Malgré l’annonce du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas le 10 octobre 2025, les violences n’ont pas cessé. Les frappes continuent de toucher des populations civiles palestiniennes, aggravant une situation humanitaire déjà dramatique. La bande de Gaza reste largement isolée de l’aide extérieure, rendant l’acheminement de denrées alimentaires, de médicaments et de matériel médical extrêmement difficile. À cela s’ajoutent les déplacements massifs de populations gazaouies, contraintes de fuir les zones de combat sur un territoire profondément dévasté par près de deux années de guerre. Face à cette crise, la réponse de la communauté internationale tarde à se faire entendre, soulevant des interrogations sur la capacité réelle des institutions internationales à protéger les populations civiles, à faire respecter le droit international et à créer les conditions d’une paix durable. La question palestinienne fait également débat au Parlement européen, où les positions des différents groupes politiques restent profondément divisées, dans un hémicycle où l’extrême droite est désormais fortement représentée. Dans ce contexte et en l’absence d’une réelle légitimité de l’autorité palestinienne auprès des Palestiniens, la perspective de la création d’un État palestinien semble s’éloigner davantage.
Quelle est l’évolution de la situation humanitaire dans la bande de Gaza ? La solution à deux États est-elle envisageable ? Quelle autorité peut légitimement représenter le peuple palestinien dans un contexte marqué par la fragmentation politique et territoriale ? Comment la question palestinienne est-elle traitée au Parlement européen ? Comment le conflit israélo-palestinien est-il traité dans les médias français ?
Autant d’enjeux abordés avec Rima Hassan députée européenne et juriste franco-palestinienne spécialisée en droit international.
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Geopolitical challenges have intensified the need to strengthen monitoring across defence supply chains. Rising military tensions, trade conflicts, and the shifting global power dynamics have increased exposure to disruptions, ranging from raw material shortages to exports of strategic components being restricted. This essay argues that the growing momentum for monitoring supply chains for security reasons should be strategically used to strengthen sustainability reporting. While enhanced supply chain oversight does not automatically generate more comprehensive data on environmental or other sustainability objectives, establishing structured monitoring systems lowers the administrative and practical barriers to integrating additional indicators. It is essential that monitoring should enhance defence readiness rather than weaken it. A phased integration over time can support supply chain security, but also environmental goals.
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À l’issue du quatrième cycle des négociations directes entre le Liban et Israël, débutées le 14 avril dernier à Washington, Tel-Aviv et Beyrouth ont convenu le mercredi 3 juin de la mise en œuvre d’un cessez-le-feu soumis à d’importantes conditions. Le contenu de cette déclaration pourrait bien marquer un tournant dans le conflit, tant par ses modalités que par ses zones d’ombre.
Le 3 juin, le département d’État étatsunien a publié une déclaration conjointe, dans le cadre des pourparlers directs engagés entre le Liban et Israël sous parrainage des États-Unis, convenant de la mise en œuvre d’un cessez-le-feu entre les deux pays. Pour autant, dès le lendemain de l’annonce, le sud du Liban et la région de la Bekaa ont de nouveau connu les tirs nourris de l’armée israélienne, faisant 8 morts et 15 blessés. Un bilan qui s’élève depuis le 2 mars dernier à 3 613 tués, 11 072 blessés et plus de 1,2 million de déplacés selon le bilan ministère de la Santé libanais en date du 7 juin.
Un cessez-le-feu conditionné et progressifCar, dans les faits, l’annonce parvenue depuis Washington n’a rien d’une trêve, elle relève plutôt d’un accord-cadre, assorti de conditions, visant à « progresser vers un accord global de paix et de sécurité ». Sa mise en œuvre demeure ainsi subordonnée à « l’arrêt complet des tirs du Hezbollah » et à l’évacuation de tous ses membres du sud du fleuve Litani. En revanche, aucune mention n’y est faite d’arrêt des frappes israéliennes, ni des modalités d’un éventuel retrait de son armée.
En sus, la déclaration précise la volonté des deux parties de progresser vers la création de « zones pilotes » dans lesquelles l’armée libanaise exercera le contrôle « à l’exclusion de tous les acteurs non étatiques ». En plus d’éluder l’occupation israélienne en mettant exclusivement l’accent sur le Hezbollah, cette mention laisse suggérer une dimension progressive et fragmentée de l’accord, dont les contours demeurent encore à définir.
Enfin, le document paraphé par Beyrouth se montre particulièrement vindicatif à l’égard du parti chiite, qu’il accuse de tenter de « prendre en otage le pays ». Il reprend également les propos du secrétaire d’État américain Marco Rubio, chargé de superviser les négociations, selon lesquels « le Hezbollah n’est pas seulement un ennemi d’Israël et des États-Unis, mais aussi un ennemi du Liban ».
Ainsi, le ton adopté dans la déclaration, son contenu déséquilibré ainsi que sa logique partielle et progressive ont suscité les critiques du Hezbollah qui, par la voix de son secrétaire général Naïm Qassem, l’a immédiatement fustigé. L’organisation, qui continue de mener une guérilla face à Israël au Sud, réclame quant à elle un cessez-le-feu global et rejette ce qu’elle considère être une « distinction entre le Sud et le reste du Liban » qui accorde à Israël la « liberté pour tuer ».
Assurer la sécurité d’Israël et extraire le Liban des autres canaux de médiationAu-delà de ces réactions, cette séquence met en lumière une évolution plus large du rôle joué par la diplomatie étatsunienne dans le dossier israélo-libanais. En novembre 2024, l’administration Biden avait parrainé un accord de cessez-le-feu entre les deux pays, prenant en charge la supervision de son mécanisme de surveillance. Par la suite, le mandat Trump a lui aussi été marqué par une forte et très intrusive implication diplomatique au Pays du Cèdre. Depuis, les émissaires se sont succédés, mais l’objectif est resté le même : capitaliser sur le revers militaire du Hezbollah pour obtenir son désarmement, voire son démantèlement, en misant à la fois sur la nouvelle équipe à la tête de l’exécutif libanais et sur la marge de manœuvre laissée à la force de feu israélienne.
La diplomatie américaine au Liban – et plus largement dans la région – reste largement orientée par une même boussole : la préservation des intérêts et de la sécurité d’Israël. Dès les premiers pourparlers directs tenus à Washington en avril dernier, le texte adopté faisait référence au droit d’Israël à « prendre, à tout moment, toutes les mesures nécessaires à sa légitime défense contre toute attaque planifiée, imminente ou en cours », ajoutant que ce droit ne serait pas remis en cause par la cessation des hostilités. Cette formulation, déjà présente dans l’accord de novembre 2024 et sa lettre annexe, accorde à Israël une liberté qui s’apparente à une forme de guerre préventive, pourtant prescrite par le droit international.
Résultat ? En seize mois de « trêve », Israël a commis plus de 10 000 violations selon l’ONU, dans un rapport datant de novembre 2025. Le Hezbollah, pour sa part, n’en avait commis aucune jusqu’au lancement de six missiles et huit drones à l’aube du 2 mars, précipitant une réponse dévastatrice de la part de Tel-Aviv, sous couvert de « légitime défense ». Aujourd’hui encore, les dirigeants israéliens revendiquent la même interprétation du cadre négocié, son ministre de la Défense affirmant que l’armée israélienne continuerait « d’opérer dans la zone de sécurité au sud du Liban et conservera sa liberté d’action militaire ».
Mais cette série de pourparlers révèle une évolution absente de l’accord de 2024. Elle traduit de la part de Washington une volonté d’isoler l’exécutif libanais des autres canaux de médiations, afin de l’inscrire dans un rapport de force nettement défavorable face à Israël. Le document affirme ainsi que tout accord doit être conclu directement entre les deux gouvernements, sous l’égide des États-Unis « et non par une voie parallèle ». Alors que le mandat de la FINUL arrive à son terme d’ici la fin d’année, les leviers de négociation du Liban pour préserver sa sécurité et son intégrité territoriale apparaissent de plus en plus limités.
