lourds sacrifices consentis. Vladimir Poutine, continue d’insister sur sa volonté de s’attaquer aux « causes profondes du conflit » c’est-à-dire aux demandes qu’il avait formulées dès le début. Cela concerne notamment la non-accession de l’Ukraine à l’OTAN. En réalité, les membres de l’OTAN eux-mêmes refusent l’adhésion de l’Ukraine, mais Volodymyr Zelensky continue de formuler de façon très maladroite cette demande.
Vladimir Poutine demande également une relative démilitarisation de l’Ukraine afin qu’elle ne soit plus en mesure de frapper la Russie en profondeur, ce qu’elle a fait récemment en réponse aux frappes russes.
Ainsi, le président russe maintient ces exigences malgré un coût humain et financier important : 1 million de morts et de blessés et une économie largement tournée vers la guerre au détriment des autres secteurs.
Cet entêtement tient tout d’abord au fait parce qu’il prend le pari que l’Ukraine va céder, et que les Européens qui sont encore les seuls à financer son effort de guerre en seront bientôt fatigués. La victoire inédite du parti d’extrême droite AfD dans le Land allemand de Saxe-Anhalt est une bonne nouvelle pour lui puisque ce parti réclame la fin de l’aide à l’Ukraine. Il compte certainement sur la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027 pour tirer les mêmes bénéfices à l’échelle nationale en France.
Au fond, son entêtement est dû à son échec. Il avait promis une victoire facile dans une « opération militaire spéciale » qui s’est transformée en guerre de longue durée au coût humain 40 fois supérieur à celui de la guerre en Afghanistan. La population russe est lassée de la guerre, mais propagande et répression empêchent un mouvement réel de contestation.
Pour le président des États-Unis Donald Trump, le fait que la guerre ne prenne toujours pas fin, alors même qu’il s’était engagé durant la campagne présidentielle de 2024 à y mettre un terme « en 24h », est un échec. Cela est cependant largement compensé à ses yeux par le fait de voir la Russie engluée et affaiblie en Ukraine, tandis que l’Europe accepte de prendre une part plus importante dans le soutien à Kiev sur le plan militaire, stratégique et énergétique.
Vladimir Poutine pourrait finir par obtenir satisfaction et contrôler l’ensemble du Donbass. Quand bien même il ne peut conquérir l’Ukraine, il se contentera de la détruire. Quoi qu’il en soit, il ne s’agirait que d’une victoire à la Pyrrhus, car poursuivre la guerre affaiblirait encore davantage la Russie, qui est devenue dépendante de la Chine et qui a perdu des positions tant au Proche-Orient qu’en Afrique.
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Alors que la guerre en Ukraine a favorisé une large restructuration des flux énergétiques, notamment au profit des États-Unis, l’année 2026 apparaît comme une rupture majeure dans l’histoire énergétique mondiale avec le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël.
Aussi, l’incertitude actuelle rappelle le rôle majeur de l’énergie dans l’économie mondiale et la nécessité de conceptualiser des politiques de sécurité énergétique résilientes dans un environnement géopolitique marqué par la polycrise. C’est dans ce contexte que l’IRIS publie dans le cadre de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques son nouveau rapport ayant pour titre « Comprendre la sécurité énergétique : concepts, réalités physiques, transition énergétique et polycrise » : celui-ci propose une analyse des évolutions du concept de sécurité énergétique et étudie les réalités infrastructurelles et superstructurelles qui sous-tendent la sécurité énergétique dans un contexte de transition bas-carbone et d’instabilité croissante dans un monde en polycrise. Ses auteurs, Noor Bitat, Sami Ramdani et Alexandre Roussel, nous en présentent les grandes lignes.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et ancien ambassadeur de France en Russie, autour de la visite de Steve Witkoff et Jared Kushner à Moscou puis à Kiev. Malgré des pourparlers jugés « efficaces » par les deux émissaires américains, aucune avancée concrète n’a permis d’aboutir à un accord.
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Alors que la guerre en Ukraine a favorisé une large restructuration des flux énergétiques, notamment au profit des États-Unis, l’année 2026 apparait comme une rupture majeure dans l’histoire énergétique mondiale avec le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël. Aussi, l’incertitude actuelle rappelle le rôle majeur de l’énergie dans l’économie mondiale et la nécessité de conceptualiser des politiques de sécurité énergétique résilientes dans un environnement géopolitique marqué par la polycrise.
C’est dans ce contexte que l’IRIS publie dans le cadre de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques son nouveau rapport ayant pour titre « Comprendre la sécurité énergétique : concepts, réalités physiques, transition énergétique et polycrise ». Il est accompagné de quatre cartes inédites réalisées par Cassini.
Ce rapport se propose (1) d’analyser les évolutions du concept de sécurité énergétique, dont les fondements et les définitions ont évolué depuis les années 1970, en nous interrogeant notamment sur la question d’une gouvernance mondiale des marchés de l’énergie et de ses acteurs ; d’analyser ensuite (2) les réalités infrastructurelles et superstructurelles qui sous-tendent la sécurité énergétique (les infrastructures, les marchés qu’elles supportent et les normes qui les encadrent) ; (3) d’analyser les conséquences de la double dynamique qui redéfinit aujourd’hui les systèmes énergétiques : la transition bas-carbone et l’instabilité croissante d’un monde en polycrise, et ses conséquences sur la sécurité énergétique.
L’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques est coordonné par l’IRIS, en consortium avec Cassini, dans le cadre d’un contrat avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.
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À quelques mois des élections de mi-mandat américaines et alors que Xi Jinping vient d’entamer une série de déplacements diplomatiques en se rendant au Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), le président chinois sera reçu par Donald Trump à Washington le 24 septembre 2026. Une visite qui intervient dans un contexte tendu entre les deux puissances, marqué par la guerre commerciale, les pressions américaines sur Pékin concernant son soutien à l’Iran et les interrogations croissantes sur la solidité de l’engagement de Washington envers Taïwan.
Ce calendrier n’a rien d’anodin. Alors que l’on pouvait initialement s’attendre à ce que Donald Trump n’accueille son homologue chinois sur le sol américain qu’à l’occasion du G20 de décembre 2026, l’accélération du calendrier diplomatique sino-américain ouvre de nouvelles interrogations.