De même, la déclaration conjointe vise à établir un processus libano-israélien autonome, distinct du dossier iranien. Téhéran, qui poursuit des discussions parallèles avec Washington au Pakistan, maintient qu’aucun accord ne pourrait être conclu sans un arrêt de l’offensive israélienne au Liban. Son attaque, le 7 juin, sur Israël en réponse aux frappes de Tel-Aviv sur la banlieue sud de Beyrouth, s’inscrit dans cette logique. Pour l’exécutif libanais, elle constitue une forme d’ingérence, le président libanais ayant récemment accusé l’Iran d’utiliser le Liban comme « une monnaie d’échange ». Pour le Hezbollah, les moyens coercitifs de l’Iran demeurent un avantage stratégique devant être mobilisé dans les négociations.
Un dispositif de gestion risquant d’alimenter les tensions internesEnfin, cet accord-cadre ne se limite pas à la seule question de la cessation des hostilités, mais esquisse les modalités de gestion de l’épineuse question des armes du Hezbollah, tout en maintenant des zones d’ombres autour de cette dernière. La référence à des « zones pilotes » dans lesquelles l’armée libanaise exercerait un contrôle exclusif, y reste dépourvue de calendrier et de mécanismes de supervision.
Le texte précise néanmoins que les États-Unis rappellent leur « intention de soutenir les Forces armées libanaises, afin de renforcer leurs capacités ». Il ajoute que cet engagement s’appuie sur des discussions entre les délégations militaires libanaise et israélienne autour d’un « cadre de sécurité » prévoyant « le démantèlement des groupes armés non étatiques et la prévention de leur réapparition ». Washington entend certainement jouer un rôle central dans ce dispositif encore non défini. En avril dernier, Marco Rubio déclarait à Fox News que son administration préparait un cadre pour soutenir « certaines » unités de l’armée libanaise en leur fournissant la formation, l’équipement et les capacités nécessaires pour « agir contre le Hezbollah ».
Une idée qui circule depuis quelque temps dans les cercles de réflexion étatsuniens, partant du principe que les difficultés de l’armée libanaise à désarmer le Hezbollah résultent davantage d’un manque de volonté que d’un manque de moyens, voire d’une inféodation de certains de ses hauts gradés au parti chiite. Cette vision occulte cependant le fait que tout processus coercitif de désarmement du Hezbollah par l’armée libanaise comporte des risques de guerre civile, comme ne cesse de l’avertir son commandant en chef Rodolphe Haykal. A fortiori, établir des distinctions entre les unités des Forces armées libanaises introduirait un facteur de discorde au sein de l’une des rares institutions du pays qui dépasse les clivages communautaires et dont le rôle est de garantir la paix civile. Toujours est-il qu’il existe à Washington une volonté manifeste d’accentuer la pression sur l’armée libanaise. Le 21 mai, le Trésor américain a annoncé des sanctions contre deux officiers libanais accusés d’avoir transmis des informations au Hezbollah.
Ainsi, loin d’avoir fait cesser le bruit du canon, la déclaration conjointe du 3 juin, par ses exigences asymétriques et les zones d’ombre qu’elle maintient sur la gestion de l’issue du conflit, tend plutôt à exacerber les divisions libanaises. Portée par l’exécutif et rejetée par le Hezbollah, elle cristallise la ligne de fracture entre les autorités officielles et le parti chiite. Naïm Qassem a qualifié le texte de « capitulation » et tenu les dirigeants libanais pour « responsables (…) des divisions internes ». Le président Joseph Aoun a quant à lui rétorqué que « le peuple libanais n’est pas votre peuple ». Une polarisation croissante dont il faudra observer l’évolution et qui, loin de renforcer l’État libanais, semble surtout consolider les positions israéliennes.
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C’est à Pascal Boniface, fondateur de l’IRIS et pionnier de la géopolitique du sport, que l’on doit cette formule devenue presque une évidence : « Le sport, c’est bien plus que du sport. »
La référence tutélaire reste les Jeux olympiques de 1936, organisés par l’Allemagne nazie pour offrir au monde entier la vitrine d’un Reich triomphant. Tout au long du XXe siècle et du premier quart du XXIe, les Coupes du monde, les Jeux olympiques et autres compétitions sportives ont servi de caisse de résonance à des régimes cherchant à projeter une image, à galvaniser un peuple, ou à envoyer un message.
La Coupe du monde 2026, qui s’ouvre le 11 juin aux États-Unis, au Canada et au Mexique, est sans conteste une édition unique dans l’histoire du football mondial. Unique par son format – 48 équipes pour la première fois, 104 matchs, une finale au MetLife Stadium dans la banlieue de New York le 19 juillet. Mais surtout unique par son contexte politique.
Car contrairement aux Coupes du monde précédentes organisées par des puissances désireuses de soigner leur image internationale – Russie en 2018, Qatar en 2022 – celle-ci ne sert pas de vitrine à l’Amérique de Trump. L’Amérique de Trump se moque bien de ce que le monde pense d’elle, tant qu’elle pense encore le dominer.
Non, c’est sur le plan de la politique intérieure que ce Mondial revêt une importance capitale pour le président américain.
Première raison : Donald Trump a besoin de victoires. Un Trump fragilisé comme il ne l’a jamais été sur la scène nationale – humilié par une guerre en Iran qu’il a déclenchée contre l’avis de son vice-président, de ses généraux et de sa propre base MAGA – voudrait bien surfer sur quelques succès sportifs pour regonfler les sondages avant les midterms de novembre.
Si l’équipe américaine enchaîne les victoires, il ne manquera pas de se gargariser de ces champions représentatifs de « la nouvelle Amérique qui gagne ». Mais si elle se fait éliminer dès le premier tour, Donald Trump le prendra comme une insulte personnelle. Les footballeurs ne seront pas sacrifiés aux dieux comme dans l’Antiquité, mais nul doute qu’ils seront insultés sur Truth Social.
Seconde raison, plus subtile : la question iranienne. Depuis le début, Donald Trump a transformé la participation de l’Iran au Mondial en feuilleton politico-diplomatique. En mars, il déclarait que les joueurs iraniens ne seraient pas « en sécurité » sur le sol américain. L’Iran menaçait de ne pas venir. La FIFA s’affolait. Infantino courait à la Maison-Blanche. Finalement, les joueurs ont obtenu leurs visas – mais une quinzaine d’accompagnants se les sont vus refuser, dont le président de la fédération iranienne Mehdi Taj, ancien commandant des Gardiens de la Révolution, considérés comme organisation terroriste par Washington. L’Iran va s’entraîner à Tijuana, au Mexique, avant de disputer ses matchs à Los Angeles et Seattle.
Le calcul de Trump est transparent : en laissant les joueurs venir tout en barrant la route aux « Gardiens de la Révolution », il se pose en chef magnanime, mais aussi inflexible, vis-à-vis de ses propres partisans et de la population étatsunienne qui lui reprochent la guerre. Et il nourrit secrètement l’espoir que certains joueurs, libérés de leur encadrement politique habituel, demandent l’asile politique aux États-Unis.
Ce serait pour lui un moment de triomphe absolu – des Iraniens fuyant le régime qu’il combat, en direct sur les pelouses américaines. Peu importe que cela risque de faire capoter un éventuel accord de paix qu’il cherche désespérément à conclure. Trump n’a jamais été embarrassé par ses propres contradictions.
Il est même possible sur le papier que les États-Unis et l’Iran se retrouvent en phase éliminatoire à Dallas le 3 juillet. Un match qui, dans ce contexte, aurait une portée politique sans précédent dans l’histoire des Coupes du monde.