Comment Xi Jinping se joue-t-il de Donald Trump ? Quels seront les enjeux diplomatiques de cette rencontre entre Pékin et Washington ? En quoi le manque de fermeté de Donald Trump dans son soutien à Taïwan peut-il être favorable à la Chine ? Pékin pourrait-il monnayer un retrait de son soutien à l’Iran contre un désengagement américain sur la question taïwanaise ? Qu’en est-il de la place de la France et de l’Europe au sein de la rivalité sino-américaine ?
Réponses dans ce podcast avec André Chieng, vice-président du Comité France-Chine.
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Entrée en vigueur en 2011, la directive 2009/81/CE sur les marchés publics de défense a été mal acceptée par les parties prenantes chargées de la mettre en œuvre (États membres, industries, Commission). En fait, dans la plupart des cas la directive n’a tout simplement pas été mise en œuvre. Aussi, face à l’évolution du contexte international, la Commission européenne voudrait désormais la réformer.
Certains acteurs sont favorables à cette ambition, d’autres y sont opposés, tandis que d’autres demeurent encore réservés. Comment faire pour que toute nouvelle législation en la matière fasse, cette fois-ci, l’objet d’une véritable appropriation par ceux qui devront ensuite l’appliquer ? Cet article analyse les termes du débat, en identifiant à la fois les objectifs de la Commission et les inquiétudes qu’ils suscitent. Il tente par la suite d’esquisser quelques pistes de solution.
L’article conclut qu’une réforme des règles relatives aux marchés publics de défense n’a de sens que si elle s’inscrit dans le mouvement plus large engagé par l’Union européenne (UE) ces dernières années, en faveur de celle qui, de fait, s’apparente à une véritable politique industrielle stratégique et interventionniste fondée sur le principe de préférence européenne.
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Trump’s declining approval ratings will not change him, but might concern the people around him.
A year-and-a-half into his second term, most polls indicate that President Donald Trump is very unpopular. According to the New York Times poll tracking[1], the five polls taken since August 10th show Trump with 40%, 38%, 37%, 35% and 33% job approval, for an average of 37%. Trump has never been popular, but these numbers are bad even for him. It is possible that these numbers will rebound and Trump will find his approval ratings in the low 40s in time for the midterm elections, or even that after the midterm elections Trump will find his political footing again and suddenly become more popular. However, those outcomes are not likely.
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Les défis géopolitiques sont nombreux en cette rentrée. Donald Trump se trouve au centre de chacun d’entre eux, et a échoué dans la majorité des cas.
Tout d’abord s’agissant de la situation en Iran : l’excursion rapide que les États-Unis devaient y mener n’est toujours pas terminée plus de six mois après le début du conflit. Donald Trump apparait désormais dans l’impasse. La solution militaire initiale n’a pas fonctionné. Donald Trump a dans un second temps tenté la voie de la négociation. L’Iran qui a subi deux guerres (juin 2025, février 2026) alors que des négociations étaient sur le point d’aboutir, ne s’est pas montré empressé de conclure et a fait monter les enchères. La superpuissance états-unienne au budget militaire démentiel de 1000 milliards de dollars est à court de munitions. Quel aveu d’échec ! Donald Trump utilise désormais une troisième option : déclarer une guerre économique totale contre l’Iran en menaçant tout pays qui entretiendrait des relations commerciales avec Téhéran de subir des sanctions décidées par les États-Unis.
En réalité, l’Iran a depuis longtemps pris l’habitude de contourner les sanctions qui pèsent sur lui. Mais il y a plus problématique. Si les alliés européens des États-Unis risquent peut-être de suivre Donald Trump pour ne pas le contrarier, un pays va sans aucun doute résister aux pressions de Washington : la Chine. Pékin ne peut pas se permettre de céder à ces pressions à la fois pour des raisons géopolitiques et de politique intérieure. La population chinoise serait furieuse de voir son gouvernement céder à Washington.
La Chine a également des intérêts géopolitiques. Elle a besoin du pétrole iranien et, surtout, elle doit montrer au reste du Sud global qu’elle ne cède pas à la puissance états-unienne. Par ailleurs, Donald Trump attend Xi Jinping aux États-Unis pour la fin du mois de septembre. Il a besoin que ce dernier fasse des concessions économiques, qu’il achète davantage d’avions Boeing et de produits agricoles américains. Il paraît donc peu crédible qu’il se lance parallèlement dans une guerre commerciale totale avec la Chine à propos de l’Iran.
En revanche, il l’a fait avec le Canada. Et le Canada n’a pas cédé. Le Premier ministre Marc Carney a assuré qu’il appliquerait à l’encontre des États-Unis les mêmes taxes, au dollar près, qu celles qu’imposeraient Washington. Il est vrai que le Canada prend le risque d’y laisser des plumes, puisque 75 % de ses exportations sont destinées aux États-Unis, mais ces derniers en subiraient également le coût. Marc Carney a voulu montrer à Donald Trump qu’il ne céderait pas, car il a estimé que c’était la souveraineté canadienne qui était en cause. C’est donc un échec pour Donald Trump. Voilà un exemple que d’autres auraient pu suivre. L’Europe, notamment, qui bien qu’ayant un marché intérieur plus important que celui des États-Unis, et une moindre dépendance que le Canada au marché américain, a accepté un deal inégal et humiliant de taxation à 15% de ses exportations et l’exemption sur les produits américains.
Donald Trump et son administration ont ouvert un nouveau front, cette fois politique et juridique contre la Cour pénale internationale. Marco Rubio a décidé de « démanteler » la Cour pénale internationale « brique par brique ». Washington ne lui pardonne pas que l’armée américaine ait été mise en cause en Afghanistan et en Irak, et surtout qu’un mandat d’arrêt ait été émis contre son allié le Premier ministre israélien. On verra donc si d’autres pays que le Tchad et le Venezuela vont céder aux menaces de l’administration états-unienne et se retirer du statut de la Cour pénale internationale, ou si, au contraire, ils vont résister à cet assaut. Cela constitue également un nouveau test pour l’Union européenne dont les membres se disent fortement attachés au droit international, mais qui risquent à nouveau de se contenter de critiquer mollement, en déplorant ou regrettant ces attaques, sans rien faire de plus.