Pascal Boniface avait raison. Le sport est bien plus que du sport. Et dans l’Amérique de Trump, la Coupe du monde 2026 est bien plus qu’une compétition de football. C’est un terrain de jeu politique, un instrument de propagande intérieure, un feuilleton diplomatique, et peut-être, si les astres s’alignent pour le 47e président américain, une machine à produire des réfugiés iraniens en direct sur les écrans américains.
Le coup d’envoi est dans quelques jours. Le spectacle, lui, a déjà commencé.
Romuald Sciora, essayiste franco-américain, est directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS. Dernière publication : America 250, une histoire graphique des États-Unis, vol. 1, Né dans le sang (éditions Point Nemo).
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L’abandon du système de combat aérien futur (SCAF), programme en coopération entre la France, l’Allemagne et l’Espagne, annoncé par l’Allemagne le 9 juin 2026 n’est pas une surprise, tant nous connaissons, depuis déjà plusieurs années, les difficultés d’entente de la France et de l’Allemagne et surtout des deux principaux industriels Dassault et Airbus. Nous pouvons même parler d’une « chronique d’une mort annoncée ».
Face à cet échec, il est nécessaire de revenir sur différents aspects et d’éviter des amalgames tels que « la coopération en matière d’armement ne marche pas » ou « on ne peut pas travailler avec les Allemands, ce ne sont pas des alliés fiables ».
Parmi ces aspects, trois sont identifiés et doivent être analysés séparément.
L’échec de la coopération sur un programme d’armement : les deux péchés originelsLes causes de cet échec résident d’abord dans le fait que la France et l’Allemagne ont pris le 13 juillet 2017 une décision politique de lancer le programme sur la base d’un accord de partage des tâches 50/50 avec une direction française, sans se poser la question de la faisabilité d’un tel schéma. Coopérer sur un programme d’armement n’est pas une chose aisée. Cela nécessite de connaître les compétences des différents industriels, afin de procéder à une répartition rationnelle des tâches des uns et des autres. Le schéma de répartition 50/50 devait donc, sans doute, être aménagé sur le volet avion de combat, qui n’était qu’un des sept piliers du SCAF, afin de rééquilibrer ce partage au profit de Dassault, qui détenait le plus de compétences dans ce domaine. Or, cette éventualité se heurtait à l’accord politique qui avait été passé initialement. La première erreur commise était donc d’avoir fait une annonce politique sur cette coopération avant d’envisager les conditions nécessaires pour que cette coopération puisse fonctionner.
Mais au-delà de cette question du partage, une coopération d’une telle ampleur nécessite surtout que les maîtres d’œuvre industriels, en l’occurrence Dassault et Airbus, partagent des intérêts stratégiques communs dans le futur. Cela aurait été le cas si ces deux entreprises avaient envisagé dès l’origine de créer une société commune pour gérer ce programme, voire une entreprise d’aéronautique militaire commune. Ce projet n’existait pas et Dassault s’y serait opposé, alors qu’Airbus aurait envisagé sans doute une absorption de Dassault. Si le désaccord est donc bien de nature industrielle, les gouvernements allemands et français auraient dû dès l’origine identifier cette menace qui planait sur le SCAF et tenter d’y remédier. Le communiqué allemand annonçant la mort du SCAF parlant « de constat partagé que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun. Ils reconnaissent cette réalité ». Cela traduit également l’incapacité des deux gouvernements à vouloir ou pouvoir remédier à cette menace qui planait dès l’origine sur le SCAF. En cela, ils sont autant fautifs que les industriels.
L’échec lié à la conception même du SCAFDès l’origine, une coopération portant sur un système de combat aérien futur intégré est envisagée, et non sur un simple avion de combat. En soit l’approche était bonne, car il est nécessaire aujourd’hui d’intégrer tous les composants du combat aérien qui vont comprendre un avion piloté, mais aussi des engins non pilotés, un cloud combat et de l’intelligence artificielle, et cela pour assurer la défense du continent européen. Le problème est qu’en procédant ainsi on complexifiait davantage la coopération qui avait été construite selon un schéma rigide. Il était de plus nécessaire de prendre en compte les spécificités des politiques de défense des États coopérants, en l’occurrence le fait que la France est une puissance nucléaire, et que l’avion devait se poser sur un porte-avions. Des solutions étaient sans doute possibles en changeant la structure même de la coopération mais aucune solution ne semble avoir été trouvée. À cela, il faut ajouter le fait que la guerre en Ukraine a sans doute fait évoluer les besoins.
L’échec du SCAF est un échec politique majeur pour l’EuropeEn 1985, François Mitterrand s’était adressé à Helmut Kohl en ces termes à la suite de l’échec du projet d’avion de combat européen : « Je tiens à rappeler qu’à mes yeux la construction d’une aéronautique militaire commune est un projet fondamental pour la sécurité et la défense, comme d’ailleurs pour l’avenir technologique et industriel de l’Europe. Je ne puis que regretter l’échec récent du projet unique d’avion de combat européen ».
Quarante ans plus tard, nos dirigeants n’ont pu avancer en ce sens, et ils doivent prendre conscience de la gravité de la décision prise qui restera comme un échec majeur de la construction d’une Europe de la défense, au moment où nous en avons le plus besoin. Il est inutile de dire que nous devons être plus autonome vis-à-vis des États-Unis parce qu’ils nous le demandent : Français comme Allemands doivent être conscients qu’en agissant séparément, il est illusoire d’atteindre un tel objectif.
On peut penser à ce niveau qu’un certain manque de flexibilité de la France, souvent interprété comme de l’arrogance en Allemagne, couplé avec le sentiment allemand qu’avec de l’argent on peut tout faire[1], et surtout ne plus dépendre des Français, a conduit à cet échec. Signe de l’ampleur du divorce, l’arrêt du SCAF n’a même pas fait l’objet d’un communiqué commun, le chancelier allemand Merz prenant l’initiative d’annoncer seul la rupture. Dans un article sur la coopération industrielle de défense franco-allemande publié il y a six ans avec Christian Mölling, nous listions tous ses écueils et les moyens d’y remédier. Depuis rien n’a été fait et nous avons même régressé. L’histoire jugera les conséquences d’un tel échec.
[1] Le budget de défense de l’Allemagne sera le double du budget français en 2029
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Dans cette série consacrée à la Coupe du monde 2026, Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Sport et géopolitique, analyse les enjeux géopolitiques qui entourent l’organisation du tournoi ainsi que la stratégie politique de Donald Trump pour faire du Mondial 2026 un levier de puissance pour les États-Unis.
La Coupe du monde de football masculine, à la dimension continentale, se déroulera du 11 juin au 19 juillet 2026, et pour la première fois de son histoire, sera organisée par trois pays : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Au-delà de sa dimension sportive, un événement de cette ampleur participe au rayonnement international des États qui l’accueillent. Dès lors, Donald Trump entend faire du Mondial 2026 une vitrine de la puissance américaine et de son leadership sur la scène internationale. Le soutien de la FIFA, dont le président américain bénéficie, interroge sur la place accordée aux États-Unis au sein d’une compétition pourtant organisée par trois pays hôtes. De même, cette compétition intervient dans un contexte marqué par le durcissement des politiques migratoires américaines, le renforcement des contrôles aux frontières et les restrictions de visas. Des politiques qui entrent en contradiction avec les valeurs d’ouverture, de coopération et d’universalité que la Coupe du monde prétend incarner en rassemblant des peuples, des cultures et des supporters venus du monde entier.
La Coupe du monde 2026 peut-elle devenir un instrument de puissance au service de l’administration Trump ? Dans quelle mesure le rapprochement entre la FIFA et la Maison-Blanche participe-t-il à la politisation de l’événement ? Comment concilier les valeurs d’ouverture et d’universalité portées par le football avec les restrictions migratoires mises en place par les États-Unis ? Et que révèle le Mondial 2026 des relations entre sport, pouvoir et géopolitique ?
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Karim Émile Bitar, chercheur associé à l’IRIS, autour de la situation au Liban alors qu’Israël continue à frapper le Sud du pays malgré le cessez-le-feu conclu le 4 juin dernier.
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À quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, un nouveau scandale entache l’organisation de l’événement. Omar Abdulkadir Artan, 34 ans, nommé meilleur arbitre de l’année par la Confédération africaine de football (CAF) en 2025, s’apprêtait à devenir le premier Somalien à officier lors d’une phase finale.
Sélectionné après un processus rigoureux, il incarnait l’espoir d’une Somalie, 198ᵉ au classement FIFA, de briller indirectement sur la scène mondiale. Pourtant, malgré un visa en règle et un passeport diplomatique, il a été refoulé à son arrivée aux États-Unis, expédié vers Istanbul sans explication valable.
Cette décision s’inscrit dans la ligne radicale de Donald Trump contre les migrants et les pays qu’il méprise ouvertement. La Somalie, qu’il a qualifiée de « pays pourri » et de « pire pays du monde », est dans son viseur. Omar Abdulkadir Artan n’est pas rejeté pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il est : un Somalien. Un acte raciste assumé, qui humilie non seulement un homme, mais également la FIFA, l’Afrique, et les valeurs mêmes du sport.
La FIFA, sous la direction de Gianni Infantino, a cédé sans protester. Une passivité qui interroge : jusqu’où iront les concessions de la FIFA pour ne pas froisser le pays hôte ? Cette soumission contraste avec des précédents où des instances sportives, comme l’UEFA sous Michel Platini, ont su imposer le respect de leurs principes.
Mon analyse dans cette vidéo.
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Alors qu’un retour au calme semblait se dessiner au Proche-Orient, les tensions repartent à la hausse. Après des tirs de missiles iraniens interceptés par Israël, l’État hébreu a répliqué malgré les appels à la retenue de Donald Trump. Une séquence qui met en lumière des divergences de plus en plus visibles entre Washington et Tel-Aviv.
D’un côté, Trump cherche à obtenir une désescalade, alors que le conflit pèse sur sa popularité et sur l’économie américaine. De l’autre, Benyamin Netanyahou estime qu’aucune sortie de crise n’est possible sans garanties sur la menace iranienne et la neutralisation durable du Hezbollah au Liban. Donald Trump est allé jusqu’à qualifier le Premier ministre israélien de « complètement fou », affirmant que sans lui ce dernier « serait en prison ».
Cette situation révèle-t-elle une véritable fracture entre les États-Unis et Israël ou seulement des désaccords tactiques ? Jusqu’où Trump est-il prêt à aller pour imposer sa ligne à son principal allié au Moyen-Orient ? Et si Israël décidait de poursuivre sa stratégie en allant à l’encontre de la position des États-Unis, cela pourrait-il remettre en cause l’autorité du président américain ?
Mon analyse dans cette vidéo.
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Le 17 mai 2026, l’OMS a déclaré que l’épidémie d’Ebola sévissant dans l’est de la République démocratique du Congo et se maintenant en Ouganda représente « une urgence de santé publique de portée internationale », suivie le lendemain par l’Africa CDC (Center for Disease Control and Prevention). Le 5 juin, les deux institutions ont lancé un plan conjoint de riposte de six mois et un appel à mobiliser 518 millions de dollars. Causée par la rare souche Bundibugyo, sans vaccin ni traitement homologué, cette 17ᵉ épidémie frappe une région ravagée par les conflits et déstabilisée par la recomposition de l’aide américaine. Cette crise intervient dans un contexte déjà marqué par une forte instabilité dans le pays dû à la présence de nombreux groupes armés et des violences persistantes. Comment cette épidémie risque-t-elle d’aggraver les fragilités sécuritaires et humanitaires de l’est de la RDC et de compliquer l’accès aux soins des populations ? Quels risques fait-elle peser sur les équilibres régionaux en Afrique centrale ? Enfin, que révèle la résurgence d’Ebola des capacités actuelles de la communauté internationale à répondre aux crises sanitaires majeures ? Le point avec Fatou Élise Ba, chercheuse à l’IRIS, en charge du Programme Sécurité humaine.
Dans un contexte marqué par les conflits armés, l’instabilité politique ainsi qu’une forte fragilité économique et sociale, notamment dans l’est de la République démocratique du Congo, comment l’épidémie d’Ebola affecte-t-elle la stabilité interne des zones touchées et complique-t-elle la mise en place de dispositifs sanitaires garantissant l’accès des populations aux soins ?
Cette nouvelle vague d’Ebola arrive dans une zone de crise multiple et structurelle. Touchant principalement la République démocratique du Congo, il s’agit de la 17ᵉ épidémie depuis 1976 (première identification du virus, à Yambuku), et cette fois de la souche Ebola Bundibugyo. À l’heure actuelle, même si des traitements font l’objet de tests, il n’existe ni vaccin ni traitement homologué contre cette souche, qui peut tuer une personne sur deux infectées. Les régions de l’est de la RDC, le Nord et le Sud-Kivu ainsi que l’Ituri, sont particulièrement vulnérables à la propagation des épidémies. L’année dernière, l’ONU a signalé l’une des plus graves épidémies de choléra depuis 25 ans. Par ailleurs, depuis 2020, la propagation du Mpox y est particulièrement massive depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de l’épidémie, est l’une des provinces les plus troublées de la RDC, mal desservie par les routes, en proie aux violences de groupes armés, et où près d’un million de déplacés s’entassent dans des camps. La crise sanitaire se superpose donc à une crise humanitaire et sécuritaire préexistante. Cela s’explique par un contexte d’instabilité et de conflit endémique, particulièrement intense depuis l’offensive du M23 en 2023. Les populations locales sont plongées dans un climat d’instabilité au quotidien, marqué par des déplacements internes réguliers et des conditions de promiscuité dans des camps totalement surpeuplés. Réunies, ces conditions favorisent la résurgence d’agents pathogènes et leur propagation rapide. Par ailleurs, la situation de crise complexe que traverse l’est de la RDC, avec quelques rares périodes d’accalmie, a fortement fragilisé le tissu social et les services de santé, qui ne peuvent à l’heure actuelle répondre aux besoins vitaux des populations locales, ce qui induit une logique de dépendance structurelle à l’aide étrangère occidentale. À noter que la violence systémique impulsée par les vagues de conflits qu’a connues la zone Est de la RDC a participé à déprioriser la santé et à systématiser la violence, particulièrement envers les femmes et les enfants. Un contexte précaire dans lequel une épidémie de grande envergure vient se superposer et aggraver la crise, dans un climat d’effondrement sécuritaire.
Le ministre de la Santé congolais, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a déclaré qu’« Ebola était une urgence absolue ». Selon les données nationales, au 31 mai 2026, on dénombrait 282 cas confirmés dont 42 décès, après l’enregistrement de 19 nouveaux tests positifs. De son côté, l’OMS indiquait au 1ᵉʳ juin que 349 cas suspects étaient sous surveillance, en attente de résultats, principalement dans la province de l’Ituri, et plus précisément dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia s’est rapidement trouvé en situation de débordement, contraignant à monter des centres d’accueil en périphérie et en zone rurale. Néanmoins, le rétablissement de quatre soignants infectés offre une lueur d’espoir. Au 5 juin 2026, la pression sur le système de soins s’est encore accentuée, selon certaines sources locales, environ six centres de santé de Bunia ont été temporairement fermés pour désinfection. Une mesure qui réduit d’autant la capacité d’accueil de la ville et inquiète notamment les femmes enceintes venues consulter, certains malades souffrant d’autres pathologies n’ayant reçu que des soins minimaux avant d’être réorientés ou renvoyés chez eux. De surcroît, face à la propagation d’Ebola, les services de santé, devant s’adapter rapidement, se voit désorganisé et restreignant aussi l’accès aux soins courants.