Il y a, en revanche, une guerre que Donald Trump ne mène pas : celle pour protéger la planète. On annonce que le phénomène océanographique El Niño pourrait provoquer davantage de ravages, alors même que le pourtour méditerranéen a connu de nombreux incendies, et qu’après la sécheresse, les inondations pourraient se multiplier. À ce sujet, le président de la première puissance mondiale continue de mener une politique climatosceptique et de refuser de lutter contre le dérèglement climatique. De même, le virus Ebola se répand d’autant mieux en République démocratique du Congo que les États-Unis ont supprimé l’USAID et de nombreux programme d’aide aux pays africains.
Enfin, deux conflits auxquels il avait promis de mettre fin se poursuivent toujours.
D’abord, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, où le nombre de morts civils augmente à mesure que les frappes se multiplient. Aucun des deux camps n’est prêt à céder. Les exigences des uns sont complètement incompatibles avec celles des autres. On voit donc mal comment ce conflit pourrait se terminer, alors même que les deux pays, et surtout leurs populations civiles, souffrent énormément.
Et puis il y a le Proche-Orient, où l’armée israélienne accroît son contrôle sur Gaza et sur la Cisjordanie. Le plan de paix de Donald Trump n’est pas du tout respecté. Benyamin Netanyahou a opposé une fin de non-recevoir à la deuxième phase de celui-ci. La perspective d’une paix véritable, et en tout cas d’une paix juste, paraît donc encore très éloignée. Et la possibilité de la création d’un État palestinien s’éloigne un peu plus chaque jour, face à la passivité coupable de l’ensemble de la communauté internationale.
Il n’y a qu’un domaine dans lequel Donald Trump a réussi mais de façon aussi immorale qu’illégale – ce qui n’a aucune importance pour lui.
Il a réussi à mettre la main sur le pétrole du Venezuela en signant un accord avec la présidente Delcy Rodriguez. Cet accord permet aux États-Unis de contrôler la plupart des réserves prouvées de pétrole au Venezuela. Des investissements massifs seront nécessaires, mais permettront de reprendre la production et l’exportation du fait de la levée des sanctions états-uniennes en échange desquelles le Venezuela a renoncé à son indépendance. Certes, dans les dernières années, la gestion du président aujourd’hui incarcéré aux États-Unis Nicolas Maduro était parfaitement catastrophique et a fait fuir 6 millions de Vénézueliens en dehors de leur pays. Mais la capture d’un chef d’État en exercice dans un pays souverain est contraire à toutes les normes internationales. On ouvre la boîte de Pandore en permettant ce type d’action qui s’apparente plus aux méthodes mafieuses qu’aux relations entre États souverains. Delcy Rodriguez a compris qu’elle ne pouvait rester en poste qu’à condition d’obéir aux injonctions de Donald Trump. Il s’agit là de l’affirmation d’un impérialisme débridé qui ne peut conduire qu’à une brutalisation des relations internationales.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Julia Tasse, directrice du développement de l’IRIS et responsable du programme Océan et fonds marins, autour du phénomène météorologique El Niño, dont les conséquences pourraient être significatives dans les prochains mois notamment à travers une multiplication des épisodes d’inondations et de sécheresses.
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Au cours des dernières semaines, de significatives évolutions ont modifié les paramètres politiques de la question kurde en Turquie et en Syrie. Ces processus différenciés renvoient, in fine, aux spécificités nationales des pays dans lesquels ces défis se cristallisent et démontrent une nouvelle fois que la séparation du peuple kurde au sein de quatre États du Moyen-Orient – Turquie, Syrie, Irak, Iran – au lendemain de la Première Guerre mondiale a induit des modes de socialisation et de mobilisation politiques différents de ses différentes composantes.
Significatives avancées en TurquieEn Turquie, un processus est engagé au cours de l’automne 2024 lorsque, à la surprise de la plupart des observateurs, le dirigeant d’un parti d’extrême droite nationaliste, pourtant connu pour son intransigeance à l’égard de la question kurde, ouvre la voie en proposant que le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné depuis 1999, puisse venir s’expliquer devant le parlement turc. Les décisions s’enchaînent alors rapidement, et le 25 février 2025, Abdullah Öcalan rédige un appel, rendu public deux jours plus tard, qui fera date dans la longue histoire de la question kurde en Turquie. Intitulée Appel pour la paix et une société démocratique, la déclaration est brève. Évoquant la très ancienne cohabitation entre Turcs et Kurdes, revenant sur les raisons et le moment où le PKK a été créé, insistant ensuite sur l’importance fondamentale des valeurs et des pratiques démocratiques, Öcalan marque une claire rupture avec quelques-unes des revendications qui ont été celles du PKK au cours de son histoire. Ainsi, l’idée d’un État séparé, l’hypothèse d’une solution fédérale ou la perspective d’une autonomie administrative des régions du sud-est de la Turquie sont abandonnées. Il est frappant qu’aucune revendication proprement kurde n’apparaisse dans cette déclaration au profit de références, imprécises, à une vie démocratique et harmonieuse. A contrario, c’est la pierre angulaire de la déclaration, est clairement formulé l’appel au dépôt des armes et à l’autodissolution du PKK, ce qui traduit un bouleversement radical de perspectives.
Le 12 mai suivant, lors de son congrès, le PKK vote en effet son autodissolution, décision d’une importance considérable à propos d’un dossier qui envenime la vie politique en Turquie depuis des décennies, même si depuis une dizaine d’années une significative baisse des activités militaires du PKK sur le sol turc pouvait être constatée. Le 11 juillet 2025, une cérémonie de destruction symbolique d’armes de combattants dans les montagnes du Kurdistan d’Irak est ensuite mise en scène. Parallèlement, une « Commission parlementaire pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie » est créée dont les propositions sont enfin rendues publiques le 5 août 2026, puis adoptées par le parlement, le 10 août.
Bien que le terme d’amnistie ne soit pas mentionné, il s’agit avant tout de la perspective de libération de milliers de prisonniers politiques – on estime leur nombre de 5000 à 7000 – et du retour en Turquie des cadres et combattants qui se trouvent à l’étranger. Les prisonniers condamnés pour appartenance au PKK bénéficieront d’une suspension de leur peine pour une période de cinq à dix ans, puis de son annulation en cas de non-récidive. Les dirigeants kurdes du PKK considèrent qu’en dépit du flou de certaines mesures, un premier pas, qualifié d’historique, est accompli puisqu’une loi votée donne un cadre juridique au désarmement, au retour et à la réintégration dans la vie civile de ses combattants. Abdullah Öcalan lui-même déclare « Une route de mille kilomètres commence par un premier pas ».
Est-ce la fin d’un conflit commencé le 15 août 1984 et qui a fait a minima 45 000 victimes ? Il est trop tôt pour l’affirmer, tant les reculs et les désillusions ont été nombreux ces dernières années. Sont néanmoins réunis les éléments d’avancées politiques qui restent à compléter et surtout à concrétiser. Il s’agira dans les semaines à venir de poursuivre un processus politique en abordant des questions non résolues à ce jour : statut des langues kurdes, de leur enseignement, de l’organisation territoriale de la Turquie, des enjeux de démocratisation de la vie politique, et enfin de l’avenir de prisonniers politiques emblématiques tels Selahettin Demirtas et Figen Yüksekdag – anciens dirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP) en prison depuis 2016 – et bien sûr celui d’Abdullah Öcalan.
Nouvelle séquence en SyrieEn Syrie, c’est une tout autre dynamique qui est à l’œuvre. Dans le cours de la guerre civile (2011-2014), une région, communément appelée le Rojava, s’est autonomisée, dirigée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) au sein desquelles le PKK joue un rôle politique prépondérant. La chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024 rebat les cartes et les nouveaux dirigeants de Damas déclarent rapidement vouloir rétablir l’unité et la souveraineté du pays. Pour eux, il s’agit donc d’en finir avec le statut d’autonomie de facto dont jouit le Rojava.
Constatant l’échec des négociations entreprises, une offensive militaire éclair est lancée au début de l’année par les troupes d’Ahmed Al-Charaa, le président de transition en Syrie, au cours de laquelle les FDS, de façon surprenante, se débandent rapidement. Un protocole d’accord est alors signé le 30 janvier 2026, très favorable au gouvernement de Damas puisqu’il enterre la perspective de la pérennisation d’une autonomie kurde au Rojava et consacre la recomposition territoriale de la Syrie. Les autorités intérimaires de Damas prennent ainsi le contrôle des institutions locales, des postes-frontières, des champs gaziers et pétroliers ainsi que des camps d’internement dans lesquels se trouvent des prisonniers de l’organisation État islamique. Il est alors prévu que les institutions de l’’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) seront intégrées à l’appareil d’État syrien et les combattants des FDS incorporés selon un protocole strict dans la nouvelle armée syrienne. Aucune mention n’est faite quant à l’avenir des unités de femmes combattantes des FDS et des combattants étrangers du PKK. Principales concessions, elles sont importantes, le kurde est reconnu comme langue nationale et pourra être enseigné librement, le Nouvel An kurde, le Newroz, sera quant à lui férié, et la nationalité syrienne enfin accordée à la totalité des citoyens d’origine kurde. Nulle reconnaissance à l’autogouvernement ou à l’autodétermination donc, mais bien plutôt celle de quelques droits dus à une minorité. On le voit, l’accord sanctionne un rapport de force peu favorable aux forces kurdes.
C’est au mois d’août 2026 que le processus de négociations semble finalisé et les institutions politiques, administratives, militaires et sécuritaires kurdes intégrées à l’appareil d’État syrien. Le 25 août, la dissolution des FDS est annoncée par son chef, Mazloum Abdi, ancien cadre du PKK. Ce dernier est en outre nommé conseiller auprès d’Ahmed Al-Charaa, le 28 août. C’est la première fois dans l’histoire de la Syrie contemporaine que les Kurdes sont ainsi représentés au sommet de l’appareil d’État.
Quelques enseignements de ces évolutionsAu-delà des différences structurelles et conjoncturelles, il est possible de formuler plusieurs remarques sur la question kurde telle qu’elle se pose aujourd’hui en Turquie et en Syrie. Pour leur part, les cas irakien et iranien sont très différents.
Nous constatons tout d’abord l’échec et l’impasse du choix de la lutte armée initié par le PKK il y a de nombreuses années et la possibilité d’une intégration potentielle de la dimension kurde dans les combats plus strictement politiques au sein des deux pays concernés. Nous en sommes néanmoins aux prémices d’une nouvelle séquence qui restent à confirmer pour que les décisions prises s’inscrivent réellement dans les faits et dans la durée. L’histoire du peuple kurde est parsemée par les multiples trahisons à son encontre et il convient de rester prudent sur la pérennité des dispositions prises récemment, elles n’en sont pas moins porteuses d’espoirs.
Le corollaire de cette situation est l’abandon de la perspective de création d’un État kurde dont il faut souligner que le PKK l’avait déjà théorisé il y a de nombreuses années. Pour certaines des composantes du mouvement national kurde la question territoriale, et donc de l’État, est centrale – c’est le cas des organisations kurdes en Irak – alors que d’autres affirment refuser désormais de se situer dans une perspective étatique et s’inscrivent dans une démarche de revendications présentées avant tout comme sociales et autogestionnaires. Ce paramètre est central, car il exprime de profondes divergences sur le type de société à construire. Doit-il l’être sur des bases ethniques ou a contrario sur les bases d’une citoyenneté politique transcendant les appartenances communautaires et identitaires ? La question n’est pas tranchée, et les rivalités souvent aiguës persistent entre les différentes branches du mouvement national kurde.
Se pose aussi la question centrale des droits démocratiques. Si la question kurde, potentiellement porteuse de nouvelles dynamiques étatiques régionales, ne suppose pas, à ce stade, celle d’un État indépendant unifié, elle soulève a contrario celle de l’ouverture du champ politique et de l’instauration de systèmes pluralistes. Les échecs des mouvements de contestation récents qui se sont cristallisés dans les mondes arabes, en Iran, en Turquie, démontrent à l’envi que les obstacles sont nombreux et que les régimes en place sont prêts à utiliser tous les moyens, y compris les plus violents, pour préserver leurs privilèges. En outre, l’altération parfois la nécrose, de nombreux appareils étatiques parviennent, dans certains cas, à transformer des liens d’appartenance nationaux en liens d’allégeances communautaires exclusives, contradictoires avec un processus d’ouverture démocratique. C’est pourquoi les processus de transitions sont infiniment complexes. La seule garantie effective réside dans la capacité offerte à tous les peuples et à tous les citoyens, sans exception, de s’exprimer librement, de s’organiser au sein d’associations, de partis ou de syndicats, d’accéder sans entraves à la presse, à Internet et aux réseaux sociaux, ainsi que dans le droit, pour les femmes, de porter ou non le voile selon leur libre choix. Ces droits ne sont pas optionnels : ils constituent le socle irréductible de tout exercice démocratique. Loin d’être abstrait ou utopique, ce principe représente une condition sinon suffisante, du moins indispensable, pour mieux réguler l’évolution des sociétés comme les relations internationales.