Ce qui pose véritablement problème, c’est le manque de riposte coordonnée de la part de Kinshasa, dans une zone partiellement occupée par le proxy rwandais qu’est le M23 et où de nombreux groupes armés prolifèrent pour des raisons extractives. On retrouve ici un même problème récurrent, celui du contrôle de l’unité nationale dans un pays de près de 100 millions d’habitants et de l’efficacité des services sociaux et sanitaires de base. Dans les zones contrôlées par le M23, plusieurs cas ont également été décomptés. Dans la mesure où le gouvernement congolais n’a pas coordonné la riposte sanitaire avec les groupes armés occupant illégalement le territoire, le risque de propagation épidémique reste entier. Si des négociations sont possiblement en cours selon certaines informations, elles n’ont pas encore permis d’instaurer le cadre de coordination sanitaire nécessaire à une riposte efficace sur la zone. La fragmentation territoriale à l’Est empêche une réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola seraient en cours d’installation à Goma, chef-lieu tenu par le M23/AFC, avec des capacités d’accueil limitées, et le groupe armé affirme avoir pris la mesure de la situation et mis en place des plans de contingence sanitaire. L’épidémie progresse donc aussi dans des zones tenues par la rébellion. Alorsqui pilote la santé publique quand l’État n’a plus le monopole territorial ?
À cela s’ajoutent les résistances communautaires, comme lors des épisodes de 2018-2020, l’acceptation de la riposte est loin d’être acquise. Une manifestation anti-riposte à Rwampara a dégénéré jusqu’à l’incinération du corps d’un cas suspect. Méfiance et hostilité envers les équipes médicales sont des variables de stabilité à part entière. Les résistances communautaires s’inscrivent dans une logique culturelle. Le refus des autorités sanitaires de restituer les corps des personnes décédées d’Ebola à leurs familles est vécu comme une violence symbolique insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, notamment la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt, constituent un impératif spirituel. Or ce sont précisément ces pratiques qui représentent l’un des principaux vecteurs de transmission du virus Ebola.
Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu s’enracine dans une suspicion structurelle, héritée de décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. Ainsi, la riposte sanitaire est facilement assimilée à une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et conspirationnisme.
L’épidémie d’Ebola peut-elle avoir des conséquences durables sur les relations entre la RDC et ses pays voisins ? Dans quelle mesure cette crise risque-t-elle de fragiliser la stabilité régionale en Afrique centrale ?
D’emblée, on se situe dans une situation de forte tension et de concurrence extractiviste entre la RDC et ses pays limitrophes à l’est, notamment le Rwanda, mais pas uniquement, avec des relations parfois en dents de scie avec l’Ouganda. Aussi, lorsqu’une épidémie de ce type se propage dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central, rendant difficile une riposte coordonnée à l’échelle nationale, la réponse doit être transrégionale, voire continentale. À l’heure actuelle, l’Africa CDC (Center for Disease Control and Prevention), bras opérationnel sanitaire de l’UA en matière d’identification des foyers épidémiologiques, a indiqué qu’une dizaine de pays vulnérables pourraient être touchés par l’épidémie, à savoir le Soudan du Sud, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie, l’Éthiopie, le Congo-Brazzaville, le Burundi, l’Angola, la Centrafrique et la Zambie, en plus de la République démocratique du Congo et de l’Ouganda, déjà touchés avec sept cas. Il faut toutefois noter que la capacité de riposte est très hétérogène d’un pays à l’autre. Le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé et de surveillance relativement plus solides, le Kenya ayant d’ailleurs commencé à installer des structures de quarantaine dédiées, tandis que la Centrafrique reste l’un des États les plus fragiles du continent et largement dépendante de l’aide extérieure. Quant au Soudan du Sud, il cumule une grave crise interne et les répercussions de la guerre au Soudan voisin.
Par définition, une épidémie ne connaît pas les frontières artificielles, elle touche les êtres vivants, quel que soit leur statut. Certains sont plus vulnérables que d’autres, notamment les plus pauvres, et tout particulièrement dans des conditions où les frontières sont extrêmement poreuses. Selon l’OMS, des cas importés de l’Ituri ont gagné le Nord-Kivu ainsi que Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs revenant de RDC ont été confirmés positifs, dont l’un est décédé. Un cas a par ailleurs été signalé au Sud-Kivu, d’après le porte-parole du M23, le malade venait de Kisangani, dans la province de la Tshopo. Cette dynamique s’accompagne de fermetures de frontières et de tensions diplomatiques, sans parler des conséquences économiques qui risquent d’être majeures. Face au risque, l’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026. Le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures, prises unilatéralement, viennent percuter des relations bilatérales avec la RDC déjà extrêmement tendues.
S’y ajoute l’enchevêtrement avec le conflit à l’Est, qui participe directement à la diffusion de l’épidémie. Celle-ci progresse dans des zones comme Goma, prise fin janvier 2025, et Bukavu, tombée en février 2025, fait redouter un embrasement régional. La santé devient ainsi un terrain supplémentaire de la rivalité Kinshasa-Kigali, le M23 s’imposant comme acteur de santé publique de facto dans les territoires qu’il contrôle. Face à ce risque transfrontalier, la Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses États membres à activer leurs réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières, et a tenu une réunion ministérielle extraordinaire de ses ministres de la Santé les 1er et 2 juin 2026. Selon les sources officielles, à l’issue de cette réunion, les ministres se sont engagés à harmoniser les contrôles sanitaires aux points d’entrée, sans fermer les frontières, de créer un groupe de travail technique régional pour coordonner la surveillance, et de renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.
Les crises sanitaires comme Ebola révèlent-elles les limites actuelles du système international d’aide humanitaire, notamment à la suite de la suppression des financements de l’USAID ? Quel rôle jouent aujourd’hui les organisations internationales, comme l’OMS et les ONG, dans la gestion de cette crise ?
Ajouté à un contexte d’instabilité régionale, il s’agit d’une épidémie qui intervient dans un contexte où la riposte risque d’être affaiblie en amont par la recomposition de l’architecture de l’aide étatsunienne. Les coupes spécifiquement sur l’aide sanitaire, ont été « quadripartites » à partir de janvier 2025 : retrait de l’OMS, dissolution de l’USAID, réductions au CDC, et baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda, affaiblissant les systèmes vitaux pour répondre à de telles flambées épidémiques. Des experts estiment même que ces coupes ont pu retarder la détection de l’épidémie.
Aujourd’hui, la RDC a conclu un accord bilatéral avec les États-Unis (tout comme le Rwanda et l’Ouganda), dans une logique « America First » assumée. Une partie des financements santé a été transférée au Département d’État via ce nouvel accord, qui promet 900 millions de dollars sur cinq ans, dans une dynamique de conditionnalité extractive et une bascule du multilatéralisme vers le bilatéralisme transactionnel entre les États-Unis et la RDC. Plus précisément, cette recomposition, portée par le nouveau positionnement américain, n’est pas pleinement maîtrisée, puisque face à cette résurgence d’Ebola, la réponse américaine s’avère tardive et hors cadre onusien. Par ailleurs, on observe une dépriorisation des principes humanistes et solidaires dans la manière d’appréhender la riposte à cette épidémie. L’objectif est d’abord de protéger les Américains. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence et annoncé le financement de jusqu’à 50 cliniques, mais, du fait du retrait de l’OMS, il n’a pas indiqué vouloir soutenir une riposte pilotée par l’OMS, en rupture avec les pratiques passées. Les États-Unis s’étant retirés de l’OMS, le fonds d’urgence de l’Organisation (CFE) est donc fragile opérationnellement, les autres donateurs ne parvenant pas à combler le vide laissé par le retrait américain.
Dans ce contexte, la riposte doit être activée par les institutions nationales des pays les plus touchés, avec un appui de l’OMS et des organisations non gouvernementales, vu le niveau de propagation du virus, alors même que leurs moyens ont été réduits par le retrait américain et qu’elles opèrent dans un environnement sécuritaire hostile. L’OMS, dont c’est le mandat, a déclaré l’épidémie urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) et coordonne la réponse ; le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), l’agence sanitaire de l’Union européenne, a publié une évaluation des risques, pour appuyer la coordination de la riposte, notamment auprès de l’Africa CDC. Sur le terrain, les ONG médicales telles que Médecins sans frontières ou encore ALIMA (The Alliance for International Medical Action) ont déployé des équipes de soins. Enfin, la Croix-Rouge de la RDC mobilise ses volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés, la communication sur les risques et l’engagement communautaire. Néanmoins, la réponse humanitaire demeure bien trop limitée pour endiguer l’épidémie.
Du côté de la réponse continentale, l’Africa CDC et l’OMS ont annoncé le 5 juin 2026 un plan conjoint de riposte de six mois, couvrant la période de juin à novembre 2026, et lancé un appel à mobiliser 518 millions de dollars pour soutenir les pays africains dans la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie. Articulé autour du principe opérationnel « un plan, un budget, une équipe » défendu par le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, ce plan se veut une réponse coordonnée, placée sous la direction des pays touchés. Il s’agit d’un appel de fonds reposant sur l’OMS, l’Africa CDC et leurs partenaires (UNICEF, HCR, PAM, IFRC, FIND), les agences onusiennes, les gouvernements africains et les bailleurs internationaux. Pour l’instant, seuls 315,8 millions ont été promis, en deçà même de l’objectif de mettre un seul plan coordonné.
De plus, si ce plan co-coordonné montre que des premiers éléments de réponse semblent pilotés à l’échelle continentale, elle met aussi structurellement en évidence une stratégie hybride de plusieurs États africains. D’un côté, les pays signent des accords bilatéraux, notamment avec les États-Unis, sous forme d’aide conditionnée par les bailleurs, pour soutenir leurs systèmes de santé et lutter contre les maladies infectieuses ; de l’autre, ils démontrent leur capacité à se coordonner face à une crise majeure à travers des mécanismes multilatéraux. L’avenir dira si cette articulation portera ses fruits sur la durée.
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Longtemps reléguées au second plan dans les analyses économiques, les matières premières sont aujourd’hui revenues au cœur des enjeux stratégiques mondiaux. La multiplication conflits et des tensions géopolitiques rappellent à quel point les économies mondiales demeurent dépendantes de l’accès aux ressources naturelles et du bon fonctionnement des chaînes d’approvisionnement. La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont démontré qu’un point de passage stratégique constitue bien plus qu’un enjeu régional et peut affecter l’ensemble de l’économie mondiale. De même, les matières premières occupent une place déterminante dans la transition énergétique, notamment pour l’accès aux métaux indispensables à la production et au stockage de l’électricité. Enfin, elles constituent un enjeu majeur de souveraineté économique et industrielle. La sécurisation des approvisionnements est devenue une priorité stratégique pour les États qui cherchent à limiter leurs vulnérabilités et à renforcer leur autonomie. Dans ce contexte, les matières premières apparaissent comme un élément déterminant dans les rapports de force et les équilibres économiques et géopolitiques mondiaux.
Dans quelle mesure les matières premières constituent-elles encore un véritable levier de puissance pour les États ? Quels sont les métaux et minerais devenus stratégiques dans le cadre de la transition énergétique et de la révolution numérique ? L’abondance de ressources naturelles est-elle un atout pour le développement ou peut-elle se transformer en « malédiction des matières premières » pour les pays producteurs ? Comment les grandes puissances, notamment la Chine, sont-elles parvenues à sécuriser leurs approvisionnements ? Dans quelle mesure l’intelligence artificielle pourrait-elle redéfinir le marché des matières premières ?
Autant d’enjeux abordés avec Philippe Chalmin, économiste et historien, spécialiste des marchés de matières premières, à l’occasion de la publication de la 40e édition du rapport Cyclope (Éditions Economica, 2026).
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Longtemps perçu comme une ressource banale, abondante et sans valeur stratégique, le sable est devenu en quelques décennies une matière première au cœur des dynamiques de développement économique, de puissance territoriale et de conflictualité environnementale. Ressource indispensable à la construction des infrastructures, au fonctionnement des industries de pointe et, plus récemment, à certaines pratiques agricoles innovantes, il constitue aujourd’hui l’un des piliers matériels du développement humain.
Le texte dont est tirée cette note est publié dans son intégralité dans Le Déméter 2026.
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This paper argues that Europe’s renewed focus on defence since Russia’s invasion of Ukraine has exposed and, in many cases, extended deep structural dependencies, particularly on the United States. It contends that traditional notions of strategic autonomy are no longer viable in an era defined by complex, globalised and commercially-driven supply chains. Instead, the paper proposes a more pragmatic framework in which autonomy is achieved through the management, rather than elimination, of dependencies. The paper introduces the concept of “strategic indispensability” as a novel way forward. In so doing, the paper calls for Europe to cultivate critical capabilities and leverage asymmetric interdependence to enhance both resilience and influence. Ultimately, the paper argues that European defence policy should shift from a form of reactive dependency to the proactive shaping of interdependencies that align industrial policy, capability development and partnerships to strengthen Europe’s position within global defence ecosystems.
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La désinformation climatique est intégrée comme outil dans le cadre de la guerre informationnelle. À ce titre, l’information climatique est manipulée, notamment par des acteurs étatiques, afin de nuire ou tromper d’autres Etats. Les conséquences de la désinformation climatique sont nombreuses, sociales, politiques, diplomatiques ou encore sécuritaires. Ainsi, certains cadres se structurent aujourd’hui pour lutter contre ce phénomène et ses nombreuses répercussions.
Tour d’horizon sur la dimension géopolitique et sécuritaire de la désinformation climatique et de sa prise en compte par les institutions avec Katharina Zügel, directrice des politiques publiques au sein du Forum sur l’information et la démocratie.
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La publication de l’encyclique Magnifica Humanitas par le pape Léon XIV marque une étape importante dans l’évolution récente de la doctrine sociale et internationale de l’Église catholique. Pour la première fois, un texte magistériel d’une telle ampleur place explicitement l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, la gouvernance algorithmique, la transformation du travail, les mutations de la guerre et les nouvelles formes de souveraineté technologique au cœur d’une réflexion systématique sur l’avenir de la civilisation contemporaine. L’intelligence artificielle n’y apparaît pas comme une simple innovation technique supplémentaire, mais comme une mutation anthropologique et géopolitique comparable, dans ses effets structurels, à la révolution industrielle du XIXe siècle.
À téléchargerL’article Le Vatican, l’intelligence artificielle et la nouvelle géopolitique de la médiation est apparu en premier sur IRIS.
Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Elgas, écrivain et chercheur associé à l’IRIS, autour de la rupture politique entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre, Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale.
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1/ L’occidentalisme cherche une puissance sans limite…
La démesure, l’extension sans limites de la puissance, couplée à la suffisance de la suprématie et au vertige de l’accélération, rendue possible notamment par les technologies numériques et l’IA, témoignent de notre temps du monde. Celui de la revanche des empires, dont l’empire américano-israélien en Méditerranée est une des expressions les plus manifeste. Une telle puissance sans limite devient dévastatrice si elle ne rencontre pas de contrepoids, et en particulier la force du droit, face au droit à la force. La quasi destruction de Gaza et du Sud Liban aujourd’hui, comme celle de l’Irak hier, et peut-être de l’Iran demain, requièrent des limites. C’est ce que Camus appelait justement la pensée de midi, une pensée de la mesure face à la démesure. Mais la revanche des empires ne s’inspire pas seulement de l’occidentalisme, l’empire russe comme l’empire chinois ne sont pas en reste dans la quête d’une puissance sans limite…
2/ L’islamo-centrisme s’effrite ?