Le peuple kurde ne fait pas exception à ces défis. Son droit à l’autodétermination doit donc être un principe lui permettant de s’approprier son propre avenir. D’autant que les dirigeants kurdes intègrent désormais la nécessité de s’emparer du champ politique, la lutte armée n’étant plus l’unique moyen promu pour faire valoir leurs revendications. Si la perspective de la création d’un État kurde unifié n’est guère envisageable, c’est alors la question des droits démocratiques culturels et politiques qui est principalement posée pour les Kurdes et s’avère stratégique dans tout projet politique émancipateur. C’est certainement l’un des enjeux essentiels auxquels seront confrontées les différentes composantes du mouvement national kurde au cours des années futures. Il ne pourra faire l’économie des alliances avec les autres composantes politiques, syndicales, associatives qui se situent dans une perspective d’émancipation citoyenne progressiste dans la région et à l’international.
Didier Billion est auteur de l’ouvrage Comprendre la question kurde, à paraître le 9 septembre 2026 aux éditions Armand Colin.
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À chaque rentrée, le mercato des journalistes et éditorialistes redessine le paysage médiatique, et cette année encore, on observe un glissement continu vers la droite et l’extrême droite tant sur les chaînes et stations privées que sur le service public.
Que peut-on dire de ce nouveau paysage médiatique à l’approche des élections présidentielles et sur l’état du service public ? Pour servir quel projet politique ?
Analyse et plaidoyer pour continuer à exercer un regard critique sur les médias.
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À l’approche des élections législatives le 27 octobre prochain en Israël, l’intensification des agressions israéliennes en Palestine, au Liban et en Syrie ne peut être dissociée de ses enjeux de politique intérieure. Alors que le scrutin déterminera ou non le maintien de Benjamin Netanyahou au pouvoir, le Premier ministre fait le choix de la poursuite de la violence malgré différentes initiatives de désescalade, menées notamment sous l’égide de Washington.
Pourtant englué depuis son élection en 2022 dans des affaires de corruption et une tentative de réforme judiciaire très contestée, Benjamin Netanyahou aura su mener à son terme le mandat de son gouvernement, le plus à droite de l’histoire du pays, une première depuis 1973. En contribuant à maintenir le pays dans une logique de confrontation permanente, la persistance des conflits depuis près de trois ans dans la région a sans conteste contribué à cette longévité.
Cette séquence doit être replacée dans le contexte de sa guerre menée contre l’Iran. Déclenchée par les États-Unis le 28 février dernier, celle-ci doit aussi beaucoup à la pression exercée par le gouvernement Netanyahou sur la Maison-Blanche[1]. Depuis son entrée en politique, le Premier ministre présente la menace iranienne comme existentielle pour la sécurité d’Israël. Sur ce théâtre, Washington conserve cependant la main sur la conduite de la guerre, malgré les appels répétés du gouvernement Netanyahou à prolonger la campagne jusqu’à l’effondrement du régime iranien.
Il en va autrement dans le reste de la région, où Tel-Aviv entretient plusieurs conflits ouverts, tout en disposant d’une marge de manœuvre considérable. De la Palestine au Liban, en passant par la Syrie, ces trois autres fronts participent d’une même logique. En durcissant les conditions des processus de sortie de crise, quitte à les rendre irréalisables, le gouvernement Netanyahou semble faire de la confrontation régionale un instrument de survie politique à l’approche du scrutin.
En Palestine, l’impasse se poursuit du fait des positions israéliennes
Tout d’abord, l’annexion de la Cisjordanie connait un essor sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir de l’exécutif israélien. Son mandat a en effet été marqué par une multiplication de lois en faveur de la colonisation, une politique de déplacement forcé des populations locales, ainsi que par un soutien à la fois économique, administratif et militaire aux colonies. Selon l’ONG Amnesty International, au cours des trois premières années au pouvoir du cabinet Netanyahou, le budget annuel alloué au ministère des Colonies a connu une augmentation de 122 %. Le 18 août, le gouvernement israélien a lancé un appel d’offres pour le projet « E1 », qui prévoit la construction de plus de 3 000 logements à l’est de Jérusalem. Porté par son ministre d’extrême droite Bezalel Smotrich, ce plan menace de couper la Cisjordanie en deux, oblitérant ainsi tout espoir d’ériger un État palestinien viable, déjà mité par la colonisation.
À Gaza, l’initiative de paix menée par le président étasunien Donald Trump et son « Conseil de la paix » (« Board of Peace »), bute toujours devant les positions maximalistes de Tel-Aviv. Le cessez-le-feu et le rétablissement de l’aide humanitaire au sein de l’enclave, décidés à Charm El-Cheick en octobre 2025, n’ont pas été respectés par la partie israélienne. Depuis cette date, plus de 1 260 personnes ont été tuées et 4 100 personnes ont été blessées selon un rapport de l’ONU, alors que l’acheminement de l’aide continue d’y être entravé avec un taux de déchargement passé de 90 % à 77 % selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).
À présent, c’est au tour de la question du désarmement du Hamas et du retrait de Tsahal, respectivement 8e et 13e points de la feuille de route établie par le Conseil de la paix, de se heurter au blocage israélien. Le mouvement gazaoui continue d’affirmer sa volonté de respecter le processus progressif et parallèle convenu (« step-for-step »), qui veut qu’à chaque étape constatée du démantèlement de l’arsenal du Hamas, Israël se retire d’une partie du territoire. Tel-Aviv refuse ce séquençage qui lui est pourtant favorable puisqu’Israël y conserve un droit de regard à chaque étape. Ses dirigeants excluent tout retrait avant un désarmement total du Hamas et ajoutent, à présent, que sa supervision doit être effectuée par un général étatsunien.