Depuis la fondation du mouvement des Frères musulmans, il y a un peu plus d’un siècle, l’islamo-centrisme est devenu ascendant et a déployé son emprise dans les sociétés arabes comme dans les imaginaires politiques. La révolution islamique iranienne, en 1979, a accéléré plus encore cette tendance jusqu’à considérer, telle une évidence que « l’islam est la solution ». Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, depuis les « printemps arabes », dont la référence n’était pas islamique. « Le peuple veut », « pouvoir civil, madania » et non islamiya, furent les slogans de ces mouvements populaires. Malgré leurs échecs, ces tendances de fond perdurent et comme le souligne justement le juriste tunisien Yadh ben Achour : « Une interprétation démocratique de l’islam est possible ». C’est tout l’enjeu et le défi pour les années à venir. C’est ce qu’une « Europe sans rivages » devrait conforter, plutôt que des pouvoirs militaires et dictatoriaux. Ces ponts, entre les deux rives de la Méditerranée, ces traits d’union peuvent favoriser des convergences dont nous avons tous le plus grand besoin. C’est ce que j’appelle la voie méditerranéenne…C’est l’exact inverse de ce qui se passe actuellement au Sahel.
3/ Qu’est-ce que pour vous la Méditerranée créatrice ?
Ce fut une hypothèse, il y a un peu plus de trente ans, lors de la publication de ce premier livre collectif. (Editions de l’Aube, 1994) Il s’agissait, pour commencer, de ne plus conjuguer la Méditerranée au passé. La Méditerranée des temples et des ruines, la Méditerranée du patrimoine et de l’héritage antique, la Méditerranée de papa ! Une telle vision passéiste et euro-centrique du monde méditerranéen passait justement à côté de l’effervescence créatrice des jeunes générations, qui sont très largement majoritaires sur les rives Sud et Est de la Méditerranée. Les européens ont bien trop tendance à l’oublier et à se faire une idée de la Méditerranée qui est fossile. Cette hypothèse d’il y a trente ans, d’une Méditerranée créatrice, là où « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles », pour le dire à travers une formule lumineuse d’Arthur Rimbaud, est désormais une réalité visible. Les scènes artistiques contemporaines sont très vives désormais et s’affirment à l’échelle internationale, dans les arts plastiques, le cinéma comme la photographie, la danse ou la musique, et ce ne sont pas des épiphénomènes, mais des expressions profondes de ces sociétés. J’en donne de nombreux exemples dans le livre… Il a par là une sève, une vivacité créatrice à travers laquelle s’invente un avenir. C’est à partir de là que nous devrions dessiner un avenir commun, plutôt que de se replier derrière une illusoire Europe citadelle, prisonnière de ses haines et de ses peurs.
Après l’Occident et la fin de la « vassalisation heureuse » vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe pourrait imaginer une nouvelle politique de l’esprit, comme disait Paul Valéry. « Une politique de l’esprit qui ne vise pas à ordonner le reste du monde à des fins européennes », et qui ne soit donc pas un nouveau projet d’empire. Il y a un possible sursaut et un nouvel horizon qui pourrait être dessiné, à travers cette voie méditerranéenne, qui relie autrement les deux rives de la Méditerranée.
A l’horizon de vingt ou trente ans c’est possible et c’est pensable, et cela n’est pas plus illusoire que la construction européenne. Pensons à ce qui est advenu entre les années 1930 et les années 1960, au XXème siècle… Heureusement qu’il y a eu alors quelques personnes pour imaginer l’avenir, au-delà de la guerre perpétuelle en Europe, et singulièrement entre l’Allemagne et la France. Pourquoi serions-nous condamnés au désastre et au pire ? Consentir aux ténèbres est une forme de renoncement. La Méditerranée créatrice est une « salve d’avenir » et une source d’inspiration pour notre XXIème siècle.
4/ Vous écrivez que si Israël persiste à être le bastion avancé de l’Occident dans la région, il risque de connaître le même destin que l’État croisé jadis. Dans quelle mesure la puissance militaire et l’arme nucléaire marquent cependant une différence ?
La puissance militaire et l’arme nucléaire ne peuvent rien face à la désagrégation intérieure. Comme le souligne le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Pierre Schill, dans un entretien récent avec Gilles Gressani : « si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres ».
L’expérience de l’Etat-Nation pour Israël est récente, elle ne date que de 1948, alors que le monde juif est lui plus que millénaire dans le monde méditerranéen. C’est une composante structurelle et même fondatrice. Je parle dans le livre de cet « héritage oublié », judéo-arabe, qui a été marginalisé, alors qu’il fut central sur le plan historique et intellectuel. Pensons à l’héritage de Maïmonide, qui écrivait en arabe. N’oublions pas que les juifs expulsés d’Espagne par les Rois catholiques, au nom de l’Occident chrétien, ont trouvé refuge dans le monde musulman, et que ces liens sont durables et profonds. Il y a une intimité judéo-arabe, que l’on connait bien, par exemple au Maroc, qui a existé également en Egypte, comme l’a si bien montré le grand historien Shlomo Dov Goiten, à travers la Geniza du Caire, ou en Irak, comme l’a raconté Ella Shohat. Toute cette histoire n’est pas celle de l’« Occident », étranger à cette région du monde et aux réalités profondes des sociétés méditerranéennes. C’est pourquoi je fais référence dans le livre aux « intercesseurs », à tous ceux qui peuvent relier et relier encore, alors que nous sommes dans le pire du pire actuellement, avec le régime politique suprémaciste israélien, qui inspire un État meurtrier.
Comment sortir d’une telle impasse israélo-arabe ? Par la force, l’humiliation, la torture, la prison, les bombardements incessants sur les civils et les attaques répétées contre la plupart de ses voisins… Où va Israël ?
Comme le disait si justement Camus, à propos de l’Algérie : « Il ne s’agit pas de crever séparèment, mais de vivre ensemble ». Cela suppose de la justice et de l’égalité. Sinon ce sera une forme de désagrégation intérieure, irréparable.
L’article « Face aux empires : la voie méditerranéenne » 4 questions à Thierry Fabre est apparu en premier sur IRIS.
L’administration Trump a présenté les grandes lignes de sa politique africaine « America First ». L’accent est mis sur le principe du « commerce plutôt que l’aide », avec une priorité accordée à l’accès américain aux terres rares et aux ressources primaires africaines, à la coopération avec certains partenaires dans le secteur de la santé, aux efforts de résolution des conflits dans quelques zones (notamment en République démocratique du Congo et au Soudan), ainsi qu’à la collaboration avec des partenaires africains dans la lutte contre les menaces terroristes. Compte tenu de l’importance de cette question pour le président et son équipe, l’immigration est également devenue une priorité majeure dans les relations de Washington avec le continent.
De manière très visible, l’administration a cherché à réduire drastiquement le nombre d’immigrants africains venant aux États-Unis ou y résidant. En janvier 2026, le gouvernement américain a suspendu unilatéralement la délivrance de tous les visas aux ressortissants de onze pays d’Afrique subsaharienne et imposé une interdiction partielle à quatorze autres. Ces mesures concernent à la fois les visas de visiteur et les visas d’immigration et touchent certains des partenaires les plus importants des États-Unis dans la région (Angola, Nigeria, Sénégal, Tanzanie, etc.). Même lorsque des visas de visiteur peuvent encore être délivrés aux Africains, l’administration a instauré de nouvelles restrictions particulièrement contraignantes. Au Nigeria, par exemple, les demandeurs dont le visa est approuvé doivent désormais déposer une caution de 15 000 dollars avant que leur visa ne soit délivré. Les expulsions d’Africains déjà présents aux États-Unis ont également augmenté de manière significative sous Trump. Ces politiques vont clairement à l’encontre d’autres objectifs affichés par les États-Unis dans la région, notamment le renforcement des liens économiques, mais elles s’inscrivent parfaitement dans le cadre plus large du programme intérieur de Trump.