Le deuxième point de la feuille de route prévoit par ailleurs la création d’un Comité international de vérification, chargé de certifier la mise en œuvre des différentes étapes de l’accord. Il doit être composé de représentants du « Board of Peace », d’une Force internationale de stabilisation (FIS) et d’États garants, à savoir les États-Unis, l’Égypte, le Qatar et la Turquie. Or, les autorités israéliennes contestent la présence de représentants de Doha et d’Ankara au sein de ce comité. Ainsi, la sortie de crise mise sur la table par Washington, déjà largement conforme aux intérêts israéliens, reste une nouvelle fois suspendue aux exigences maximalistes de l’actuel gouvernement.
Au Liban, enrayer le processus pour favoriser l’escalade
Cette même logique s’applique au théâtre libanais, où les pourparlers bilatéraux mis en place par l’administration Trump ont débouché, le 26 juin, sur un accord-cadre visant à « instaurer une paix et une sécurité durables ». Celui-ci prévoit notamment le retour des Forces armées libanaises (FAL) sur l’ensemble du territoire, à travers le désarmement vérifié du Hezbollah et le redéploiement progressif des forces israéliennes hors du territoire libanais. Pour ce faire, l’initiative étatsunienne comprend la mise en place de « zones pilotes », appelées à être progressivement étendues.
Cependant, tout porte à croire qu’il existe une volonté manifeste de la part de Tel-Aviv d’inscrire ce processus – déjà asymétrique dans ses demandes formulées à l’intention de Beyrouth – dans un rapport de force toujours plus défavorable à l’État libanais, quitte à l’enrayer totalement. En dépit des multiples cessez-le-feu annoncés dans le cadre des négociations, Israël poursuit son agression dans le Sud-Liban et a déclaré que son armée ne s’en retirerait « en aucun cas ». L’argument avancé par les autorités israéliennes est l’incapacité des FAL à désarmer le Hezbollah et la nécessité d’avoir, par conséquent, la main sur le mécanisme de vérification des « zones pilotes ». Argument discutable dans la mesure où les frappes israéliennes sont elles-mêmes en grande partie responsables de l’entrave au déploiement de l’armée libanaise et que la logique d’occupation d’Israël n’incite guère le mouvement de résistance Hezbollah aux compromis.
L’annexe sécuritaire de l’accord-cadre de Washington précise que le mécanisme de vérification du désarmement des groupes armés non étatiques devra être opéré par une « entité tierce convenue d’un commun accord ». Les dernières négociations, tenues à Rome début août, ont achoppé sur la désignation de ce tiers, Tel-Aviv opposant notamment son veto à la participation de la France. De même, la délégation israélienne a insisté pour que les inspections incluent les habitations privées, ce que l’armée libanaise refuse catégoriquement. Finalement, la situation a entrainé une paralysie des négociations, reportées à la fin du mois de septembre sans qu’aucune date ne soit fixée.
Tout en instaurant le blocage par ses positions maximalistes, Tel-Aviv semble progressivement s’orienter vers le choix de l’escalade. Le 15 août, un raid israélien a fait 11 morts et 19 blessés, soit le bilan le plus lourd depuis le cessez-le-feu. À cela s’ajoutent les opérations quotidiennes de dynamitage et l’utilisation de phosphore blanc[2], qui semblent renvoyer aux calendes grecques toute perspective de retour de ses habitants dans la région.
En Syrie, la compétition pour l’hégémonie régionale
Au sein de ce Proche-Orient à feu et à sang, la Syrie n’est elle aussi pas en reste. Ce 18 août, l’aviation israélienne a bombardé l’aéroport militaire d’Abu Dhouhour, situé dans la province d’Idlib, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière turque. Si, depuis la chute du régime Assad, Israël occupe une partie du territoire syrien, multiplie les frappes le long de sa frontière septentrionale jusqu’à Damas et opère une stratégie de cooptation de la minorité druze dans la province de Soueïda, la localisation de cette frappe témoigne d’un élargissement de ses opérations. Surtout, selon le bureau du Premier ministre israélien, elles visaient à y empêcher le déploiement de forces turques. Ankara, qui a démenti une telle volonté, s’est abstenue de toute réponse militaire.
Sur le dossier syrien, la diplomatie étatsunienne est également aux avant-postes pour établir un mécanisme de désescalade. Son émissaire Tom Barrack, également ambassadeur des États-Unis en Turquie, avait obtenu en début d’année la création d’une « cellule de fusion » tripartie afin de superviser la situation sécuritaire et d’accueillir de nouvelles discussions sur le retrait des forces israéliennes. Mais le dispositif est resté lettre morte devant les réticences israéliennes, justifiées par des arguments d’ordre sécuritaire – contestables au vu des faibles capacités militaires du nouveau régime syrien – et des craintes invoquées vis-à-vis de la présence militaire turque sur le sol syrien.
Cette séquence s’inscrit également dans le cadre plus large de la rivalité croissante entre Ankara et Tel-Aviv afin de projeter leur influence dans la région, dans un contexte d’affaiblissement régional de l’Iran. La Turquie et la Syrie demeurent étroitement liées du fait de la géographie et d’enjeux politico-sécuritaires communs, notamment celui de la « question kurde ». Dans le même temps, le nouveau pouvoir en place à Damas est dépendant des monarchies pétrolières du Golfe, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, pour attirer des investissements vitaux à la reconstruction de son économie. Ce 7 août, la Turquie a d’ailleurs conclu un accord tripartite de « défense et d’assistance mutuelle en cas d’agression » avec l’Arabie saoudite et le Pakistan.
Dans ce contexte, le chef de la diplomatie syrienne s’est rendu à Islamabad dès le lendemain des frappes israéliennes pour discuter de coopération en matière de défense. Une configuration qui offre à Netanyahou un terrain de confrontation supplémentaire à l’approche du scrutin, ce dernier ayant déclaré vouloir combattre « l’axe émergent sunnite radical ».
L’escalade au service du calendrier électoral
Si ces trois fronts répondent chacun à des logiques propres, l’escalade qui s’y déploie simultanément n’est toutefois pas sans rapport avec le calendrier politique israélien. Fait révélateur, le parti politique de Netanyahou, le Likoud, a récemment déployé une affiche électorale associant les visages du guide suprême iranien Khamenei, du président turc Erdogan, du chef du Hezbollah et même du maire démocrate de New York Zohran Mamdani. Elle était accompagnée du message : « Ils veulent que Netanyahou perde. Ne les laissez pas gagner ».
Dans un scrutin qui s’annonce particulièrement disputé, cette stratégie électorale constitue un atout important pour le Premier ministre sortant qui veut ainsi se présenter comme un rempart face à des ennemis désignés comme autant de menaces pour Israël. Elle trouve également un écho dans les positions de l’aile la plus radicale de son gouvernement, avec laquelle Netanyahou s’est allié pour obtenir une majorité de sièges lors du dernier scrutin. L’influent ministre Itamar Ben Gvir, dirigeant du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, s’est dit favorable à « bombarder Beyrouth » et « écraser » le Liban, ou encore à assassiner « 30 à 40 » Gazaouis par nuit…
Il convient toutefois de souligner que le soutien à cette politique dépasse largement les seuls rangs de la coalition gouvernementale. De larges pans de la classe politique israélienne – et par extension de sa société – ne remettent pas fondamentalement en cause le recours à la force comme instrument de sa politique régionale. L’un de ses principaux adversaires, Gadi Eizenkot, a ainsi siégé au sein du cabinet de guerre de Netanyahou durant les premiers mois de l’offensive à Gaza et est l’un des artisans de la « doctrine Dahiyye[3] », déployée au Liban au début des années 2000 et qui prône l’utilisation disproportionnée de la violence sur
les installations civiles.
Les positions de l’ancien chef d’état-major au sujet de la politique régionale israélienne sont à cet égard particulièrement éclairantes. Gadi Eizenkot dénonce ainsi le cadre proposé par le « Board of Peace » à Gaza, accusant l’actuel gouvernement de vouloir « laisser le Hamas au pouvoir ». Au Liban, il prône une liberté d’action de l’armée israélienne qui ne se limiterait pas au Sud, mais qui comprendrait Beyrouth et sa banlieue. Par conséquent, du fait des positions maximalistes de l’establishment politico-militaire, la campagne électorale israélienne tend plutôt à favoriser une logique de surenchère.
Washington laisse Israël poursuivre son escalade
L’apparition du maire de New York sur l’affiche du Likoud peut enfin être lue comme le signe d’une préoccupation croissante autour de l’évolution du soutien américain à Israël. Mais les divergences récemment apparues entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou sur la conduite de la guerre en Iran ne doivent toutefois pas être assimilées à une rupture quant à la latitude laissée par Washington à l’hubris israélienne dans le reste de la région.
Au Liban, les récentes frappes meurtrières ont été indirectement justifiées par l’ambassadeur étatsunien, Michel Issa. À Gaza, l’émissaire Jared Kushner s’est contenté de demander à Netanyahou des « petites mesures » sur le dossier du désarmement du Hamas. En Cisjordanie, si l’ambassadeur des États-Unis Mike Huckabee a récemment qualifié les colons israéliens de « terroristes », Washington ne s’est pas ouvertement opposé au projet d’annexion « E1 ».
En Syrie, enfin, les réserves exprimées par Tom Barrack après les récentes frappes semblent surtout traduire la crainte d’un élargissement de la confrontation avec la Turquie, plutôt qu’un désaccord de fond sur la présence et les opérations militaires israéliennes en Syrie.
D’après le média Axios, l’administration Trump aurait d’ailleurs indiqué à Damas et Ankara qu’un règlement de la question serait plus facile à obtenir après les élections israéliennes. Ce qui laisse entendre que même Washington compose avec le calendrier politique de Netanyahou, quitte à lui laisser, de fait, le choix de l’escalade.
[1] Voir à cet égard l’ouvrage de deux journalistes du New York Times,Maggie Haberman et Jonathan Swan, Regime change: Inside the imperial presidency of Donald Trump. (Simon & Schuster, 2026)
[2] Le phosphore blanc est une substance chimique hautement inflammable. Classé comme arme conventionnelle, mais strictement encadré, il peut entraîner des conséquences désastreuses à long terme sur les sols agricoles.
[3] Du nom donné à la banlieue-sud de Beyrouth, dévastée par les bombardements israéliens lors du conflit de 2006 puis, de nouveau, fin 2024.
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Aboubakar Ouattara est conférencier, sémanticien des langues, de la communication verbale et non verbale, analyste en géopolitique et prospective. Il a dirigé le département de français de l’Université de Tromsø en Norvège. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage Prospective géopolitique française en Afrique Noire francophone postindépendance aux éditions L’Harmattan.
Pour vous, la période de De Gaulle à Chirac, donc de 1958 à 2007, a été l’âge d’or de la France-Afrique…
Oui. La triade terminologique âge d’or, âge d’argent et âge de plomb usitée dans le livre est inspirée d’Hésiode.[1] Elle nous a paru juste pour caractériser le continuum géopolitique de la France-Afrique, de De Gaulle à Chirac, puis de Sarkozy à Hollande, et enfin à Macron. La force de prestige sémantique de chacun des trois métaux est métaphoriquement associée à la période géopolitique qui lui correspond sur le continuum. Il suit de là que, du point de vue des intérêts de la France, de De Gaulle à Macron, l’histoire de la France-Afrique est celle d’une dégradation progressive en termes de tendance lourde. Que cette histoire soit dénommée France-Afrique, Françafrique, Afrique-France, Africa-France ou Africa Forward, le trait de sens fédérateur involué dans ces appellations est la relation de puissance qu’elles instituent entre les acteurs concernés : la France et les pays d’Afrique.
En termes de géopolitique, l’âge d’or de la France-Afrique signifie, pour la France, avoir le contrôle ; avoir la capacité effective d’exercer sur l’autre acteur les leviers du soft et/ou du hard power à disposition afin d’aligner ce dernier dans le sens des intérêts de la France, prioritairement. Il n’est pas déplacé de dire que, structurellement, ce contrôle a fonctionné à son rendement maximal de De Gaulle à Chirac « le dernier des gaullistes »[2], c’est-à-dire du deal de l’indépendance-association avec ses accords dits spéciaux au postulat et code de conduite géopolitiques énoncés par Chirac à l’endroit des dirigeants d’Afrique noire francophone : « Si vous voulez l’appui de la France, sachez respecter docilement les règles que vous savez »[3].