De façon surprenante, l’Afrique joue également un rôle dans la politique mondiale d’immigration de Trump. L’administration, avec le soutien direct du président lui-même, a activement recherché des partenaires africains prêts à accueillir des personnes expulsées de pays tiers, même lorsqu’elles n’ont aucun lien avec le pays d’accueil, ni même avec l’Afrique.
D’une manière générale, cette pratique est légale au regard du droit américain de l’immigration, bien qu’il existe certains cas particuliers où elle ne l’est pas. En 2025, la Cour suprême a confirmé le droit du gouvernement à procéder à de telles expulsions ; plus récemment, une juridiction inférieure a estimé que les immigrés devaient disposer d’un délai pour contester les expulsions vers un pays tiers, mais cette affaire est toujours en cours d’examen. Le droit international n’interdit pas non plus ce type d’expulsion, à condition qu’il n’existe pas de risque substantiel de persécution ou de torture. Il est probable que les responsables de l’administration Trump se soient inspirés d’un projet britannique de 2022, soutenu par le gouvernement de Boris Johnson, visant à expulser un grand nombre de ressortissants de pays tiers vers le Rwanda en échange de centaines de millions de livres sterling d’aide britannique. (Cette mesure a finalement été abandonnée après des contestations judiciaires et le départ du Parti conservateur du pouvoir.)
Jusqu’à présent, l’administration a conclu des accords avec au moins sept pays africains, bien que le Département d’État ait fourni peu de détails. Il s’agit notamment du Rwanda, du Soudan du Sud, de l’Eswatini, de l’Ouganda, du Ghana, du Cameroun et de la République démocratique du Congo. Des informations relayées par les médias indiquent également que la Guinée équatoriale, la Sierra Leone et le Liberia pourraient avoir accepté d’accueillir des expulsés en provenance des États-Unis. Ces accords comprennent des montants modestes d’aide américaine — généralement entre 5 et 7 millions de dollars — destinés à soutenir l’accueil des personnes expulsées. Le président Trump aurait personnellement promu les expulsions vers des pays tiers lors de son « mini-sommet » de juillet 2025 à Washington avec les dirigeants de la Mauritanie, du Gabon, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et du Liberia. Jusqu’à présent, le nombre d’expulsions réalisées dans le cadre de ces accords semble toutefois limité, probablement à quelques dizaines de personnes par pays au maximum.
Étant donné que l’administration cherche à expulser des milliers d’immigrants chaque jour, pourquoi déployer autant d’efforts pour seulement quelques expulsions vers l’Afrique ? Plusieurs explications plausibles peuvent être avancées.
Premièrement, il y a l’effet dissuasif de l’exil en Afrique. Indépendamment du nombre réel d’immigrants expulsés vers le continent, de nombreux candidats à l’immigration peuvent être effrayés par cette perspective. Un jeune Mexicain ou Vénézuélien cherchant une nouvelle vie aux États-Unis peut être prêt à courir le risque d’être renvoyé dans son pays d’origine, ou même dans un pays voisin familier, pour tenter sa chance dans la réalisation du rêve américain. Ce calcul peut changer considérablement si une arrestation par l’ICE signifie être envoyée dans un pays africain éloigné offrant des garanties de protection des droits humains incertaines.
Deuxièmement, l’administration cherche presque certainement à développer des capacités d’accueil en prévision d’éventuels besoins futurs, notamment dans des pays peu susceptibles de contester d’éventuels abus. Face à la forte pression exercée par la Maison-Blanche et le Département de la sécurité intérieure pour expulser des millions d’immigrants, les responsables américains de l’immigration doivent être désespérément à la recherche d’endroits où ils peuvent transférer rapidement les cas les plus problématiques. On peut également supposer qu’ils souhaitent se décharger complètement de ces dossiers une fois les personnes arrivées sur le continent, même si toutes les procédures n’ont pas été scrupuleusement respectées. En mai, l’ICE a expulsé une Colombienne vers Kinshasa alors que le gouvernement congolais avait auparavant refusé de l’accueillir pour des raisons de santé. (Un juge américain a par la suite ordonné son retour aux États-Unis, mais il n’est pas clair si l’ICE s’est conformée à cette décision).
Enfin, certains critiques estiment que ces accords pourraient être conçus pour contourner le droit américain ou international. Plus précisément, ils craignent que les expulsions vers des pays tiers ne conduisent ensuite à des renvois vers des États où les personnes concernées risquent des persécutions. Cette inquiétude est particulièrement forte pour les demandeurs d’asile qui pourraient finalement être renvoyés dans leur pays d’origine et exposés aux persécutions mêmes qu’ils avaient cherché à fuir. En février 2026, la minorité démocrate de la Commission des relations extérieures du Sénat a publié un rapport très critique sur cette pratique. Les auteurs ont souligné que la majorité des personnes expulsées vers des pays tiers par l’administration Trump bénéficiaient de protections ordonnées par les tribunaux. Le rapport cite notamment des cas d’immigrants protégés qui ont été envoyés au Ghana et en Guinée équatoriale avant d’être renvoyés par la suite dans leur pays d’origine. La juge saisie de ces affaires a déclaré dans sa décision :
« Ces actions semblent également s’inscrire dans un schéma plus large et dans un effort généralisé visant à contourner les obligations légales du gouvernement américain en faisant indirectement ce qu’il ne peut pas faire directement. »
Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.
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Dans son édition du vendredi 29 mai, The Economist a publié le témoignage saisissant de « Jonathan », pseudo utilisé par un ex-soldat israélien ayant servi en Cisjordanie puis à Gaza après le 7 octobre.
Il revient sur son parcours, depuis sa conviction initiale de la nécessité d’une guerre contre le Hamas après le 7 octobre jusqu’à ses doutes croissants face aux méthodes employées par l’armée israélienne et au traitement réservé aux Palestiniens.
Confirmant de nombreux témoignages, il expose les pratiques contestables de l’armée israélienne sur les Palestiniens, comprenant le ciblage systématique et sans distinction de civils, l’utilisation de prisonniers comme boucliers humains (surnommés « mosquitos ») ainsi que des cas de pillages de maisons. Autant d’actions qui l’ont conduit à une prise de distance avec l’armée israélienne et à cause desquelles il a développé des troubles post-traumatiques.
Lorsqu’un ancien soldat israélien confirme publiquement des pratiques déjà dénoncées depuis des mois par des ONG et des témoins, peut-on encore douter de la réalité des crimes commis à Gaza ? D’autant plus lorsque ce témoignage est relayé par un média comme The Economist, à la visibilité internationale et qui ne prend généralement pas parti en faveur de la cause palestinienne.
Mon analyse dans cette vidéo.
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Depuis leur formalisation en 2009 par le Stockholm Resilience Centre, les limites planétaires constituent un cadre de référence pour analyser les perturbations anthropiques du système Terre. Elles désignent les seuils au-delà desquels les équilibres biophysiques cessent d’assurer des conditions stables et prévisibles pour les sociétés humaines.
Parmi elles, l’intégrité de la biosphère occupe une place singulière. Contrairement à d’autres limites définies par des indicateurs physiques, la perte de biodiversité ne se réduit ni à un seuil unique ni à un signal global. Elle renvoie à l’érosion simultanée de la diversité du vivant et des fonctions écologiques qui en dépendent, fonctions pourtant essentielles à la stabilité des écosystèmes.
Longtemps reléguée au second plan des priorités politiques en raison de cette complexité, la biodiversité constitue pourtant une limite d’interaction. Sa dégradation altère simultanément les régulations climatiques, hydrologiques, biogéochimiques et sanitaires, faisant du vivant une infrastructure fonctionnelle du système Terre.
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