Peut-on parler de dégradation ou de renouvellement pour les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ?
Les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande accusent un renouvellement de surface sur fond de fidélité à l’esprit de l’âge d’or ; ce qui les a empêchés de favoriser une relation partenariale avec les pays d’Afrique noire francophone. Sinon, comment expliquer les écarts de comportements grossiers de la politique étrangère de la France sous chacun des deux quinquennats à l’endroit de ces pays — écarts qui sont des marqueurs et accélérateurs de la dégradation de la relation France-Afrique ? Les exemples sont légion. Du côté du quinquennat de Nicolas Sarkozy, on peut citer le non-respect de sa promesse de rupture, son discours à l’Université de Dakar, les interventions militaires au Tchad, en Côte d’Ivoire (et même en Libye étant donné les effets induits de cette dernière intervention sur l’espace africain francophone). Du côté du quinquennat de François Hollande, on peut citer son injonction aux dirigeants africains « à opérer l’inéluctable changement » ; ce qui a été vécu par certains d’entre eux comme « une greffe, un acte imposé ».[4]
Pour ces deux quinquennats, on ne peut pas parler de dégradation ou de renouvellement. Je parlerai de dégradation et de renouvellement. J’observe que le renouvellement est superficiel par rapport à la logique de l’âge d’or qui répond d’une tendance structurelle. Les marqueurs de dégradation sont réels. Ils nourrissent le dévissement de la France dans la relation. Et cela, dans un environnement stratégique global favorable aux pays africains quant à une refondation de la relation France-Afrique.
Qu’est-ce qui change avec Emmanuel Macron ?
Ce sont trois choses : 1. l’accélération de la dégradation de la relation en défaveur de la France ; 2. l’ampleur et l’intensité du rejet de la France par des dirigeants africains, par des élites africaines (intellectuelles, médiatiques, politiques), par des entrepreneurs africains face à la concurrence déloyale avec les grands groupes français, par une certaine classe moyenne africaine qui s’informe quotidiennement sur les relations entre la France et les pays africains et sur l’évolution des relations internationales et géopolitiques dans le monde, par une certaine classe populaire africaine connectée sur les réseaux sociaux et sur les chaînes de télévision satellitaires françaises ; 3. ce qui change c’est aussi l’itération des outrances verbales et non-verbales. Elles sont liées à la psychologie transgressive de Macron et sont légion. Elles incluent la convocation des présidents du G5 Sahel à Pau (16 décembre 2019 / 11 janvier 2020), l’accusation d’« ingratitude » portée contre les gouvernants africains lors de son discours aux ambassadeurs de France à l’Élysée (6 janvier 2025). Mais ne soyons pas dupes de ses outrances. Emmanuel Macron choisit ses victimes. Ses dérapages confirment son alliance avec le principe de l’âge d’or.
Pensez-vous que les 13 propositions d’Achille Mbembe donnent la possibilité d’une « conversion des regards » ?
Je pense que les 13 propositions ne donnent que la possibilité superficielle sans plus. L’état des regards, avant les 13 propositions, offre le constat d’un déséquilibre essentiel dans la relation, une inégalité structurelle. L’exégèse des 13 propositions censées favoriser la « conversion des regards » nous a conduit au statu quo ante. Ce constat confère au corpus des 13 propositions un rôle cosmétique :
L’angle mort du rapport d’Achille Mbembe réside dans son évitement à penser la question de la souveraineté des pays d’Afrique noire francophone hors d’un couplage inféodant avec la France. Achille Mbembe préfère intégrer la souveraineté de ces pays dans celle de la France et, au-delà, dans celle de l’Europe. Il croit au mariage du pot de fer avec le pot de terre et fait mine d’ignorer la mémoire de leur histoire partagée, historien de son état.
Les 13 propositions d’Achille Mbembe donnent la possibilité d’une « conversion des regards » qui est une conversion de surface du type des conversions où tout doit changer pour que rien ne change. Et à ce jeu de ruse géopolitique, la France (ses alliés avec) possède une expertise avérée. L’histoire de ses relations avec les États d’Afrique francophone regorge d’exemples. À titre d’illustration, pensons à la geste qui part du tournant vers les indépendances en juin 1943 (avec la Constitution du Comité français de Libération nationale à Alger sous l’autorité du Général de Gaulle) jusqu’au sommet Africa Forward en mai 2026. Passons-y la tenue de la Conférence africaine française de Brazzaville en janvier 1944, la Création de l’Union française en octobre 1946, le Vote de la loi-cadre, dite Defferre, en juin 1956, la Communauté franco-africaine créée dans le cadre de la nouvelle Constitution française en 1958 et l’accession massive aux indépendances en 1960. La liste intérieure à l’intervalle de temps choisi est plus longue… Rien que de la ruse géopolitique.
[1] In Les Travaux et les Jours, VIIIe siècle av. J.-C.
[2] Nous tenons cette périphrase de Dominique de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, Paris, 2016, p. 18 : « La foi inébranlable dans la vocation de la France et l’esprit de combat ont fait de lui, sur la scène internationale, le dernier des Gaullistes ».
On retrouve la même idée chez Francis Laloupo, France – Afrique. La rupture maintenant ?, Acoria éditions, Paris, 2013, p. 24 : « Après François Mitterrand, Jacques Chirac sera l’homme qui déploiera, jusqu’à la caricature, toutes les traditions et pratiques de la Françafrique. L’Histoire conférera à Chirac un statut particulier : celui du « dernier homme ». Le dernier chef d’État français à avoir placé l’Afrique au centre de ses œuvres présidentielles. » ; « Chirac sera donc le « dernier homme », le dernier de la génération des chefs d’État français à avoir mis au cœur de la gestion du pouvoir l’équation africaine » (ibid., p. 26) ; « Après le règne du dernier homme, Nicolas Sarkozy disposait des atouts nécessaires pour opérer la rupture générationnelle » (ibid., p. 27-28).
[3] Cité par Francis Laloupo, ibid., p. 24-25.
[4] Les segments guillemetés sont empruntés à Francis Laloupo, ibid., p.137.
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